L’année comme elle va

  • Comment va le monde, Môssieur ?
  • Il tourne, Môssieur  (François BILLETDOUX)

Il tourne même le jour du Dépassement. C’est le jour où nous, Terriens, avons consommé toutes les ressources renouvelables de la Terre pour l’année en cours. Les forts en maths pourront se plonger dans le rapport (lien)  du Global Footprint Network. Mais vous le savez bien. En 2000, c’était fin septembre, cette année c’est le 8 août. Vous voyez, on a gagné un bon mois et demi. Bon, pour faire simple, vous pouvez vous en remettre à cette gentille vidéo.

 

C’est gentil. On parle de « bonne nouvelle » ?

Mettons-nous au frais.  Revenons au 4 février 2016 – Forum France Culture – L’année vue par les sciences à la Sorbonne avec :

  • Brice Lalonde : conseiller au Pacte Mondial des Nations-Unies
  • Pierre-Henri Gouyon : professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, à l’Agro Paris-Tech et à Sciences Po
  • Hervé Le Bras : Démographe, directeur d’études à l’INED (Institut national d’études démographiques), directeur de recherche à l’EHESS à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
  • Agathe Euzen : anthropologue, chargée de recherche au CNRS au sein du Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés (LATTS)
La démographie est-elle responsable du réchauffement climatique ?

Souvenez-vous : c’était juste après le COP21. C’était aussi avant le Bataclan, Nice et St Étienne du Vouvray… En ce temps-là nous pouvions encore penser, nous poser des questions que j’ai la folie d’appeler « vraies ».

L’humain dans tous ses états.

On commence par se souvenir du Club de Rome (nous ne l’avons jamais oublié ici) et de l’ouvrage de Paul R. Ehrlich La bombe P (comme population).

Nous sommes aujourd’hui bien plus nombreux qu’en 1968 (parution du livre). La Bombe P n’a pas explosé et il y a eu la COP21. Mais notons bien  que la COP ne dit rien sur la démographie, l’urbanisation, la biodiversité.

En fait, on est en train d’assister à la fin de l’explosion démographique, avec une stabilisation vers 2060-70 autour de 10 milliards d’habitants. De plus, la croissance démographique a lieu dans quelques pays seulement – principalement l’Afrique inter tropicale.  C’est que  la pauvreté engendre une démographie en forte croissance : les enfants sont là pour aider les parents à survivre. Ce n’est pas parce qu’ils font trop d’enfants que les gens pauvres, c’est parce qu’ils sont pauvres qu’ils font trop d’enfants.

La maîtrise de la démographie est aussi fortement liée à un paramètre que nous oublions : les droits des femmes et leur statut, alors qu’aussi bien le Vatican que les fondamentalistes musulmans s’opposent à ce droit des femmes à maîtriser la natalité.

Ces pays très pauvres ont une empreinte écologique des plus faibles. L’impact sur la nature sera limité. Mais quand on pense que le Niger va passer de 17 à 70 millions d’habitants d’ici 2050, il est évident que d’autres problèmes vont se faire jour.

Développement, donc – mais lequel ? Le seul développement possible s’appuiera sur une agriculture durable, économe en combustibles fossiles – un changement qui ne semble pas très bien compris par les lobbies et les agriculteurs qui s’arque boutent autour d’un système périmé : très peu de gens sur de très grandes exploitations.

S’il est effectivement regrettable que la COP21 se soucie aussi peu de la biodiversité, ce travail a lieu malgré tout à, partir de l’ONU.

17objectifs

La prise de conscience des problèmes environnementaux est bien réelle pour ceux que les inondations poussent déjà vers l’émigration et la pauvreté. La prise de conscience n’est pas moindre chez nous, contrairement à ce que peuvent laisser croire les engagements politiques et industriels en cours. Il y a l’émergence d’actions locales, des initiatives des populations pour réagir face à des modèles qui ne conviennent plus, et en faveur d’un bien-être collectif.  Faisons en en sorte que cette prise de conscience infléchisse l’action des états dans le cadre de la mise en place de la COP21. A ce sujet, la possibilité d’une anticipation de sa mise en œuvre est une bonne nouvelle.

Technologie versus idéologie

Pour Pierre-Henri Gouyon, il serait dangereux de penser que depuis la chute du mur de Berlin nous n’avons plus affaire qu’à des problèmes techniques. Par exemple, une dizaine d’entreprises possèdent toutes les semences de la planète. On nous rassure avec la Réserve mondiale de semences du Svalbar sensée couvrir le risque d’une catastrophe mondiale résultant d’immenses cultures non diversifiées. C’est une vision idéologique qui repose sur les OGMs et la technique. Une autre vision consisterait à remettre en œuvre une diversité participative et paysanne telle qu’elle existait autrefois. On le voit : une technologie n’est jamais neutre sur le plan idéologique.

Produire plus pour manger moins

Ce qui est paradoxal, c’est que la production alimentaire par habitant a augmenté de 50% depuis 1950 sans venir à bout de la famine. Pourquoi ? Parce que 50% de la production de céréales est destinée à la nourriture des animaux. Nous avons vu (ci dessus) que le rendement pour l’homme était de l’ordre de 5 à 10% seulement.  Si nous étions tous carnivores « développés » nous ne pourrions pas nourrir plus de 2 milliards d’habitants.

En conséquence, notre régime alimentaire est une variable essentielle. Mais pour autant tout le monde ne doit pas devenir végétarien : une agriculture durable est une agriculture avec des animaux – qui produisent aussi des intrants pour les sols. Ce qui est honteux, ce sont ces fermes de 1000 vaches, véritables camps de concentration pour animaux – qui continuent à être encouragés par nos gouvernants.

Pour l’alimentation, l’obstacle majeur, ce sont encore une fois les inégalités : on produit assez pour tous les humains, mais certains n’en bénéficient pas – ils sont trop pauvres pour acheter à manger. La campagne contre le gâchis alimentaire n’a donc pas beaucoup de portée. Le but n’est pas d’éviter de jeter les invendus dans nos poubelles mais de permettre aux pauvres du monde entier d’acheter cette production. Sans quoi, nous ne parviendrons qu’à créer de nouvelles faillites de paysans ! Néanmoins, quand je vois que les pauvres de ma petite ville peuvent acheter pour 1 euro un plateau entier de produits en fin de DLC, je préfère cette situation à la destruction. Encore faudrait-il réserver ces ventes aux pauvres – et non aux bourgeois qui ont le temps de se précipiter sur ces bonnes affaires.

Scénario pour 2050 ?

Les neufs frontières d’un développement durable ont malheureusement été dépassées.

Quantifying Planetary Boundaries

Pour P.H. Gouyon, on ne pourra sans doute pas faire l’économie d’une catastrophe. Nous n’avons instauré une politique mondiale de respect de la dignité humaine qu’après la Shoah. Avant, le progrès passait avant tout. On ne sait pas quelle catastrophe sera nécessaire pour qu’on arrive à la même chose avec la Nature. Ce sera un Nuremberg pour la Nature qui amènera les humains à respecter le monde autour d’eux. Il reste à espérer que cela se produise avant 2050, parce que plus on attend et plus grande sera la catastrophe.

cataL’espoir de Jean-Pierre Dupuy avec son catastrophisme éclairé a peu de chances d’éviter cela. Mais plus nous en aurons parlé, plus nous aurons réfléchi et plus aurons des chances de nous arrêter sur une catastrophe d’ampleur raisonnable.

D’autres perçoivent cette situation comme une course de vitesse entre les progrès de la science et les dangers qui découlent de notre mode de vie. Ils espèrent que nous la gagnerons – comme il semble que ce soit le cas pour la démographie.  Mais cela suppose que des moyens importants soient affectés à la recherche – alors que  l’abandon de ces efforts n’est pas exclu. D’autres font confiance à la capacité de l’espèce humaine à s’adapter et à réagir. Chaque initiative au niveau individuel vient alimenter un mouvement qui finira par faire bouger les choses, tous ensemble, avec les politiques, les industriels, les associations et les scientifiques.

La technique et les pauvres

Il faudra bien un jour combiner ces limites avec la priorité N°1 qui reste la lutte contre la pauvreté. Il faudra tenir compte de la démographie, des territoires, de la gouvernance, des outils économiques, financiers, afin de parvenir à un développement en harmonie avec le milieu et avec les peuples.

Le vélo de l’histoire

L’immobilisme est un non sens : l’évolution se poursuivra quoi que nous fassions. Les choses doivent évoluer et elles le feront. Le mieux serait de trouver un équilibre dynamique dans ce mouvement. C’est le mouvement qui crée l’équilibre, comme à vélo. Ce mouvement concerne la biodiversité et la diversité des cultures, sinon il y a effondrement. Nous l’avons déjà évoqué ici : ce n’est plus une cité, un royaume ou même un empire qui risque de s’effondrer cette fois – c’est l’espèce humaine  qui pourrait être soumise à d’immenses souffrances. Par exemple la prolifération de parasites, des maladies, des famines, des sècheresses … et des guerres.

Les déséquilibres, c’est aussi l’eau. De plus en plus de fleuves ne parviennent plus à la mer, parce que toute l’eau est pompée. Plus d’un milliard d’êtres humains sont privés d’eau potable et 3 milliards n’ont pas d’assainissement.

L’autre grand problème est le prélèvement – l’extractivisme dont Naomi Klein nous parle si bien. L’obsolescence programmée doit faire place à la durabilité, la réparabilité, le recyclage.

Qu’avons-nous appris ?

Qu’avons-nous appris ? Pour beaucoup d’entre nous, peu d’éléments nouveaux dans cette conférence. Mais comme il a été dit, il reste essentiel de continuer à discuter et à réfléchir afin de nous préparer au mieux au changement et au pire aux catastrophes à venir.

Pourquoi continuer à nous tourner vers la Terre quand c’est le terrorisme et l’insécurité qui nous angoissent au quotidien ? Mon côté optimiste me fait penser que ces troubles prendront fin dans leur acception actuelle. Mon côté pessimiste me fait penser que les guerres vont se rapprocher et que les terroristes suicidaires rejoindront leurs « frères » dans un affrontement de plus en plus militarisé. Mais au final, si nous raisonnions en comptables comme on nous y invite ? Le terrorisme en France, combien de morts ? Autour de 200 en 18 mois.? Pour eux, pour leurs proches, c’est un drame – mais observons cette situation sous l’angle des responsabilités.

Aux quelque 35 à 40 000 morts violentes (dont 10 000 suicides – merci la flexibilité du travail et le libéralisme) il faudrait ajouter les victimes du tabagisme – 6 millions de victimes victimes chaque année dans le monde (OMS),  plus de 70 000 par an en France. Il faudrait ajouter les victimes de la pollution : 2 millions de décès dus aux particules fines dans le monde (OMS), 18 000 en France (OCDE).

A partir de ce constat il serait légitime d’interpeler les responsables de cette situation – le lobby du tabac et les élus qui cèdent à ses pressions, par exemple. Voila une vraie destruction massive. Bien entendu, il serait impossible de supprimer complètement la pollution, mais les industriels aussi bien que l’agriculture intensive sont en partie responsables, comme les constructeurs de voitures. En tout cas c’est 300 fois plus que le terrorisme. Tout bon ingénieur sait qu’il a intérêt à jouer en priorité sur les paramètres le plus lourds… Mais pas les politiques. Notez qu’on pourrait renforcer les effectifs de la police pour arrêter les particules fines – voila une arrestation enfin efficace, non ?

Bien sûr, nous ne pourrons pas faire l’économie d’une lutte anti terroriste. C’est une lutte contre la barbarie et contre le délitement social et politique. Mais comment ? En luttant d’abord contre les effets ou contre les causes ? Nous mobiliser « contre », bien sûr. Mais, il faudra bien un jour se mobiliser « pour », non ? Pour un monde plus juste et plus responsable, pour un monde fraternel et durable. Çà vous dit ?

biblio

 

Une réflexion au sujet de « L’année comme elle va »

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