Nice : L’attentat de trop

Tous les attentats sont « de trop ». Toutes les guerres aussi. Et la Paix Éternelle m’a toujours semblé suspecte. La guerre, hélas, ressemble à sa triste compagne : la Mort.

Mais pour moi, oui, cet attentat est l’attentat de trop. Là, je rejoindrais l’opinion de l’opposition « de droite » (comme si nous avions une majorité « de gauche »). Je la rejoindrais si ce n’est que cette opposition ne vise qu’un objectif – comme d’ailleurs la plupart des gouvernants et de leurs opposants : faire plus de la même chose.

Alors, si je me suis tu depuis sept mois, en dépit du Bataclan, c’est que j’avais fini par me persuader que je n’avais plus rien à dire. Aidé par des « amis », aussi, qui me disaient : « c’est bizarre que tu considères que l’écologie est la solution à tout.». Et puis aussi, un blog, c’est de l’homéopathie : si le patient ne réagit pas, il est inutile de s’acharner à coup de petites pilules – c’est alors que cette médecine   n’est pas la bonne. Et puis aussi la vie comme elle va. Nous sommes tous tellement « occupés ». Et cette « Libération » là n’est pas pour demain. Nous y reviendrons peut-être. Qui sait ? L’envie – non : le besoin – d’écrire c’est comme le beau temps, çà change tout le temps.

Tout ceci est bien désinvolte, dérisoire par rapport aux victimes de Nice. Alors oui : Nice. Dès le premier instant, et encore plus après l’intervention de notre Président, j’ai été frappé par le raccourci : camion = islam.  D’ailleurs … il est blanc, ce camion. Suspect. Enfin, là je simplifie, mais c’est pour parler vite. Je n’ai pas trop le temps, et vous non plus, n’est-ce pas ?

nice

Dès le premier instant m’est venue cette idée que défend si souvent mon amie A . psychothérapeute de son état : que se passe-t-il dans la tête des criminels, qui sont-ils, à quels schémas, à quelle souffrance correspond leur passage à l’acte ? C’est peut être parce que j’aurais rêvé de devenir chauffeur poids-lourds ? En tout cas, la première idée qui m’est venue fut celle d’un déséquilibré. Peut-être aussi le fruit des irritations à suivre le comportement agressif de quelques chauffeurs/chauffards sur l’autoroute ? Le fossé à franchir entre la violence routière et la violence tout court, la folie, peut-être ce fossé n’est-il pas si grand qu’on voudrait se l’imaginer. Nous avons tellement de puissance à notre service !

camion

Daesh or not Daesh

Il se trouve que le déroulement de l’enquête ne cesse de mettre en doute l’affirmation péremptoire de notre Président : non, il n’est pas « évident que nous ayons à faire à un disciple de Daesh. Inspiration peut être – comme les films hyper violents ou comme les récits sataniques. Mais la filiation ? Et d’ailleurs, à vrai dire, quelle importance ? Pour parler simple, ce type a pété un câble. Parce qu’il faut être simple pour se faire entendre.

Les fous libres dans la rue libre

Et là me revient cette discussion avec une responsable sociale de la ville de Toulouse, du temps de sa municipalité de gauche (quoi que je puisse dire par ailleurs, ce n’est pas ma même chose qu’une municipalité de droite, croyez-moi). Cette jeune femme me confiait son inquiétude face à tous ces jeunes en perdition, dont beaucoup étaient psychiquement dérangés mais dont le bon docteur Bayer faisait son affaire en distribuant moyennant remboursement les pilules miracles, ESP de l’âme, anti patinage et ABS, toute une panoplie. Le problème, outre l’efficacité discutable de ces molécules au milieu des chiens, de la bière et des drogues, c’est le commerce amusant qui en résulte. Certains oublient de suivre le traitement, évidemment. D’autres le refusent. D’autres enfin, plus au fait des réalités économiques, s’empressent de revendre les dites pilules à des clients en quête d’étrangeté. Et d’ailleurs tout va bien, car le suivi (sans parler d’internement !) de ces oiseaux des trottoirs coûterait tellement plus cher… Et tout va bien pour Bayer et les autres heureux bénéficiaires des brevets et monopoles de cette merveilleuse industrie.

Tout va pour le mieux, donc. Ou presque. Parce qu’il subsiste ici ou là des psychiatres qui s’obstinent à vouloir rencontrer leurs malades, les écouter et perdre ainsi non seulement leur temps mais l’argent des contribuables en remboursements bien moins profitables que pour l’industrie pharmaceutique.

Ecolo ramolo ?

Vous allez me dire que je ne fais que changer de marotte. Ah mais non, pas du tout. Tenez, Daesh, quels sont ses revenus ? En bonne partie le pétrole. Et la crise des pays émergents est due à quoi cette fois ? A la baisse du prix du pétrole, justement. Alors, comme je m’obstine à le répéter, la sortie du pétrole et du nucléaire permettrait non seulement limiter le dérèglement climatique mais aussi assécherait les multiples affluents qui alimentent le terrorisme d’une part et des régimes archaïques et belliqueux d’autre part. Tout ceci écrit à l’emporte pièce – je vous dis que je n’ai pas le temps.

Vals versus Clemenceau

vals

Pourtant, notre Premier Ministre ne néglige pas ses efforts. Il va même se faire siffler à Nice. Nous reviendrons un jour sur les raisons de ces sifflets. Pour ma part je les trouve malgré tout injustes, parce qu’au final Manuel Vals n’a fait qu’appliquer la politique souhaité par la demande sécuritaire d’une grande part de la population.

Seulement voilà. Là encore l’idée m’est venue dès les premiers bombardements français en Syrie : au nom de quoi pouvions-nous supposer que nous tenions le diable en respect au bout de ce long manche de couteau qu’est l’aviation de guerre ? Et au nom de quoi, d’un autre côté, tolérons-nous sans broncher qu’un dictateur balance sur son peuple des barils d’explosif ? Et malheureusement nous voici encore plus vulnérables. C’est dans ce contexte que le gouvernement envisage de frapper encore plus fort. Le célèbre « Toujours Plus » de François De Clauzet a changé de bord. Pour notre toujours plus grand malheur. Parce qu’il ne faut pas l’oublier, malgré notre colère : c’est de malheur qu’il s’agit. On ne joue pas avec la peine des gens, avec ces vies perdues pour rien, ces hommes, ces femmes, ces enfants – et les blessés grave. Innocents. On ne passe pas impunément sous les roues d’un 38 tonnes.

Essayons de penser « Vals ». Clemenceau, nous dit-il ? Pourquoi pas ? Le Tigre a eu ses brigades. Ou plus exactement celles de son ministre Célestin Hennion (qui s’en souvient ?). Oui, mais il a eu aussi bien d’autres choses.

clemenceauL’étudiant révolutionnaire Georges Clemenceau a précédé l’homme politique. Il fut d’abord soucieux du bien-être et de la protection des ouvriers – les assurances, la journée de travail de 10 heures. Clemenceau humaniste s’est battu pour l’abolition de la peine de mort, contre le colonialisme, pour l’habitat ouvrier (HBM), la protection des paysans (biens insaisissables) et bien d’autres choses encore. Il s’est battu pour l’instauration de la République et la révision des lois anticonstitutionnelles, pour le divorce, la liberté d’association . Il défendit l’impôt sur le revenu.

Et c’est vrai aussi, Monsieur Vals, que vous trouverez un beau volet « répressif » chez votre modèle. S’il refuse d’envoyer la troupe à Courrières, il soumet le droit de grève au respect de la propriété La répression des vignerons et celle de nombreuses grèves quasi insurrectionnelles font partie de son bilan – avec des morts. Clemenceau homme de progrès mais homme de conviction, était un battant, un homme courageux et ferme qui a mené la France à la victoire en 1918.   Un homme avec ses contradictions mais un homme extrêmement cultivé qui plaçait les Grecs anciens bien au-dessus des Romains.

Mais nous ne sommes pas là pour l’Histoire. Oui, Monsieur Vals, vous tenez peut-être un peu du Clemenceau gendarme, mais où est votre souci du peuple ? Et quant à la répression, voyez que votre modèle a tout inventé de la police moderne, des brigades motorisées aux empreintes digitales. Alors … inventez !

Déviants de quoi ?

Surtout, comme toujours, les déviants sont les révélateurs de déchirements souterrains. Les déviants fous furieux et impardonnables sont nés sur un terreau fertile. J’imagine ( ?) que notre PM sait de quoi   il retourne. Voyez cet article du Temps de Lausanne, car il faut que ce soit la Suisse qui nous montre ces réalités bien de chez nous. Comment pensez-vous désamorcer ces bombes à retardement, pas si retardée que çà d’ailleurs ? Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’écoute la voix de ceux qui nous répètent que l’Islam, religion du dénuement, est porteur de valeurs auxquelles notre société moderne ne peut opposer aucun modèle accessible aux plus pauvres – voire aucun modèle tout court. Il suffit dès lors de détourner ce courant idéaliste pour doter la folie de toute la puissance des moyens modernes.

Force et mobilisation

Pour finir j’ai des doutes. Je ne vous surprends pas. Je doute des forces de l’ordre qui sont (je suis bien placé pour en parler) incapables de lutter contre les incivilités de tous ordres (bruit, rodéos, insultes, violences) dans les quartiers plus ou moins maghrébins, notamment, au détriment des habitants, eux-mêmes maghrébins, où l’ordre est davantage assuré dans le meilleur des cas par les imams modérés locaux et dans le pire par les petites bandes de trafiquants. Comment espérer que, même accrues, les mêmes forces soient en mesure de contrôler 70 millions de personnes ? Il faudrait être fous. Nous le sommes.

Une mobilisation est ce qui devient nécessaire. Mais derrière quel drapeau, quel idéal, sinon celui d’un changement radical afin de préparer, comme nous ne cessons de le dire sur ce blog, un monde mieux partagé et plus durable. Nos valeurs « occidentales » n’ont rien perdu de leur universalité, contrairement à un dangereux discours relativiste. Simplement, elles ont cessé d’être défendues dès lors qu’on les a sacrifiées sur l’autel du court terme et du profit égoïste et immédiat.

Le seul candidat qui pourrait à présent me convaincre serait en 2017 celui qui avancerait de front sur ces lignes de véritables réformes – une vraie lutte contre les inégalités scandaleuses et l’évasion fiscale, partage du travail, et côté répressif lutte effective contre les dérives anti citoyennes. Pour cela il n’est pas nécessaire violer les libertés, de séquestrer les gens, de matraquer (voire tuer) les vrais grévistes et les vrais défenseurs de l’environnement. C’est compliqué ? Sans doute. On nous répète tellement que c’est nous, le peuple, qui portons toute la bêtise du monde : il ne doit pas être bien difficile pour nos élites si brillamment et chèrement formées de trouver des solutions ? En leur temps, Jaurès, Clemenceau, Briand, Poincaré et bien d’autres ont su gérer des temps autrement plus difficiles avec bien moins de moyens mais bien plus de culture.

J’en conclus que c’est le refus ou l’incapacité de connaître qui nous acculent à des réactions de peur et de désarroi, alors que des voies nouvelles doivent impérativement être trouvées. Et cette incapacité a une cause quasi unique et universelle : les inégalités. L’inégalité qui rend 1% des hommes propriétaires des choix de tous les autres devrait s’équilibrer par le sens des responsabilités de ce 1% sur le reste de l’humanité. En ce sens, nous sommes revenus en arrière par rapport à l’ancien régime où le seigneur avait certes des droits démesurés sur ses sujets, mais des devoirs de protection qui exigeaient qu’il fasse la guerre pour les défendre, et qu’il gère ses biens équitablement. Seulement, en ces temps là, la police des puissants était divine. On a vu que Dieu, sans doute occupé ailleurs, a laissé couler bien du sang et des larmes. De nos jours, il semblerait que Dieu ne soit plus guère aux commandes (à moins de croire avec les islamistes radicaux qu’il nous a abandonnés au profit des terroristes). En tout cas ce recours ne semble pas vraiment efficient. Que nous reste-t-il ? Moi je pense qu’il est temps de nous dire que notre Histoire vaut que nous défendions son héritage mieux que par l’accroissement du nombre des policiers. Cet héritage ne s’arrête pas aux conquêtes ouvrières et au message de la Résistance, car tout ceci remonte à au moins à deux ou trois siècles auparavant, là où il faut rechercher le sens de cet espoir et les racines de son détournement. Le mal est tellement profond que je ne vois qu’une solution : nous tourner vers le Bien comme nous y invitait Marc Aurèle : en nous souciant du bien de Terre, nous nous rapprochons du grand Tout et nous nous rapprochons les uns (riches) des autres (pauvres) pour une humanité meilleure et plus éclairée. Messieurs les islamistes : objection ?

Vague ?

Vous avez dit « vague » ? Pas si vague que de renoncer au nucléaire, de cesser de mentir à ce sujet. Pas si vague que de réorganiser et réduire le temps de travail afin de donner à chacun la possibilité de se réaliser en servant la Société et non les sociétés. Pas si vague de faire que les riches paient, en proportion, autant d’impôts que les pauvres. Pas si vague de préférer la rénovation de l’habitat à la construction d’aéroports et de barrages au détriment de la nature et des paysans quand d’autres solutions existent. Pas si vague de préférer payer de meilleurs salaires et de meilleures retraites plutôt que d’augmenter constamment les effectifs des policiers dans la rue. Pas si vague que de moderniser les renseignements et de les doter d’une structure et d’effectifs en rapport avec leur difficile mission. Pas si vague que d’interdire les pesticides dévastateurs, de favoriser l’agriculture raisonnée et de freiner l’expansion de la grande distribution au profit du local. Pas si vague que de lancer une reconversion énergétique vers le renouvelable et la mobilité propre. Pas si vague de reprendre l’héritage de l’Education Nouvelle et d’assurer un fonctionnement normal des classes, avec une place décente pour l’histoire, la géographie et les humanités. Vague, certes, l’étendue des problèmes planétaires et leur complexité – si nous voulons rester sur la continuité de nos impasses. Pas si vague ce que vous, lecteurs, pourrez ajouter à la lumière des promesses non tenues et des espoirs déçus. Alors : avis aux candidats !

Pas si vague que de chercher une réponse en nous tournant vers le futur et non le passé. Vous, les jeunes qui veillez debout ou pédalez avec Alternatiba, qu’en pensez-vous ? Ne pensez-vous pas qu’il est temps de nous mettre au travail, le vrai, celui de la Politique ? Mais attention : chemin dangereux, éclairage obligatoire Aron n’avait pas tout faux quand il voyait dans le Révolution un moyen d’accroître le pouvoir des états au détriment des libertés individuelles. Ou faudra-t-il en venir à une dictature verte ? Je suis trop âgé pour avoir un avis. Mais reviens, Périclès, ils sont devenus fous !

2 réflexions au sujet de « Nice : L’attentat de trop »

  1. Bienvenue au renouveau du site ! J’apprécie particulièrement la liste des « solutions » que notre cher Président avait en partie promises (disparition des paradis fiscaux, retournement des chiffres du chômage (…), haro sur les financiers prédateurs etc) sur lesquelles nous avions votées 2 pieds 2 mains, qui n’ont pas été tenues, les riches s’enrichissant m^me davantage, les autres… passons ! Sinon très bon article de Jean-Pierre Cavalié sur lejournaldumauss.net, intitulé « La crise climatheologique ». MLC

  2. Lire le très bon article de Richard Rechtman dans le Telerama de la semaine dernière, il surclasse tout ce qui a pu être dit et écrit sur le sujet (et il s’en est dit …) MLC

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