Archives mensuelles : décembre 2014

Le cadeau de Marine Le Pen

La flamboyante dirigeante du FN, Marine Le Pen, vient de nous faire un double cadeau. D’abord, elle fait aux tenants de l’écologie le cadeau d’un programme spécifique et lance un Collectif Ecologie. Le second cadeau concerne le projet de ce Collectif, un argumentaire très structuré qui l’organise.

Sans surprise, le FN ouvre un débat sur les béances et le silence des grands partis traditionnels. La grande bataille entre l’UDF et le PS ne passe pas vraiment par la case écologie. Pour le moins,  ce sujet ne fait pas partie de leurs axes majeurs de campagne.

Avant de nous acharner sur ce Collectif pour la seule raison qu’il émane du FN, prenons le temps de l’examiner – et nous verrons que cette approche enrichit le débat, situe les clivages et se révèle finalement bénéfique pour la démocratie, si l’on veut bien faire confiance au peuple au lieu de lui présenter sans fin le chiffon rouge de l’alerte anti FN. Ce parti n’est plus un groupuscule, ce n’est plus une force négligeable et il ne suffit plus, on l’a bien vu, de le dresser en épouvantail pour ramener les brebis abstentionnistes vers les urnes pour des votes résignés et contraints. Je ne fais pas l’apologie du FN, j’essaie seulement d’entendre ce que dit ce parti – ses propos n’étant d’ailleurs ni moins ni surtout plus sincères et crédibles que ceux des grands partis de pouvoir actuels.

Donc, premier cadeau du FN : rouvrir le débat sur l’écologie.

Second cadeau : les arguments

Il ne sert à rien de rejeter en bloc ces idées à partir du moment où elles viennent de l’extrême droite. Il suffit en général au FN de rétorquer qu’ils ne sont « ni de droite ni de gauche ». Rien ne doit nous détourner de l’examen minutieux des propositions de tous les partis, quels qu’ils soient, à l’aune de ce que nous considérons comme essentiel – et en premier lieu la solidarité, la justice et le respect de la vie.

La principale caractéristique du programme FN est – nul ne s’en étonnera – son aspect strictement national.

Ce choix ne suffit pas à le re toquer. D’abord, parmi les défenseurs d’une écologie véritable, les voix ne sont pas rares en faveur d’une action dans un seul pays, pour l’exemplarité mais aussi pour les bénéfices – emploi, réduction des importations, santé – avantages qui restent réels à ce simple niveau. Ensuite, des pays bien moins puissants et moins peuplés que la France ne se privent pas d’une autonomie et d’une influence considérables dans le monde, à commencer par Israël d’un côté, le Danemark et la Suède (et même la Suisse)  de l’autre, sans avoir à évoquer la Corée du Sud … et (hélas) du Nord ! qui peut prétendre que la Syrie n’est pas – malheureusement encore – libre de ses choix ?

Il y a local et local

La logique du FN ne varie pas : « Les Français d’abord ». Moyennant quoi : oui au chalutage profond – sans quoi nos pêcheurs ne pourront plus sortir leurs charrues pour ratisser le fond vide des océans. Oui trois fois oui au nucléaire, facteur d’indépendance énergétique. L’argument peut sembler pertinent au niveau financier quoi que… L’uranium qui se négociait en 2001 autour de 7 dollars la livre est passé à plus de 100 en 2007 pour retomber à 42 dollars. Mais pour combien de temps ? Le site Atlantico s’attend à une multiplication rapide jusqu’à 4 ou 6 fois le prix actuel et L’Usine Nouvelle prévoit un renchérissement à 60 dollars en 2018 – ce qui ne découragera pas la demande … chinoise. Ce renchérissement s’avèrera d’autant plus  délicat à gérer dans la perspective de dévaluation massive prônée par Marine le Pen. Drôle d’indépendance …

Ensuite, sur le plan stratégique, c’est une dépendance à 100% pour l’approvisionnement dont nous payons déjà le prix avec l’imbroglio africain. Quant aux déchets, aux dangers, aux besoins de financement pour prolonger et remplacer les sites actuels… Pas un mot.

Côté finance, c’est tout doux : « ‘l’écologie ne doit pas être un totalitarisme qui impose sa loi sur tout » et « au lieu d’une fiscalité verte, une négociation « apaisée » avec les entreprises pour qu’elles réduisent leurs émissions de CO2. ». Mais c’est bien sûr ! Par ailleurs, le FN refuse de s’attaquer aux grandes banques (c’est l’argent des Français)…

« L’écologie ne doit en aucun cas être synonyme de décroissance. Il convient au contraire de ne jamais négliger les implications des mesures écologiques sur la croissance économique, en visant systématiquement les décisions écologiques les plus favorables au développement de l’économie nationale. A cet égard, toute création d’impôt au nom de l’écologie doit être refusée. »

 Notons que le gouvernement actuel, parti bannière au vent, debout face à la finance, se retrouve dans les cordes de l’austérité et de la soumission à l’argent. Bonne chance à ceux qui partent dans l’idée d’une « négociation apaisée » !

Mais quand le FN prévoit un « protectionnisme ciblé » ce n’est pas suffisant pour le discréditer – Emmanuel Todd ne parle pas très différemment. De même, inutile de railler « la planche à billets » qui financerait la transition énergétique. Soyons honnêtes, relisons nos propres billets, relisons Keynes … et Sapir.

L’autre point faible majeur de l’approche FN tient à un sujet qui fâche : la croissance. Pas de remise en cause, bien au contraire : on reste sur le productivisme.

« une énergie abondante et sûre pour assurer le bon fonctionnement de son industrie, de son agriculture ainsi que le confort domestique »

Cette approche exclusivement nationale ne s’inquiète guère face au défi du réchauffement climatique – là il faudrait sortir de l’hexagone et même du cadre européen. Et faut-il que les ingénieurs aient réalisé des prouesses pour que les énergies renouvelables « peu réalistes en l’état » en 2012 puissent créer 1 million d’emplois en 2014 ! Les éoliennes « peu crédibles » à cette date semblent réintégrer le paysage électoral – enfin, pour autant que les élus locaux FN les acceptent, ce qui n’est pas le cas.

C’est qu’il ne faut perdre aucun rallié en route – alors le FN appuie les Bonnets Rouge en Bretagne – au profit d’une agriculture polluante et industrielle.

La santé

Citons le Collectif :

« Les chiffres sur les cancers sont édifiants : en Europe, 70% des cancers sont liés à des facteurs environnementaux, pollution pour 30% et alimentation pour 40%. Et 10 000 enfants meurent chaque année d’un cancer : la démographie et la génétique humaine ne peuvent, bien entendu, expliquer ces statistiques. Quant aux cancers des hommes adultes, ils ont aussi doublé en 25 ans. »

C’est pourquoi (alertés par notre ami médecin, souvenez-vous) nous nous gardons d’abonder dans le sens d’une accusation exclusivement environnementale. Les raisons sociales et la pauvreté sont des facteurs autrement plus immédiats.

Incohérences

Le Guardian ne se prive pas de souligner avec Yannick Jadot les incohérences du parti :

« Ils ne parlent jamais de biodiversité parce que la biodiversité cela signifie respect de la diversité. Ils s’opposent à la cruauté envers les animaux, mais ils défendent dans le même temps les chasseurs et les grandes industries agricoles. Ils prétendent défendre les poissons, mais votent en faveur de la pêche en eaux profondes. Ils ont voté en faveur de l’incorporation des sables bitumineux canadiens dans les carburants de l’UE ».

Le Huffington Post ne réagit pas différemment. Il constate en outre le ralliement au FN de personnalités de premier plan comme Philippe Murer, assistant parlementaire de Marine Le Pen et auteur de « La transition énergétique: une énergie moins chère, un million d’emplois créés » – ancien adhérent du Parti socialiste, hostile au référendum sur la Constitution européenne. Avec lui, Bruno Lemaire (pas celui de l’UMP…) et Jean-Richard Sulzer (proche de Sapir) sont chargés de « densifier » le programme économique en vue d’une hypothétique sortie de l’euro. Egalement : Eric Richermoz, jeune étudiant en master finances, secrétaire général du collectif.

Voir à ce propos l’excellent article du Figaro, très complet, sur le réseau intellectuel du FN. Dont cet extrait :

Attention : machine de guerre !!! Souvenez-vous… entre 1933 et 1940, les intellectuels étaient aussi très « mobiles »…

Mais au final, mes amis, reconnaissons que, tout électoraliste et opportuniste qu’il soit (en ce sens il ne se démarque pas spécifiquement des autres partis) le discours du FN est habile et parfois judicieux. Il joue sa carte  à la lisière des bonnes idées.

Comme nous sommes nombreux à rejeter l’hypothèse FN, il convient de nous interroger. Ou bien nous avons des motifs réels et profonds d’opposition et nous devons les clarifier, ou bien un certain nombre de nos amis seront tentés de se tourner vers le FN, quoi qu’ils en disent… Choquant ? Vous croyez-vous plus à l’abri que les amis de Sapir ou du Front de Gauche qui ont franchi le Rubicon ?

Clivages

C’est pourquoi les lignes de clivage doivent s’affirmer au-delà des à- priori et des luttes de clans.

La première ligne de clivage – essentielle – est celle de la croissance. C’est très dur, de s’affirmer « décroissant ». Pourquoi ? Parce que, d’abord, des centaines de millions d’hommes et de femmes vivent dans des conditions de misère et de sous-développement – voire de famine – dans le monde. Cette objection n’est évidemment pas présente chez les partis populistes qui ne voient midi qu’à la porte de leur boutique électorale. Et c’est difficile également parce que la simple stabilisation de la production mondiale à son niveau actuel suppose, aux yeux des décroissants solidaires, une réduction du niveau de vie dans les pays riches au profit des pays pauvres. Nous sommes proches de cette situation, à ceci près que ce sont les moins riches des pays développés qui décroissent pour que les plus riches – Allemagne en tête – conservent leur avance. Mais seconde mauvaise nouvelle : cela ne suffira pas, car même avec une production stabilisée, nous finirons par donner raison aux « malthusiens » du Club de Rome – à moins d’inventer deux ou trois nouvelles planètes.

L’écologie en cage

Le principal problème avec ce Collectif du FN, c’est qu’il isole l’écologie dans une bulle – ou plutôt une cage. C’est de l’écologie en boîte, hors sol – parfois une écologie d’ingénieur – je sais de quoi je suis menacé. Le reproche que le FN adresse aux Verts – la politisation de l’écologie qui, sans eux, serait l’objet d’un consensus général – se retourne comme un gant. Faire de l’écologie un ensemble de mesures adaptatives et heuristiques c’est de l’utilitarisme réducteur. C’est perdre le sens véritable de cette discipline, introduit par ses fondateurs, de  Ernst Haeckel – l’inventeur du mot – et H.D. Thoreau, à Lovelock en passant par Rachel Carson, René Dumont, Jean Dorst, Serge Moscovici et tant d’autres.

Malgré le piétinement de ses partis, l’écologie politique est bien la seule à articuler tant bien que mal le local, le national et l’universel. Peu importe le scepticisme et les doutes qui sont les nôtres concernant ces partis – l’important consiste à faire de l’écologie un lien universel entre les hommes et les femmes de tous les pays et de toutes les races – ce qui, bien entendu, ne figure pas – et pour cause – dans le programme du FN. L’essentiel, ce n’est pas « les Français d’abord » mais bien « L’Homme (et la Femme) d’abord ».

Local, quelle place dans ce programme à la multiplication exponentielle des initiatives ?
National, comment avancer avec des propositions ambitieuses sans un financement par un impôt plus juste ?
Pour l’universel, où est la fraternité universelle qui devrait sous-tendre la grande transition en cours ?

Ce programme, en définitive, peut être vu comme rassurant mais il ne fait que jeter un voile improbable sur une réalité autrement plus abrupte – la fin de l’Occident tel qu’il a existé depuis 1945, l’émergence irrésistible de nouveaux acteurs avec en premier lieu la Chine. Certains, comme le site GEAB, annoncent la fin du pétrole – non par son épuisement mais par son écroulement sous la poussée de ses nuisances, des solutions court-termistes comme le gaz de schiste et des solutions plus durables comme les énergies renouvelables.

Là aussi le roi pétrole (et nucléaire) est nu, le géant a des pieds d’argile et il va faire un sacré boucan quand il va se casser la figure ! Le monde va très sérieusement tanguer et ce n’est pas en nous réfugiant auprès d’une mère patrie aux foyers étriqués que nous nous préparerons aux tsunamis qui nous attendent.

Alors Marine Le Pen nous offre un joli joujou avec son Collectif mais, fût-elle sincère, ce n’est pas cette peluche qui nous protégera du tonnerre du monde nouveau qui dévore déjà nos anciennes certitudes. Autrement, essayez le Tranxène ?

Pas fameux pour faire face aux menaces d’écroulement financier, à la dégradation du climat – avec ses conséquences sur la faim dans me monde et les migrations  – et le déchaînement de la violence en Afrique et au Moyen-Orient, avec les bruits de bottes et de chars en Ukraine. Ce n’est pas en refermant la porte sur notre seul pays que l’on va arrêter le courant d’air de l’histoire – et à mon avis … çà va souffler fort ! Bonne année !

Ah, j’oubliais : le FN n’est pas à ce point enfermé dans nos frontières : il n’oublie pas de faire les yeux doux à Poutine et aux nostalgiques de Vienne. Un progrès, vraiment ?