Archives mensuelles : novembre 2014

L’austérité : un débat en fuite

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L’austérité et la rigueur semblent des tendances très actuelles. Par contraste, l’époque de l’après-guerre nous est présentée comme une période bénie de la gauche triomphante et du progrès social. J’aimerais vous faire part de mes réflexions – et surtout de mon étonnement – à revisiter cette époque à partir du parcours mythique de Pierre Mendès-France.

C’est qu’il devient de plus en plus nécessaire de sortir des mythes, d’examiner attentivement les deux ou trois articulations majeures qui se traduisirent, finalement, par les 30 glorieuses.

D’abord était la Crise

Tout commence avec la grande crise de 1929. Cédant à la facilité, j’ai consacré une soirée à suivre sur la chaîne Histoire l’exposé de cette crise et de l’action de Franklin Delano Roosevelt. Si j’en crois ce documentaire solidement étayé, ce président, durant ses 12 ans d’exercice du pouvoir, n’aurait pas fait grand chose – et surtout pas grand-chose de bien. Ses initiatives les plus réussies comme les grands travaux d’infrastructures auraient été suivis de désastreuses décisions comme la suppression de subventions. L’issue malgré tout (très) positive de sa politique économique, il la devrait à la seconde guerre mondiale.

La chaîne Histoire ne se caractérise pas par des tendances gauchisantes. Mais si elle minimise plusieurs aspects significatifs des choix de Roosevelt, elle n’en cite pas moins la fondation de la Sécurité Sociale et sa réforme audacieuse du système bancaire américain- et bien entendu le New Deal. Pas un mot de la réduction du temps de travail pour les femmes et son interdiction pour les enfants, l’amélioration des hôpitaux et des prisons, l’amélioration de la capacité d’intervention de l’Etat fédéral – et peu de choses sur la fiscalité (hauts revenus taxés jusqu’à 91%).

Roosevelt défendait l’idée qu’il était souvent nécessaire de substituer la liberté collective à la liberté individuelle et il exprimait aussi sa grande méfiance envers l’idée de concurrence sans contrainte . Je cite l’article de Wikipedia :

« La coopération doit intervenir là où cesse la concurrence » et celle-ci « peut être utile jusqu'à une certaine limite mais pas au-delà ».

Parmi les mesures que nous connaissons moins bien, citons l’abandon de l’étalon or – certains, de nos jours, rêvent du retour de fondements monétaires rassurants mais –  parfaitement artificiels si on y réfléchit bien. Le prêt hypothécaire bénéficia aux paysans et les sauva de la faillite. Quant aux banques, il n’hésita pas à laisser 773 banques faire faillite – ce qui mit fin à la pression exercée à partir de fonds spéculatifs.

 Roosevelt = Keynes ?

Une idée tenace tend à rapprocher Roosevelt de Keynes – c’est sous-jacent dans les analyses de Nouvelle Donne ou des Comités Roosevelt par exemple. Non seulement les deux hommes ne travaillèrent pas ensemble, mais ils se comprenaient mal et se rencontrèrent peu.

 Première réflexion : si, sur le plan économique, la politique du New Deal ne se départissait pas, en dépit des apparences, d’un certain centrisme, c’est sur le plan social qu’elle s’est traduite par un vrai bond en avant tout en évitant une révolution violente malgré des mouvements sociaux très radicaux (et violemment réprimés).

 Revenons en France : Mendès

Sans remonter au Front Populaire dont il fut un des animateurs, Mendès France fut un opposant courageux à Vichy (procès, évasion) et surtout au nazisme (combattant engagé dans l’armée de l’air). Il rejoint le CFLN (Comité Français de Libération Nationale), préfiguration du gouvernement provisoire de la France auprès de Gaulle en novembre 1943. PMF participe ensuite au Gouvernement Provisoire de la République Française.

De nos jours, nous nous sentons proches de ces évènements – ne serait-ce que parce que nous en appelons à un traitement énergique de la Crise, comme celui du Président Roosevelt. De nos jours, comme en 1928, l’obsolescence, les dérives et les excès du système financier menacent, c’est devenu une banalité de le dire, l’ordre social et politique. Et comme en 1944, nous attendons (en vain) des actions fortes et courageuses en faveur de l’investissement (énergie, écologie) mais aussi en direction des classes les moins favorisées (réduction des inégalités). Enfin, les derniers grands témoins de l’immédiat après-guerre nous rappellent qu’avec bien moins de moyens qu’aujourd’hui ils avaient jeté les bases d’un ordre social plus juste et généreux et qui perdure encore.

Mais d’un autre côté, nous éprouvons le manque d’hommes qui, comme ceux du CNR, pourraient impulser le redressement économique et social de la France.

La clé du succès du CNR

Ce succès est le fruit d’une articulation entre la Résistance et le pouvoir politique – le CNR d’un côté et le Gouvernement Provisoire d’autre part, sous la présidence du général de Gaulle. Le programme issu de ce rapprochement comporte des avancées considérables :

-  sécurité sociale  pour tous (remboursements des frais médicaux et indemnités de chômage),
-  retraites pour tous les salariés
-  nationalisation des grandes entreprises exploitées par l'occupant : Renault, SNCF,,Air France,, grandes banques,
-  subvention d'un programme culturel
-  indépendance de la presse des capitaux des grandes industries (pensez à cela aujourd’hui…).

De Gaulle en souplesse

Lorsque nous parlons de cette période, bien sûr, de Gaulle est au premier plan. Mais si l’on s’intéresse au mécanisme de mise en œuvre de ce plan – du plan – , le rôle de Mendès France apparaît singulièrement important . Contrairement à la réputation d’une personnalité forte et inflexible, le parcours du Général montre au contraire l’extrême souplesse, voire la faiblesse de ses choix lorsqu’il s’est agi de faire face à une opinion publique impatiente – comme elle l’était aussi en Angleterre – de recueillir les fruits de la victoire.

Mendès est présenté avec fierté par les militants les plus sincères de l’actuel Parti Radical (duquel il fut membre dès l’âge de 16 ans) comme un exemple de valeur politique et humaine et une fierté du parti. Il n’en reste pas moins qu’il a agi très souvent en opposition quasi permanente aux dirigeants de son parti. Au moment de l’Indochine, il a subi de plein fouet cette hostilité. Ce qui est frappant aussi – et bien plus intéressant – c’est de voir que, au sein du Gouvernement Provisoire, il défendit une ligne très différente des choix ultérieurs de de Gaulle. Normal, me direz-vous, pour un homme de gauche ? A voir …

Austérité versus endettement

Au moment de la Libération, Mendès recommandait une politique d’austérité jusqu’au retour à une production nationale suffisante. Il se battait pour limiter la masse monétaire, ce qui pourrait sembler paradoxal pour le lecteur assidu de Keynes qu’il était et compte tenu des besoins d’investissement. Mais sa motivation était d’abord de mobiliser des fonds pour la reconstruction. Une partie de ces fonds pouvait légitimement être confisquée : l’argent du marché noir (une forme infantile de la spéculation). Il aurait suffi de pratiquer un échange de billets. La plus forte opposition vint alors du PCF – lequel disposait de milliards saisis par la Résistance auprès de l’occupant – et qui servirent à alimenter la presse et la propagande du parti comme le signale Jean Lacouture.

Mendès s’est aussi attaché à l’imposition du capital et des hauts revenus. De Gaulle ne l’a pas suivi parce qu’il avait choisi, déjà, la voie de l’endettement et non celle de l’indépendance et de l’autonomie. Les dirigeants qui lui ont succédé sous la quatrième république n’ont par dévié de ce choix – d’où les dévaluations en série pour le franc et les fourches caudines du plan Marshall qu’il a fallu accepter (alors que les Anglais l’ont refusé ).

Assez pour nous interroger

Je n’en sais pas assez pour vous instruire, mais j’en sais assez pour m’interroger. Y compris dans « nos rangs », des légendes courent sur l’inutilité des équilibres, sur la dette pour financer le bien-être, sur même l’inutilité de l’honorer. Ici ou là, l’Argentine était citée comme l’exemple d’un bras d’honneur aux financiers. Le bras d’honneur a tourné court et les requins sont de retour. Ailleurs, côté libéral, on nous dit que le Japon s’en tire très bien en ayant recours à un endettement massif – mais les mêmes aujourd’hui nous disent qu’il est au bord du gouffre. Plus que tout, ces tourbillons de théories démontrent une chose : l’économie ne sait pas où elle va, c’est un cheval fou dont la folie s’appelle la finance. On en vient à comprendre le Général qui, après une confrontation entre Mendès (qui parla trois heures) et René Plevin (qui parla 20 minutes) finit par dire : « Plus jamais personne ne me parlera d’économie pendant trois heures ! » (et il donna raison à Plevin, partisan d’un assouplissement financier). On en vint non à contrôler les prix mais à aligner les salaires (plus 40%) sur les prix du marché noir !

De nos jours, même si le zinc des comptoirs a disparu au profit des chats et des tweets et autre Facebooks, tout le monde a un avis péremptoire en cette matière économique. Le problème, c’est que cette matière n’est pas une vraie « matière » !

A ce point il faut parler de choix.

D’un côté les choses sont assez simples. L’accumulation croissante de capital et la concentration des moyens financiers et industriels constituent une forteresse apparemment inexpugnable. Ses fondations sont pourtant incroyablement fragiles. Ce système repose sur une exploitation sans cesse accrue d’un monde fini. Sur le plan moral, elle affirme la primauté absolue de l’intérêt individuel sur le collectif. C’est ignorer sur ce dernier point que sans le dévouement – la « servitude volontaire » – des individus, on ne saurait organiser une collaboration étroite, complexe et quasi universelle des hommes. Or, cette coopération est de plus en plus nécessaire. Elle repose sur des valeurs de solidarité, d’amour du travail et de plaisir partagé, de solidarité et d’empathie. Quant à l’accès illimité aux ressources … inutile d’insister.

C’est donc une forteresse aux fondations d’argile. Comment les hommes qui la dirigent pensent-ils s’en sortir – sinon par la violence ? Mais alors nous, comment en sortir ? Le choix se pose ici en termes clairs. Ou bien la table rase – révolution violente, lutte armée, grêve générale, insurrection, soulèvements massifs – ou bien battre les maîtres du monde sur leur propre terrain.

Ceux-là même qui semblent nous indiquer le chemin, les glorieux et vénérés héros du passé – avaient choisi la seconde voie. Nous avons fini par perdre une bonne part du terrain qu’ils avaient gagné. Pourquoi ? Les racines de cet échec ne sont ni définitives ni mystérieuses – pour peu qu’on veuille bien se pencher sur cette histoire avec lucidité.

C’est d’abord que l’affirmation précédente n’est qu’à moitié vraie. Sans remonter à 1789, la Résistance faisait appel à la violence légitime. Certes, mais pas à la table rase. Bien au contraire, nous dirait Jean Moulin. Bien au contraire, nous diraient aussi les combattants de Londres et d’Alger, de Mendès à Saint-Exupéry en passant par Chaban Delmas. Ce décalage des mythologies fausse encore beaucoup d’analyses. Dangereusement.

Le miracle existe-t-il ?

Le « miracle » a un nom, qu’on le veuille ou non : il s’appelle la Croissance. A l’époque on parlait de reconstruction mais très vite aussi de « développement ».

Le CNR et le Gouvernement Provisoire des années 44 à 46 ont (aussi ? surtout ?) fait, comme le souligne Picketty, des « miracles » de rattrapage. Or nous évoluons dans un monde beaucoup plus unifié – et si des rattrapages auront lieu encore, ce n’est certainement dans les pays développés.

Ensuite, une bonne part de ces miracles s’est alors payée à crédit – un endettement sans cesse croissant de l’état. C’était aller dans le sens de Keynes, nous l’avons dit. Mais le keynésien Mendès désapprouvait une fuite en avant sans contrôle.

Il faut cesser de regarder le CNR et la Libération comme un âge d’or à retrouver. Il faut nous pencher sur le travail ingrat et minutieux des politiciens en charge à cette époque des affaires de l’état, voir à quel point le plan et ses promoteurs – dont Mendès – ont compté, combien ils éclairent ces progrès fulgurants dans le redressement.

De plus, je me répète sans doute, le potentiel de développement avec une planète presque intacte de 1944 n’est pas celui de 2014 avec l’alerte rouge sur tous les poisons et sur les ressources minérales, végétales et animales. Non, n’en déplaise au regretté Stéphane Hessel, le temps n’est plus à l’indignation – ou alors indignons-nous de notre propre inaction. Mais nous sommes tellement occupés… Comme disait à peu près le sage oriental : « Nous perdons notre vie à tenter de gagner de l’argent pour le dépenser en médicaments afin de soigner notre surmenage ».

C’est en suivant une voie plus rigoureuse et plus sobre que, je crois, nous pouvons de nos jours espérer gagner une nouvelle négociation de paix – non plus celle de l’Indochine que Mendès parvint à boucler en un mois, mais la paix avec la Planète (à qui nous faisons la guerre au seul profit des marchands d’énergie fossile, de nucléaire et d’armement). Une paix, surtout, avec le reste du monde – là on me traite de fou. Je pense à une voie à la fois réformiste et dirigiste : de quoi me faire des ennemis des deux côtés ! Mais une autre différence caractérise notre époque : le personnel politique.

Pauvre France … politique

En 1944, les principaux acteurs étaient issus de la résistance et de la guerre. Ce diplôme-là valait bien ce lui de l’ENA. Les épreuves ne relevaient pas que de la théorie mais du maquis et des combats… De nos jours, nos responsables politiques sont formés comme vous le savez aux meilleures écoles – mais pas à l’école de la vie et du combat. Ils sont formés par le « système » et pour le système. Ils n’ont visiblement plus la flamme qui permettrait de percer le coffre-fort des idées préconçues, des conformismes … et des compromis de plus en plus douteux.

 Et pauvres de nous …

 Autre différence : nos frontières intérieures. Plus de partis, plus de convictions, plus de lendemains qui chantent différemment, plus d’idéologie, d’église … et même, plus de « rites de passage », comme nous le faisait récemment remarquer un ami – non sans pertinence . Ce point n’est pas le moindre. Il vient s’ajouter au précédent pour nous convaincre d’une chose : nous, les individus libérés par le libéralisme, nous n’avons plus de tuteurs. Il nous revient de reconstruire ce que Marcel Gauchet appelle une colonne vertébrale philosophique et sociale (en remplacement des religions, par exemple). Comment reconstruire, sinon comme les modestes personnages de Tchékhov : en travaillant – c’est peu glorieux, comme Lopakhine ou Epikhodov dans La Cerisaie. C’est que je suis fils de moujik. Mais aussi reconstruire en nous prenant en main, en nous organisant, en réunissant ceux et celles qui savent que le monde va changer et qui préféreraient être acteurs plutôt que victimes.

Plus ou moins, nous savons cela – et bien d’autres choses. Alors, pourquoi agissons-nous si peu ? Personnellement, je ne suis pas certain que la nostalgie du CNR et de la Libération nous aide beaucoup à briser les chaînes des illusions perdues.

Ce n’est qu’une question – mais elle m’obsède.