Archives mensuelles : octobre 2014

Rémi Fraisse, le dormeur du val du Tescou

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Tragique incident mortel à Sivens. Décès du jeune Rémi Fraisse, un étudiant de 21 ans, pas un fou furieux, pas un déchaîné, juste un néophyte des manifs.

Non, direz-vous : voyez son CV :

La victime est un étudiant âgé de 21 ans, fils d'un élu écologiste de Plaisance-du-Touch, dans la banlieue de Toulouse, et bénévole au groupe botanique de l'association Nature Midi-Pyrénées, affilée à France nature environnement. Il contribuait à l'inventaire et au suivi de la flore protégée, et notamment du bouton d'or à feuilles d’ophioglosse.

Un dangereux terroriste, vous dis-je !

Inutile de rajouter grand chose à ce que dit la presse – enfin … pas toute. Toute la presse ne dit pas que la présence des CRS ne correspondait, la nuit du drame, à aucune nécessité de protection – la totalité des engins de chantier avaient été retirés du site. La presse ne dit que rarement aussi la violence inouïe des forces de l’ordre qui depuis des mois s’acharnent sur les manifestants, le tabassage de jeunes désarmés et pacifiques.

Personne non plus ou presque personne (ou en quels termes et au prix de quels amalgames ?) ne parle de ces groupes nihilistes qui désormais s’agglomèrent de plus en plus souvent aux manifestations quelles qu’elles soient à seule fin d’affrontements violents avec les forces de l’ordre ou en vue de casse dans les villes. Habillés de noir, cagoulés, violents, on y retrouve des militants d’extrême droite comme d’ultra gauche, mêlés à des anarchistes nihilistes. Ils ne sont une surprise pour personne. Ils sont cités par Hervé Kempf comme l’aile libertaire de la révolte, très radicale et prête à en découdre à tout moment. Ces dérives sont si peu spécifiques qu’elles ne peuvent être ignorées des politiques. C’est la marque d’un pourrissement du débat politique et démocratique.

Attentisme et pourrissement 

On a vu que l’indécision et l’attentisme occidental en Syrie devant les manifestations pacifiques de la société civile en butte à la répression sanglante de Bashar el Asaad a ouvert la porte à la violence, puis à la guerre civile, puis à la folie islamiste. On a vu que la longue politique répressive et l’intransigeance d’Israël face à la révolte et la colère palestiniennes ont peu à peu là aussi davantage renforcé le Hamas radical, voire fanatique religieux, au détriment d’un Fatha devenu plus mature et plus conciliant. On pourrait multiplier les exemples où le choix, souvent délibéré, de la répression violente a pour effet la montée d’une violence antagoniste qui s’appuie non sur un rapport de forces asymétrique mais sur l’asymétrie des valeurs dans l’affrontement. Les premiers manifestants sont pacifistes et portés par un idéal – et ils voient sans pouvoir l’éviter  la violence se greffer sur la maltraitance et l’injustice dont ils sont les victimes.

Bien sût, tout ceci est très théorique au mieux, superficiel et caricatural au pire – ce qui est probable. Alors, revenons au terrain. Un terrain que certains amis de LCA ont visité la veille ou le jour du drame. Mais ce jour n’était qu’un jour après bien d’autres – des jours marqués par la disproportion de la répression face à une occupation des lieux de ce projet (projet dont il faut d’abord souligner les aspects extrêmement discutables).

L’enjeu

C’est un projet de 8 millions et demi d’euros pour un barrage sur un petit cours d’eau dans le Tarn, dans la zone humide du Testet, sur le cours du Tescou, un affluent du Tarn dans le bassin de la Garonne. La construction du barrage doit avoir lieu sur la commune de Lisle-sur-Tarn. Le barrage tient son nom de la forêt de Sivens, adjacente à celui-ci. Sur 300 mètres de large pour 12 mètres de hauteur, il est prévu de créer un lac d’environ 2 kilomètres de long, 1,5 million de m3 sur une surface de 42 hectares.

Il est aussi prévu un budget de l’ordre d’au moins 140 000 euros afin de créer une zone de compensation par la création d’une peupleraie de 19 hectares – mais très éloignée de la zone touchée.

J’ai tout entendu sur l’utilité de ce barrage. D’un côté on le présente comme un régulateur de l’étiage du Tescou, le sauveur des poissons victimes de la sécheresse. De l’autre on nous dit qu’il permet d’éviter que les résidus de traitements agricoles soient directement déversés dans le Tescou (…). Et même Ségolène Royal y voit un barrage pour alimenter une centrale hydraulique !!!

 La réalité est pourtant simple. Le syndicat des céréaliers désire étendre la culture du maïs dans un pays où il pleut de moins en moins. On prétend ainsi favoriser l’implantation de nouveaux arrivants – comme si on ignorait que le maïs est le type même d’agro-industrie très peu génératrice d’emploi et détenue par un petit nombre d’exploitants solidement dotés en capitaux et propriétaires de grandes étendues. Ceci au détriment des derniers éleveurs en plein air qui ne perdent 7 hectares de pâturages et n’auront qu’à s’inscrire au RSA. Ceci également au prix de la disparition de 94 espèces protégées

 La contestation

Cette contestation, à présent, tout le monde la connaît, malheureusement, puisqu’elle a fait une victime innocente. Depuis octobre 2013, le site est occupé par le collectif « Tant qu’il y aura des bouilles ». Très rapidement, ces occupants ont fait l’objet de multiples violences policières dont le journal régional « La Dépêche du Midi » a régulièrement rendu compte. L’avant- dernière en date est le jet délibéré d’une grenade à l’intérieur d’une caravane – je ne parle même pas des tipis détruits, des affaires personnelles brûlées et autres matraquages accompagnés de nuages de gaz lacrymogène. Et pour finir, le drame, le décès du jeune Rémi Fraisse.

Des amis étaient sur place le jour du drame parmi plus de 5000 personnes venues manifester. Ils nous parlent d’une atmosphère étrange, presque surréaliste. De jeunes militants inexpérimentés avaient invité leurs soutiens – dont José Bové qui succédait sur le site à Cécile Duflot, Noël Mamère et Jean-Luc Mélenchon – et ils devaient tenter de les entendre dans le vacarme délibérément créé par un le survol ininterrompu d’un hélicoptère à basse altitude. Déjà des éléments violents arrivaient de l’extérieur, cagoulés, mais pas de service d’ordre chez les membres du collectif : les débordements étaient sinon programmés, du moins inéluctables.

C’est Hervé Kempf qui explique le mieux ce déploiement de forces de police, cette quasi panique des pouvoirs publics pour défendre un projet finalement  sans réel impact économique, qui allie l’injustice à l’incompétence et au mépris de multiples rapports et expertises défavorables. Un projet non seulement absurde et anti démocratique mais où les conflits d’intérêts sont dénoncés par plusieurs sources. C’est que, nous dit Hervé Kempf, plus que les mouvements ouvriers démotivés et découragés, la contestation écologique vise le cœur du système : le productivisme, le développement aveugle, le court-termisme, la recherche du profit et l’absence de valeurs. Ces moustiques agacent les vieux lions : quoi de plus naturel pour ceux-ci que de vouloir à tout prix éliminer les zones humides ?

 Les vieux lions

Ces vieux lions ont à présent un cadavre sur la conscience, une conscience bien à l’abri des autres scrupules. Ces vieux lions ont un nom. Il s’agit du nouveau préfet de la Haute Garonne, Pascal Mailhos, qui se glorifie d’un compte twitter   http://www.twitter.com/PrefetMidiPy , de  Thierry Carcenac , Président du Conseil Général (PS) du Tarn, de Francis Daguzan, vice-président du conseil général du Gers et de la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne, une société d’économie mixte chargée de la construction du barrage.

 et les autres

Ne croyez pas, amis visiteurs, que c’est tout ce que nous aurions à dire à ce sujet. Ne croyez surtout pas que les journalistes comme Hervé Kempf (qui a renoncé à sa carrière au Monde pour recouvrer son indépendance) n’aient rien d’autre à dire. Et, que vous les aimiez ou pas, ne croyez pas que les hommes et les femmes politiques qui se sont déplacés sur le site au nom de l’humanisme et de l’écologie aient fini de parler.

Je suis très souvent stupéfait de l’assurance, voire de l’arrogance, de discours creux à haut débit qui nous remoulinent la rengaine hyperlibérale, des platitudes soi disant économiques. Et je commence à entendre entre les lignes, entre les mots de ceux qui soutiennent des résistances comme ce barrage, comme à Notre Dame des Landes, ou contre la ferme des 1000 vaches. Je commence à soupçonner qu’ils ont bien plus à dire que ce que nous commençons seulement à entendre. Alors oui, envoyez vos hélicoptères, brouillez les téléphones portables comme vous l’avez fait à Sivens – et surtout n’oubliez pas vos grenades. Encore heureux qu’il n’y ait plus Jean Ferrat « C’est mon frère qu’on assassine ».

Oui Marie-Laure a bien raison : ces jeunes-là ne sont pas « des cons » (voir son commentaire prémonitoire à notre article précédent).

 Populisme ?

Pour finir, laissons in extenso la parole au peuple, telle qu’elle est rapportée par l’ineffable « Dépêche du Midi », « Le journal de démocratie » qui s’est en son temps enorgueillie de la plume de Jaurès et Clémenceau … pour, plus tard , faire place dans un autre temps à René Bousquet…

« Pour le patron d'un café, «les fermetures pour éviter la casse sont autant de pertes financières tout ça pour une poignée d'excités dans une manif qui devait être un rassemblement pacifique en mémoire d'un jeune homme mort à Sivens.»
Du côté des agriculteurs, Pierre qui vit à proximité du site, est consterné par le déchaînement de violence qui a gangrené les manifestations, «C'est de la folie furieuse !» lance-t-il. «C'est incroyable de voir autant de dégradations et de gens qui saccagent tout. Brûler un monument aux morts c'est impensable ! C'est très grave qu'il y ait eu un mort mais avec toute la violence qu'il y a eu ces dernières semaines, ça ne pouvait que se finir comme ça !» Si la tournure des événements l'a choqué, l'agriculteur est surtout surpris de voir une telle mobilisation face à un projet qu'il juge utile et qui n'a pas été mis sur pied «pour le plaisir». «Quand il y a eu la sécheresse il y a deux ans, on ramassait les poissons morts par seau, si on pouvait contrôler mieux le Tescou ça n'arriverait plus ! Cela bénéficiera aussi les agriculteurs, vous ne trouverez aucun exploitant contre le barrage de Montmiral à Bruniquel.» Convaincu de l'utilité du barrage, Pierre affirme que les agriculteurs se mobiliseront si le projet devait être suspendu ou reporté. «Jusqu'à présent, nous n'avons pas bougé mais s'il le faut nous sortirons. Cela fait 30 ans qu'on parle de ce barrage, il ne faut plus que ça traîne.»

Desintox

Nous voici bien éclairés par le principal media régional, non ? Mais soyons honnêtes, la Dépêche a depuis le début, informé sur les violences de la répression. Spectacle oblige…

Entre nous, je vous recommande pour finir l’excellent dossier sur le site d’Hervé Kempf – Reporterre. Un site gratuit que nous ne recommanderons jamais assez. Ce site vit aussi avec les versements volontaires de ses lecteurs – reconnus d’utilité publique et déductibles de vos impôts, chers concitoyens. La démocratie, c’est comme les moutons du Tarn et surtout des Pyrénées :  çà vit de peu et en liberté, çà bouge beaucoup, paisiblement – j’aime bien cette transhumance vers de nouveaux media. Si on tend bien l’oreille, on entend encore les sonnailles dans les estives de la pensée cet automne. Pas vous ?

On parle de l’arrêt du projet… Il a fallu moins de drame pour arrêter celui, autrement plus pertinent, de l’écotaxe. Et les bonnets rouges n’ont pas trop souffert de violences policières, ni surtout de poursuites judiciaires. Voir l’article de Libé. Il est vrai : autrement musclés. Serait-ce déjà a démocratie des biceps ?