Deux prix No Bel

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Deux prix No Bel

Il n’aura échappé à personne que la France s’est récemment illustrée en voyant deux prix Nobel lui revenir cette année. Prix Nobel de littérature avec Patrick Modiano et « prix Nobel » d’économie ou plus précisément prix de la Banque de Suède en sciences économiques à Jean Tirole.

De ma modeste place de citoyen blogueur, électron un peu énervé et encore un peu libre, j’ai du mal à partager les cocoricos des media, à quelques exceptions près bien sûr. Nous allons parler du Nobel de l’économie. Il faudra reporter à plus tard une réflexion sur ce « Proust du XXIe siècle » dont ont gratifie Patrick Modiano – et qui ne me transporte pas non plus d’enthousiasme, autant le dire ici.

 Jean Tirole

Économiste français, Jean Tirole se présente comme un chercheur à l’Université de Toulouse. Il est resté fidèle à cette Université depuis les années 1990, à son retour de l’université américaine du MIT. Il est primé pour son « analyse de la puissance de marché et de la régulation ».

Le comité Nobel voit en lui « l’un des économistes les plus influents de notre époque ». Jean Tirole a notamment « éclairci la manière de comprendre et de réglementer les industries avec quelques entreprises importantes ».

Lors des interviews à la suite de sa nomination, Jean Tirole qui fait déjà partie du Conseil d’Analyse Economique, se dit prêt à aider le gouvernement plus directement.

Mais nous, comment ne pas être interpellés quand on l’entend critiquer une structure d’état trop lourde et un marché du travail « catastrophique » ?

Cette puce à l’oreille, nous ouvrons le site de Mediapart… et c’est une tout autre musique, beaucoup moins harmonieuse que les dithyrambes de France Culture par exemple. Et d’ailleurs comment s’en étonner ? M. Tirole est l’un des économistes les plus écoutés du gouvernement et nous voyons combien celui-ci s’en tient à un libéralisme quasi hyper et pour le moins à une approche néo classique dont nous constatons tous les jours les imperfections,  le manque d’efficacité et le déficit de justice sociale.

Voyez l’article de Mediapart de Laurent Mauduis (l’indépendance de ce media se paie, il mérite un abonnement : nous ne présenterons pas ici de lien ou de copie illégale). Vous pouvez néanmoins accéder à l’essentiel de cet article sur le site de Sauvons l’Université.

En voici les points essentiels :

D’abord ce  » chercheur de l’Université » est surtout le président fondateur de  l’École d’Economie de Toulouse TSE. Il reste par ailleurs professeur invité au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Nous verrons que ce n’est pas un détail.

Mediapart cite d’abord ATTAC : « Attac déplore ce choix qui s’inscrit dans la lignée des prix attribués à Hayek, Friedman et autres économistes néolibéraux en grande partie responsables de la crise actuelle ».

Le jury du Nobel d’économie a pris l’ habitude depuis plus de deux décennies de ne récompenser, à l’exception de Paul Krugman en 2008, qu’un seul courant de pensée, celui du néolibéralisme. Voir l’article sur Wikipedia. L’économie n’est pas une science exacte mais une branche des sciences sociales, c’est-à-dire une discipline dont la richesse dépend du pluralisme de ses approches.

Quant à l’Ecole d’Economie de Toulouse, la prestigieuse Toulouse School of Economics (TSE) qu’a fondée et que dirige Jean Tirole, elle est considérée par beaucoup comme  la tête de pont au sein de l’université française des courants de pensée libéraux ou ultralibéraux en économie.

Le monde de la finance et celui de la recherche s’interpénètrent avec des personnalités comme Daniel Cohen,  Jean-Paul Fitoussi, Jean-Hervé Lorenzi ou encore Olivier Pastré et leurs amis du Cercle des économistes.

Plus : le monde de la finance a lancé une véritable OPA sur l’ensemble du secteur de la recherche économique de pointe en France et notamment sur les pôles d’excellence à l’Université.

Sans rien enlever au brio et au talent de M. Tirole, ni à l’exceptionnelle réussite de la TSE, force est de constater que cette école participe à une véritable privatisation de l’université. Elle est basée sur de mécanismes de financement public-privé largement encouragés (défiscalisation) et pleinement ouverts aux demandes et à l’influence des industriels et des financiers.

Des inquiétudes apparaissent clairement dans le rapport de la Cour des Comptes, qui portent notamment sur l’assèchement des recrutements mais aussi sur les dégrèvements (60%) accordés aux donateurs et aux particuliers. Au total, c’est un effort de plus de 56 millions d’argent public dont bénéfice cette école au profit d’investisseurs privés.

Le groupe Axa a ainsi apporté 600.000 euros, EDF 500.000, Electrabel (filiale de GDF Suez) 600.000, la Caisse des dépôts 600.000, BNP Paribas 600.000 euros, La Poste 300.000, le Crédit Agricole 600.000, Total 600.000 et France Télécom 250.000 euros.

Et bien entendu, ces donateurs siègent au conseil d’administration de l’école, quasi à égalité avec les fondateurs. Conséquence : alors que le traitement d’un professeur d’université en fin de carrière avoisine les 5.000 euros net par mois, les bénéficiaires d’une « chaire senior » à l’École de Toulouse profitent de rémunérations financées par la fondation qui oscillent entre 21.000 et 80.000 euros.

 Les recrutements sont à l’avenant. L’article de Mediapart cite à l’appui le recrutement d’ Augustin Landier docteur d’économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui a fondé un hedge funds à New York avant de passer au Fonds monétaire international puis de rejoindre la TSE. Certes, mais cette critique est discutable (voir l’article Wikipedia sur M. Landier).

  • En 2007, il déclare qu’il faut lutter contre l’opacité des banques.
  • En 2008, il affirme la pertinence de l’investissement socialement responsable.
  • En 2012, il souligne dans un rapport du CAE l’importance de créer en France un dispositif d’action collective pour protéger le consommateur

A trop vouloir prouver …

Personnellement, j’aurais trouvé beaucoup plus intéressant un Nobel de l’économie décerné à Piketty (voir notre article). Approfondissons le parallèle.

L’École d’économie de Paris (PSE), créée en décembre 2006 est gérée selon le même principe que la TSE. Cependant, les entreprises privées qui financent la fondation ne disposent que de trois sièges au conseil d’administration (présidée par Roger Guesnerie, professeur au Collège de France). PSE se tient à distance raisonnable du monde de la finance, qui a été associé au projet mais qui n’en a pas pris le contrôle.

Thomas Piketty, qui fut le premier directeur, veille jalousement à son indépendance.

 Cette école fait également l’objet d’un rapport de la Cour des Comptes que l’on peut lire ici.

Les inquiétudes ne sont pas les mêmes, et pour cause : les grands groupes privés ont apporté 33,4 millions d’euros à TSE et seulement 2,375 millions à PSE et c’est là le problème !

Visiblement, le réquisitoire de Thomas Piketty contre les inégalités et les dérives de la finance n’attire pas les financiers – et la « révolution fiscale » qu’il appelle de ses vœux  n’a guère rempli l’escarcelle de PSE. Résultat aussi : le retrait du très conservateur Henri de Castries ou plus exactement Henri de La Croix de Castries, comte de Castries ( président-directeur général du groupe Axa  et accessoirement – mais pourquoi pas ? –  descendant du Marquis de Sade et surtout promotion « Voltaire » de l’ENA, proche aussi bien de Sarkozy que de Hollande).

On comprend les recommandations de la Cour des Comptes : « La Cour recommande plus particulièrement que la fondation accroisse fortement son capital par la levée de fonds privés, afin d’augmenter le produit de ses placements ». Bravo pour encourager l’indépendance !

 Les rémunérations au sein de la PSE sont en cohérence avec ces choix – environ 10 fois moindres qu’à Toulouse ! D’ailleurs, il n’est que de voir la surprise des journalistes qui ont interviewé Picketty en découvrant un bureau sans luxe et des plus modestes !

D’où la conclusion de l’article de Laurent Mauduis :

Quoi qu’il en soit, tout se cumule, les dotations aussi bien que les rémunérations, pour que PSE soit désavantagée par rapport à TSE ; et plus encore les autres universités, par rapport à ces pôles d’excellence. L’État asphyxie les uns ; la banque ou l’assurance financent les autres... Oui, tout se cumule, en bout de course pour que les recherches libérales sur des thématiques proches de la finance ou de l’industrie soient beaucoup plus nombreuses que les recherches sur des thématiques plus citoyennes. En bref, quoi qu’en dise Jean Tirole, c’est la finance qui a pris le pouvoir. Et même si PSE traîne des pieds – et il faut l’en féliciter –, la finance est en passe de gagner la partie.

Ce système est le triste reflet de ce qui se passe pour l’énergie et pour la politique en général : il absorbe pour sa seule survie, pour le seul culte du monde ancien, pour retarder son naufrage annoncé – toute l’intelligence et toute l’énergie des élites de la Nation. C’est pourquoi ce Nobel nous révulse, c’est pourquoi nous ne sommes pas fiers de cette France-là.

Et tenez, nous ne sommes pas les seuls. Lisez cet homme politique en désaccord avec une stratégie financière qui, au lieu de faire supporter la charge d’un passif écrasant par « ceux pour qui les années de tourmente furent parfois des années de bénéfices »,  frappe les classes sociales les plus défavorisées, les plus intéressantes, les plus productives.

 «Une telle conception ne peut recevoir notre aval. Sous les nombres froids se cachent des réalités vivantes. Tandis qu’il alignait les colonnes de chiffres et que ses experts cherchaient quels impôts on pourrait bien encore augmenter, M. XXX aurait pu sentir, s’il avait prêté l’oreille, palpiter la vie réelle du pays qu’il écrasait…. Il n’a vu ni les commerçants sans clients, ni les salariés sans travail ; il n’a vu ni la misère ni le chômage, ni les faillites… Une fois de plus, notre République politiquement démocratique n’a pas été économiquement équitable. La sûreté technique, la réussite même de M. XXX ne peuvent nous faire oublier les injustices commises ou accrues […]. Il faudra donc reprendre le programme qui réalisera enfin, jusque dans le domaine de l’économique, la vraie République égale et sociale … »

Ne cherchez pas : c’était en 1927, et cet homme politique qui s’exprime ici était Pierre Mendès France qui s’opposait à la politique de redressement de XXX, M. Poincaré. A ceci près que, comme le reconnaît Mendès France, Poincaré était parvenu à rétablir les comptes. Un ami qui ne partage guère mes idées me demandait ce que diable avait bien pu faire Mendès pour qu’on parle encore de lui. Et bien, il a eu le mérite d’écrire cela, par exemple. Il avait 20 ans. Bien sûr, bien plus tard, il a mis fin à la guerre d’Indochine – mais c’est une autre histoire (les premiers pas d’une décolonisation qui aurait pu être rapide et apaisée, lucide et progressiste). L’important est qu’une voix se soit élevée avec calme et détermination pour rappeler la grande vocation et les devoirs de la République.

Dès cette époque, PMF discernait deux grands courants pour la finance publique. Le premier est celui des comptables, le second celui des hommes d’état. Nous voyons vers lequel de ces choix nous penchons aujourd’hui. Je n’en éprouve aucune fierté, même si les comptables sont couronnés par des prix Nobel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 réflexions au sujet de « Deux prix No Bel »

    1. Bien sûr, chers amis.
      Pourtant, je regrette d’avoir été un peu trop systématique. Jean Tirole pose aussi de bonnes questions comme me le fait remarquer un autre ami. Parmi des ses idées, on relèvera que par exemple il préconise une taxe sur les licenciements consistant à moduler les contributions des entreprises à l’assurance chômage en fonction du taux de licenciement en vue de responsabiliser les entreprises. Avec d’autres auteurs, il propose de supprimer le CDD et le CDI pour les remplacer par un contrat de travail unique avec une augmentation progressive des droits des salariés en fonction de l’ancienneté. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous retirer derrière les murs de nos « conquêtes » : toutes les citadelles ont pour vocation d’être prises. Encore une fois, notre immobilisme nous condamne à la défaite. Il va falloir affronter l’évolution du contrat de travail. Les système de protection organisé autour du statut des grandes entreprises défavorise les jeunes et ignore les PME.
      Tirole s’inquiète aussi de l’échec des négociations sur le changement climatique.
      Même si cela paraît un recul, je suis convaincu que nous devons aller plus loin dans notre examen critique en prenant en compte le cœur des productions que nous critiquons. En l’occurrence, https://ideas.repec.org/e/pti33.html
      Nous ne pouvons pas reproduire la guillotine des idées et le rouleau compresseur bolchevique. Même si ce sont nos ennemis, nous devons connaître ceux que nous combattons. Tâche considérable pour laquelle le travail des journalistes devrait nous éclairer et nous guider, et non nous jeter contre le mur des idées courtes… Ou alors on mord d’abord et on réfléchit après … Ce que j’ai fait. Je le regrette un peu.

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