Les jeunes sont des cons (?)

Les jeunes sont des cons : Une savoureuse émission sur France Culture : Sur les docs du 6 octobre 2014. Mais aussi : rencontre avec Serge Latouche et avec Pierre Rabhi.

Hé, les jeunes, là : pas la peine de vous barrer ! On plaisante, bien sûr !

D’ailleurs, n’appartient-il pas à toutes les époques de se lamenter sur la perte des valeurs, la décadence et la paresse des jeunes, leur manque de respect et de projet ? C’était déjà vrai avec Socrate !

Oui mais cette fois, sous son ton badin, c’est un sacré coup de blues que cette émission. Justement, les jeunes, de nos jours, ils sont bien sages, bien propres sur eux, polis et soucieux d’entrer dans le moule. Où sont passés les échevelés, les fumeux, les grandes gueules ? La crise, c’est aussi cela : ce silence de la jeunesse. Vous me direz : « pas tous. » C’est vrai, il y a ceux qui se paient un billet pour Bagdad, et plus si affinité, pour aller nettoyer les latrines des fous furieux égorgeurs. Ou bien ceux – mais ce serait presque rassurant – qui ont braqué la banque en face de chez moi ce matin… Au moins ceux-là ne son pas comme nos gouvernants : ils savent où se planque l’argent. Enfin, rassurant à moitié : vu la proportion de jeunes hitistes dans ce quartier il ne faudrait pas que le butin retombe dans l’escarcelle de l’Etat Islamique. Tout est possible.

Mais payons-nous d’abord un bon bol d’air frais et insolent.

« Les jeunes sont des cons ! »

Un documentaire d’Olivier Chaumelle et Christine Berlamont

Olivier Chaumelle, 40 ans, plante le décor :

« En ce qui me concerne, et sans me dévoiler plus qu’il n’est décent, je vivais d’idéaux humanistes, dont certains me sont restés collés à la peau tels des sangsues, je pouffais de rire quand on me parlait travail et famille, je bouillais de colère quand on me parlait patrie. Mes camarades s’attachaient comme moi à exercer la subversion sous toutes les formes possibles, à remettre en cause les certitudes du monde bourgeois, à ridiculiser celles et ceux qui détenaient le pouvoir ou l’autorité. »

Oh : il a 40 ans ou 65 ans, celui-là ? Ce n’est pas un soixante-huitard attardé, c’est un revenant précoce ! Parce que, entre nous, je ne suis pas si éloigné de penser la même chose – sauf que j’ai effectivement 65 ans et plus !

C’est vrai pourtant : aujourd’hui des jeunes « décomplexés font effectivement campagne pour le retour de Sarkozy – quand ils ne défilent avec La Manif pour Tous avec une disparition presque totale du sens critique.

 Alors, pourquoi tant de conformisme ?

Qu’est-ce qui pourrait expliquer le manque d’imagination et de créativité des jeunes ?

L’incertitude économique s’ajoute à l’héritage que nous, les vieux, avons laissé à la jeunesse – ce n’est plus la croyance en un avenir meilleur : c’est un individualisme forcené – sauve qui peut !

C’est aussi que les jeunes se gardent le plus souvent de nous accuser. Ils portent une sorte de reconnaissance non seulement au savoir des plus anciens mais au fait qu’ils sont en quelque sorte redevables d’une part de leur bien-être au travail accompli de leur temps par les vieux.

Alors ils travaillent (quand ils ont un emploi) parce qu’ils ne croient plus que dans l’avenir les jeunes paieront leurs retraites quand ils seront vieux à leur tour. Il faut donc prévoir, accumuler patiemment de l’avoir.

Et puis il y a ce désert culturel et mémoriel du temps où ces jeunes « n’étaient pas nés » : ce n’est plus « Hitler, connais pas », c’est « Camus, connais pas ».

Au moment de 68 est apparue brièvement une proximité extraordinaire entre les générations. Ce qui se produit aujourd’hui relève peut-être d’une rupture générationnelle sans précédent. Au lieu de se révolter contre la génération précédente tout en intégrant l’héritage, les jeunes refusent cet héritage – non pas par révolte mais par le rejet total de tout ce qui les précède. Cet ancien prof nous dit : « Les jeunes ont en tête les droits des enfants. Moi j’ai passé les dernières années de mon métier où je n’ai jamais été chahuté à demander le silence et à dire aux élèves : « Vous avez des droits, c’est certain, mais moi aussi. Vous avez aussi des devoirs et j’en ai. Vous portez atteinte à mes droits et à mes devoirs si vous parlez en même temps que moi ». Ce discours n’était pas nécessaire autrefois: voilà un signal qui nous alerte sur le fossé qui s’agrandit entre les générations.

C’est aussi une insouciance qui a disparu, celle d’une époque où on pouvait s’en sortir sans un travail stable, à coup de combines, de copains et de goûts modestes. D’un côté on hésite aujourd’hui à contester la valeur d’un travail devenu difficile d’accès, et dans le même temps l’entreprise est devenue une valeur en soi, que l’on respecte. Les jeunes se « japonisent » et le combat est au service de l’entreprise La production de plus-value est devenue l’unique religion, le moteur de toute vie.

Ce jeune interviewé déclare : « Je pense qu’il y a de plus en plus de fainéants : ces grèves, ces mouvements sociaux, les grèves de la RATP, de la SNCF, c’est un peu révoltant. »

Certes, il y a toujours eu des étudiants de droite et une majorité silencieuse. Mais l’individualisme s’est généralisé et la jeunesse n’est plus qu’un agrégat de consommateurs. Ils se reconnaissent encore par des signes distinctifs et des mouvements de révolte – mais dans l’ensemble, ce qu’ils souhaitent, c’est un CDI – et les parents rêvent de les voir devenir fonctionnaires. C’est un effet de la dureté croissante des temps. Quand on court après l’argent et un logement, on n’a pas le temps de se révolter.

Et c’est vrai, comme le dit cette étudiante, que rien ne rassure, avec des diplômes qui souvent ne mènent à rien. Mais elle reconnaît aussi qu’elle a des atouts : des parents qui travaillent, paient ses études, lui apportent une culture, des sorties, des livres, des films, le désir d’apprendre. Bien sûr, l’incertitude et la peur sont là malgré tout – mais à qui en vouloir ? Et combien d’autres jeunes sont dépourvus de ces armes pour entrer dans la vie ? Combien restent simplement sur la marge et attendent que la vie se passe sans qu’ils aient rien à en attendre ?

Bénévolat et prédation

Le paradoxe, c’est que pour sortir de la misère les jeunes font des études supposées déboucher sur un travail rémunérateur – de préférence commercial – mais qu’à l’issue de leurs études … ils s’adonnent au bénévolat des stages non rémunérés.

Et si, comme le dit Grégoire Tirot, auteur de France Anti-Jeune, paru aux Editions Max Milo, tout se passe comme si la jeunesse était victime d’un hold-up destiné à préserver les acquis des aînés. Le jour où la génération des jeunes aujourd’hui arrivera au pouvoir, avec beaucoup d’amertume, il pourrait y avoir une volonté de revanche et un dénigrement des anciens qui ferait qu’un actif vaudrait plus qu’un vieux – dans une vision utilitariste. Alors on stopperait la revalorisation des retraites, ce qui se traduirait par une paupérisation des personnes âgées – et à quand le salut par l’euthanasie ?

En attendant, la jeunesse n’existe par réellement, c’est « le jeune » qui existe – et s’il est en difficulté il aura tendance à penser que ce n’est pas la faute de la société mais sa faute à lui – parce qu’il n’a pas bien travaillé, pas fait les bons choix. Cette angoisse permanente tue la créativité dans un monde où le jeune devient un loup pour le jeune. Alors on fait tout pour entrer dans le moule et obtenir enfin un de ces postes tellement convoités, un travail qui permette de construire et d’avancer dans la vie.

Voter ?

Quand un jeune va voter, c’est souvent avec la conviction qu’il vote pour améliorer sa condition misérable – ce qui déclenche la stupeur, voire l’hilarité, chez les hommes politiques auxquels on a présenté le résultat de cette enquête.

La jeunesse d’aujourd’hui ne pense guère à détruire ou réformer la société : il s ‘agit au contraire de s’insérer dans cette société. C’est ce qui la distingue de ses prédécesseurs qui pensaient avant tout à faire avancer les choses, les changer, assumer une mission réformatrice, voire salvatrice. Aujourd’hui on voit beaucoup de micro contre-cultures et d’avant gardes intéressantes – mais pas un mouvement d’ensemble qui pourrait dynamiter le consensus.

Bien sûr, la jeunesse actuelle n’est pas un bloc. Mais elle se retrouve dans des lieux de réunion surprenants : des associations sans aucune utilité ni sociale ni intellectuelle – ce qui est plutôt rassurant. C’est déjà un peu marginal, un peu un pas de côté par rapport à la grande avancée du libéralisme triomphal – les grapheurs, les amateurs de jeux de rôles nocturnes en grandeur nature, les planqueurs de cistes (nouvelle version de la chasse au trésor) … Un recoin où s’est réfugiée la salutaire révolte des jeunes contre les parents, peut-être.

Agaçant

A partir de là on peut s’agacer : quelle distance entre Brassens et Ferré d’une part, le rap et Grand Corps Malade de l’autre, certes ! Mais ce n’est pas l’important. Il faut aussi ces domaines exclusifs, interdits aux vieux, c’est fait pour çà et c’est normal. La jeunesse a toujours raison parce qu’elle va vivre – et les vieux vont mourir. C’est le sel de la terre, c’est elle qui peut faire changer le monde.

Mais la rupture est malheureusement définitive sur un point : les jeunes n’ont pas d’appétit.   Cette jeunesse, malgré les manifestations, au cinéma par exemple, d’un érotisme violent, devient de plus en plus abstraite, « responsable »… La subversion, la transgression ? Certains jeunes disent que c’est sans intérêt – on prend de la drogue ou autre chose, mais à quoi bon ? «  On ne progresse pas par la transgression.».  On doit surtout défendre les conquêtes, les acquis conquis par les parents, alors que la génération des 30/35 ans on précisément abandonné ces luttes, juste parce qu’ils étaient lassés d’entendre le discours des parents. Les jeunes d’aujourd’hui subissent le contre coup de l’abandon de cette ligne de défense – par exemple sur le féminisme.

Mais de toute façon la jeunesse est par définition un désastre, surtout quand on assiste à l’échec de la révolution de 68. Quand on est jeune, on rate tout. Qui sommes-nous pour juger ? Où sont passées les réponses que nous avions à 20 ans ?

Finalement, la liberté et la fantaisie héritées de 68 s’accompagnent d’un terrible appauvrissement du langage. Bien sûr, on mythifie une période au fur et à mesure qu’on s’en éloigne. C’est le cas des années 60, alors que (et là je reprends à mon compte ce passage de l’émission) ces années étaient tristes, conservatrices et sans éclat. Les hippies étaient peut-être à San Francisco mais ils n’étaient pas dans les écoles primaires de province ou dans le tissu social français.

Mais un jour un jeune cesse d’être jeune. Il se retrouve avoir pris sa place dans le trafic. Et il commence à se dire : les jeunes sont des cons…

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D’autres vieux : Latouche et Rabhi

Au-delà de cette émission pleine de sincérité, d’énervement et d’émotion, de nostalgie aussi, il serait quand même temps de penser non pas à la place des jeunes – mais aux jeunes, tout simplement. Il se trouve que la semaine dernière j’ai assisté à deux conférences – dont l’une au moins était remarquable.

D’abord Serge Latouche intervenait à l’école de commerce de Toulouse (Toulouse Business Scool – excusez du peu ! – à ne pas confondre avec Toulouse Scool of Economics où exerce le tout nouveau « prix Nobel » Jean Tirole qui mérité un article plus lucide que les pâmoisons du Premier Ministre et de France Culture … mais je m’égare).

Amphi comble et, contrairement à l’habitude pour ces conférences, une assistance où les jeunes étaient assez nombreux. Je vais me faire des ennemis. L’acharnement de Latouche à dénoncer la société de consommation m’afflige. D’abord, sa conception de la décroissance ressemble au rêve d’un monde figé où les objets vivent éternellement et où rien ne se crée, rien ne se perd, rien ne se transforme. Un point me choque particulièrement dans cette vision : les fabricants sont accusés de tous les maux. Ils créent des objets fragiles, à faible durée de vie, et irréparables. Il faut une certaine dose de mauvaise foi et d’amnésie et surtout d’inexpérience pour considérer que nos 4CV et nos Dauphines étaient vouées à la vie éternelle. Il faut n’avoir jamais brisé ses reins en d’acrobatiques et hasardeuses réparations de nos mythiques 2CV où il convenait de changer les garnitures de frein tous les 20000 km. Il faut n’avoir jamais démonté les poussifs moteurs de cette époque pour constater la marche d’escalier de l’usure des chemises et les pistons rayés bien avant 100 000km, les litres d’huile engloutis par leur segmentation approximative et des aciers dignes de l’âge de fer. J’en passe !

Dire par exemple que Apple est le diable en personne parce que les batteries de ses iPhones étaient impossibles à réparer fait l’impasse sur un seul point : notre propre volonté de réparer. Il faut (je l’ai fait) c’est vrai, une bonne dose d’idéologie pour venir à bout de logiques d’assemblage qui relèvent de secrets cabalistiques – mais on peut trouver la clé sur Internet (ou dans les Repair Cafés). Et c’est vrai pour un tas d’équipements que nous jetons parce que nous ne prenons ni la peine ni le temps de les réparer. Et puis, pour en finir avec ce sujet qui me passionne modérément (on est en train de parler d’outils alors qu’il faudrait parler de pensée et d’action) pour en finir, je suis ravi que la Simca 1100 à bord de laquelle j’ai plusieurs fois frôlé la mort ait disparu des routes départementales ! Elle a fait place à des voitures à bord desquelles on meurt nettement moins – et ce n’est pas, contrairement à ce qu’on nous serine, uniquement dû aux radars et à la limitation de vitesse, loin s’en faut. Un dernier mot, pourtant : Fessenheim est obsolète – et c’est tant mieux. Vivent les éoliennes et la sobriété énergétique !

Mais non, pas un dernier mot sans dire que cette haine des objets, cette haine des usines – ne satisfait qu’un court instant la haine légitime que nous inspire ce monde injuste et fou. Oui, mais me direz-vous, de quoi parler, dès lors ? Et bien, justement, j’en viens à ma seconde conférence : Pierre Rabhi.

Pierre Rabhi

Bien sûr je ne suis pas dans l’adoration inconditionnelle non plus – j’ai passé l’âge de l’idolâtrie. Et puis le vieux Pierre commence à se répéter un peu. Mais tout de même : comment ne pas être impressionnés par cette lumière, ce sourire, ces paroles modestes et simples où il avoue à quel point il a besoin de retrouver la beauté de la nature, les grands gestes silencieux des étoiles, le mystère et la force de la vie qui recrée un champ à partir de quelques épis de blé… Bien sûr, il y a eu ce choix d’une vie frugale, vie de travail, de simplicité et de dévouement attentif à terre. Mais bien sûr aussi, ce qui rend la présence de Pierre Rabhi tellement magnétique et enchanteresse, c’est la pensée si vaste qu’il a de la vie et de l’univers, une pensée qui relaie et dépasse la combinaison improbable de ses imprégnations musulmanes et chrétiennes.

Evidemment, lui aussi dénonce cette société dévoratrice de matières premières, d’énergie qui finit par dévorer également les hommes. Lui aussi dénonce ces multinationales et ces structures géantes qui enferment les paysans dans des rôles de simples rouages, dans des process desquels ils ne peuvent s’échapper. Lui aussi dénonce … comme nous tous ou  presque tous. Non, ce n’est pas la dénonciation qui fait la force du message de Pierre Rabhi. C’est autre chose. Alors, pour le dire vite, je pense que la grande différence, c’est Depuis de longues années, Pierre Rabhi a bien sûr écrit des livres, mais surtout il a patiemment construit un véritable mouvement qui s’étend des paysans ardéchois jusqu’au Bénin et ailleurs en Afrique et dans le monde – pour inlassablement expliquer, mais aussi apprendre, échanger, découvrir combien la nature est riche et combien les paysans du monde entier sont largement capables de pourvoir aux besoins alimentaires de l’humanité sans recours à la mécanisation monstrueuse, aux engrais, aux pesticides et aux OGMs.

Mais ce qui me touche le plus chez ce grand sage, c’est sa lecture de Platon et des philosophes. Et même : il ne cache pas sa lecture d’Hitler dans sa jeunesse – pas convaincu, c’est vrai (le profil de Rabhi, ce n’est quand même pas le géant blond aux yeux bleus… Ce serait plutôt le contraire). Mais bien entendu il y a de plus fortes raisons à ce refus !
Au final, c’est un amour de la vie et de l’humanité, cet humanisme profond et subtil, sans éclat de voix qui nous émeut. Mais surtout c’est le retour d’une espèce disparue (une de plus) : celle des philosophes à l’antique, des hommes qui ne faisaient pas de distinction entre leurs idées et leur vie.

Alors oui, l’action, l’élévation de la pensée, la sagesse, l’expérience – beaucoup de choses sonnent trop vrai pour qu’on reste indifférent face à Pierre Rabhi et ses Colibris. Et surtout, voilà de quoi nourrir ces jeunes désorientés dans un monde individualiste, destructeur et violent, voué à la puissance aveugle et au court terme. C’est là l’essentiel.

Moi, j’ai un regret. Je regrette qu’il n’y ait pas un Rabhi des villes comme il y a un Rabhi des champs. Il existe pourtant un peu partout des hommes qui s’entendent, qui agissent, qui collaborent. Dans les villes, les étoiles sont moins brillantes, le soleil plus lointain – mais les objets sont là. Je passe parfois des heures chez mon vieil ami collectionneur de voitures anciennes, à admirer l’intelligence de ces précurseurs qui avec si peu de moyens ont inventé tant de magie, tant de charme. Mon garagiste sort régulièrement aussi de la poussière et des ronces de splendides dépouilles auxquelles il redonne patiemment la vie. C’est bête, n’est-ce pas ? C’est que nous sommes des animaux des villes. Peut-être faudrait-il parler de cela aussi à nos jeunes : le plaisir et la fierté de redonner une vie à ces objets qu’on prétend inanimés comme disait le poète. Parce que nous vivons parmi eux. Alors, encore,  les plus ouverts, les plus avancés, les plus chanceux aussi, auront un minuscule coin de jardin et pourront s’étonner comme moi de voir pousser à force d’amour et de patience quelques plants improbables, ou même un arbre dans la ville.

D’abord les jeunes

Mais je crois surtout qu’une chose est urgent : la solidarité. Il faut non seulement l’enseigner aux jeunes (ils en ont gardé souvent beaucoup en eux-mêmes) mais surtout la prodiguer sans limite vers eux. Quand on réduit les prestations destinées aux jeunes parents, quand on se lance à la poursuite des fraudeurs faute de faire progresser l’emploi, ce n’est pas précisément un message clair dans ce sens. Je veux bien entendre qu’on fait beaucoup pour les jeunes, mais de plus en plus on le fait comme à regret, comme si c’était une charge de moins en moins supportable. Et quand bien même beaucoup doit aussi être fait pour mettre fin à une course en avant sans repère, il faudrait faire encore bien davantage pour expliquer ce qui est tenté pour donner une direction et de l’espoir. C’est pourquoi, ici, dans ce petit nid de rats des villes, je vois dans la transition énergétique un but pour toute une génération. Je sais bien que c’est un peu bête, çà aussi…

Autrement, il ne manque pas d’ouvrages et de programmes qui soit dénoncent le monde ancien, soit proposent de vraies révolutions de la pensée et de l’action. Mais dites-moi, ce ne sont quand même pas ces professeurs un peu empâtés ou ces sages vieillissants qui vont changer le monde ?

Pour changer le monde il faut deux choses. Il faut d’abord ne pas être seul, bien sûr. Et surtout, entre nous, il faut être jeune. Vous me direz qu’il faut être fou, aussi. Oui, mais justement , si la jeunesse n’est pas l’âge des folies, alors qu’est-elle donc ? Très franchement, je n’ai pas beaucoup lu Modiano, mais le prix Nobel qui lui revient (sans doute légitimement) salue une vision nostalgique et tourmentée, tournée vers un passé trouble et douloureux. Franchement, je préférais Le Clézio.

 Sérieusement, ce n’est qu’en nous tournant vers les jeunes, patiemment, avec une attention dérangeante et obstinée, irritante pour nous, les anciens, que nous pourrons espérer faire bouger le monde à nouveau.

Il ne suffit pas de nous réjouir de l’immaturité politique des Indignés, de l’éphémère enthousiasme pour tel ou tel tribun : il faut aller au-devant, témoigner, raconter – et si possible nous comporter de façon à montrer sinon un exemple du moins une autre façon d’être. Je suis très bien placé pour savoir à quel point c’est parfois désespérant et épuisant, mais dites-moi encore : vous croyez qu’on va y arriver autrement ? Il faudra revenir souvent sur cette idée, je crois. Notre ami du Triptyque nous encourage à relayer les initiatives innovantes qui réussissent à briser le mur de la finance. Il a raison. Il faut écouter, encourager, clarifier. Vous avez autre chose à faire ? Figurez-vous que moi aussi. Mais essayons tout de même. Quand vous prenez le bus ou le métro, levez les yeux sur les jeunes qui vous entourent : avez-vous jamais vu quelque chose de plus beau, de plus divers, de plus porteur d’espoir et d’avenir ? Reste à savoir comment leur tendre la main, mais peut-être aussi, n’est-ce pas, leur offrir le témoignage de vies respectables. Ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire quand tant de batailles ont été perdues, tant d’illusions non pas perdues mais trahies. Et pourtant, cette incomplétude n’est-elle pas de nature, précisément, à nous rapprocher ? Peut-être n’est-il pas si urgent de nous changer pour changer le monde : il suffirait probablement de nous regarder et de nous entre-regarder différemment. Avec fraternité, oserai-je dire. Certains jours parfois, comme le chantait le tout jeune Brel, ce sont des choses qui arrivent.

Ainsi certains jour parfois, une flamme dans nos yeux …

Voyez comme c’est démodé…

Jacques Brel    SUR LA PLACE

1955

Ainsi certains jours paraît
Une flamme à nos yeux
A l’église où j’allais
On l’appelait le Bon Dieu
L’amoureux l’appelle l’amour
Le mendiant la charité
Le soleil l’appelle le jour
Et le brave homme la bonté

2 réflexions au sujet de « Les jeunes sont des cons (?) »

  1. il y a aussi des jeunes qui bougent… il suffit d’aller sur la zone du Testet où il n’y a pas que des « voyous » loin de là. RV le 25 octobre, il y en aura plein venus de toute la France §

    1. Evidemment, Marie-Laure – j’ai d’ailleurs très envie d’écrire un billet sur ce combat très significatif. Il en va de même pour Notre Dame des Landes et autres fermes des 1000 vaches. Il reste que ces mouvements restent isolés et très limités. Peut-être faut-il le dire autrement pour qu’ils s’étendent ? Je persiste et signe : pour revitaliser « ceux qui bougent » et faire qu’ils soient plus nombreux, il faut d’abord leur montrer notre solidarité et notre protection. L’article ne le met pas assez en avant, je le reconnais.
      Serge

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