Archives mensuelles : septembre 2014

Hélène Nivoix : comment naissent les idées !

Où et comment naissent les idées ? Hélène Nivoix plante une grainette et crée le buzz !

La grainette, ce serait une monnaie fondée sur un nouvel étalon – non pas l’or mais la biodiversité et la bonne santé de la Terre.

Est-ce une bonne idée ? Je ne sais pas, mais les bonnes idées, en ce moment, se font bien rares. En général, les idées naissent dans les salles informatiques des traders ou – plus rarement – dans les ministères surchargés d’hyper diplômés. Plus rarement encore parmi les fameuses entreprises du CAC40 ou au MEDEF – ces derniers ne se privant pas pour autant de brandir régulièrement leurs dernières trouvailles à un million d’emplois.

Hélène Nivoix a commencé par consulter ses amis avec cette idée : créer une monnaie réellement verte.  Mais ce n’est pas tout : elle a décidé d’adresser une lettre à Nicolas Hulot. Et tout cela a fini par déclencher un tas de réactions.

  • D’abord un billet sur Mediapart
  • Puis notre ami du Triptyque (voir billet)
  • Enfin un long billet sur Reporterre signé Hervé Kempf
  • Puis un débat sur le blog de Paul Jorion (lequel soit dit en passant, fait partie de nos liens recommandés)

Mais c’est surtout l’article sur Mediapart est suivi d’un long et très riche échange d’Hélène Nivoix avec un autre blogueur, Jean-Luce Morlie, qui mérite à mon avis toute notre attention. Ces commentaires rapprochent cette monnaie de la pensée de Paul Jorion mais aussi de François Roddier. Cet astrophysicien, à partir du Big Bang, conçoit une thermodynamique de l’évolution. Pour Roddier,  tout se tient : l’évolution est culturelle, l’axe énergétique de l’évolution fait que l’information et la culture sont motrices dans cette évolution, cette adaptation incessante à un environnement qui change de plus en plus en vite.

Individus, gênes et culture

Pour Roddier, ce ne sont pas les individus qui évoluent : ce sont les gênes – mais ils évoluent beaucoup plus lentement que la culture – et c’est pourquoi la culture est le meilleur vecteur d’évolution. Il faut remplacer les gênes par la culture, qui joue le même rôle de mémoire de la nature qu’ont pu jouer les gênes dans une conservation/dissipation de l’énergie (les systèmes ouverts tendant à maximiser la dissipation d’énergie). De ce point de vue, nous ne sommes pas conscients que l’homme est 10 000 fois plus performant, à masse égale, que le soleil pour la dissipation d’énergie.

L’évolution, c’est aussi le prolongement de la mémoire du monde. Mais attention : trop de mémoire tue la mémoire : l’homme néandertalien avait un cerveau plus gros que l’homo sapiens – il avait davantage de mémoire … et il a disparu. C’est qu’il faut aussi un certain effacement et un certain renouvellement des informations pour ne pas rester bloqués sur des schémas anciens et figés. Quant au « mystère » de l’altruisme, François Roddier fait un rapprochement : les abeilles fondent des sociétés basées sur le partage de gênes communs (ceux de la reine). Et on s’aperçoit que les comportements altruistes sont proportionnés au nombre de gênes communs – cela est vrai pour toute la chaîne du vivant. Mais pour nous, la culture commune est devenue le fondement de notre altruisme car elle permet le partage d’une information (forme ultime de l’organisation-énergie) commune. C’est ce qu’il appelle la « sélection de parentèle culturelle » :

  • Le degré d’altruisme entre les hommes est déterminé par la proportion de culture commune (patriotisme)
  • A l’intérieur d’une même colonie, les bactéries coopèrent mais les colonies s’affrontent
  • A l’intérieur d’une même société les hommes coopèrent mais les sociétés s’affrontent

Au final, on retrouve les intuitions d’un Lovelock avec Gaïa et de John Stuart Mill pour qui l’état stationnaire devait nécessairement succéder à l’état progressif.

Sur le plan financier, on rejoint aussi Paul Jorion à travers trois articles cités :

On est loin du ton modeste et enjoué d’Hélène Nivoix qui cache bien sa culture et le soin qu’elle a pris avant d’avancer sa proposition d’une monnaie vraiment « verte ».

J’avoue, au départ, lui avoir fait part très naïvement de quelques objections : notions d’effet levier, de nantissement, de convertibilité et de valeur référence, de risques divers. Et puis, je me disais : on a eu l’étalon or et oui, un étalon nature, c’est mieux, mais compliqué – et quels pièges ? Et aussi comment les grands groupes agroalimentaires vont-ils se laisser dépouiller de leurs privilèges ?

Et justement, Hélène Nivoix, loin d’ignorer ces questions, les reprend, les organise dans un plaidoyer en vingt points. Comme je me méfie de notre paresse commune à ne pas cliquer sur les liens, je me permets de recopier ici les questions qu’elle traite dans son exposé pour notre plus grand bien.

La Grainette en 20 questions (courtes)

  •  1) Qu’est-ce que c’est ?
  • 2) Quel serait son but ?
  • 3) Sur quelle base, selon quel principe ?
  • 4) Quel mécanisme inciterait un pays à agir dans un sens vertueux ?
  • 5) Concrètement, qu’est-ce qui devrait être fait ?
  • 6) Pourquoi une monnaie ?
  • 7) Où trouver les fonds ?
  • 8) Comment se ferait l’allocation initiale ?
  • 9) La grainette serait-elle convertible en euro, en dollar, ou autre ?
  • 10) A part attester de l’amélioration de la santé globale de la biosphère, à quoi servirait cette monnaie ?
  • 11) Qui certifierait l’amélioration des milieux naturels et agricoles ?
  • 12) La biomasse pourrait-elle être utilisée comme source d’énergie ?
  • 13) Pourquoi maintenant ?
  • 14) Pourquoi vouloir lier la monnaie à une matière ? l’expérience de l’indexation de la livre sterling sur l’or a été désastreuse…
  • 15) Ne risque-t-on pas des effets pervers ?
  • 16) Le problème n’est-il pas la propriété privée ?
  • 17) Et le pouvoir des multinationales ?
  • 18) Est-ce que ça ne produirait pas une spéculation foncière ?
  • 19) Est-ce que ça ne coûterait pas trop cher à la collectivité internationale ? L’ONU est pauvre, et dépendante en grande partie du bon vouloir des Etats-Unis…
  • 20) Concrètement, comment pouvons-nous faire avancer cette idée ?

Pour conclure :

Ensuite, un regroupement de personnalités, et aussi d’organisations (Greenpeace, FNH, WWF, Amis de la terre, etc.) pourrait alors lancer via le site ec.europa.eu une « initiative citoyenne » - ICE, mécanisme instauré par le traité de Lisbonne - permettant à tout citoyen européen de demander à la nouvelle Commission européenne de porter le projet de création de cette monnaie lors des réunions préparatoires à la COP21, et lors de ladite conférence.Et ce lancement, s’il ne peut intervenir dès la rentrée de septembre, pourrait du moins avoir lieu en novembre 2014 soit exactement un an avant le fameux rendez-vous.

Néanmoins, la référence à Jorion comporte un paragraphe dérangeant :

"... l’argumentaire des promoteurs de ces monnaies alternatives révèle dans la plupart des cas une mécompréhension des mécanismes monétaires. Ainsi, [...] les systèmes monétaires ont évolué historiquement des monnaies marchandises aux monnaies fiduciaires, en passant par les monnaies gérées. Or les promoteurs des monnaies alternatives situent invariablement leur problématique dans la perspective d’une archaïque monnaie marchandise, où la question serait essentiellement de découvrir un substitut à l’or d’autrefois, un substitut dans le rôle de représentant de la richesse, « à signification écologique » de préférence cette fois. Les candidats substituts sont alors nombreux : panier de matières premières non-renouvelables, énergie, semences, indice de qualité de l’environnement, voire indice du bonheur, etc."
Paul Jorion

Ce n’est pas moi qui ai fait appel à cette référence mais Mr Morlie – lequel propose une solution :

"Au-delà de son appellation « terroir », laquelle fait appel au capital symbolique de l’agriculture paysanne,  le projet de « grainette » peut-il s’insérer dans des dynamiques de coopératives communales (indépendamment donc  des nomenklaturas politiques locales) et  ayant pour objectifs de construire patiemment, morceau par morceau, étapes par étapes,  les relations de réciprocité complète permettant de dissoudre, peu à peu, les vieux affects attachés à la « propriété » ?"

A son tour, le blog de Paul Jorion apporte un précieux approfondissement signé Pierre Sarton du Jonchay qui complète et enrichit ce projet – notamment en revenant à une convertibilité de la grainette.  A lire absolument.

Pour ma part – sans être certain de rien cette fois – je serais  d’avis d’aller aussi dans le sens indiqué par Piketty (impôt progressif sur le capital) mais également par Michel Rocard, lesquels s’appuient sur la fiscalité – y compris une taxe carbone progressive et intelligente – qui ne semble pas entrer dans les projets de Ségolène Royal.

Le tout n’ira pas sans un aspect répressif et plusieurs amis de LCA militent pour une Cour Pénale Internationale en charge des crimes contre l’économie et l’écologie.

 Quoi qu’il en soit, voici une grainette bien appétissante qui promet de fournir de nombreux et solides épis. Ce qu’on peut voir, c’est la montée rapide de courants de pensée liés, comme dans le cas de François Roddier à la combinaison de notions holistiques – optimisation de l’évolution, rôle fondamental, de la pensée et de l’information, limitation de la croissance pour éviter l’éclatement des « avalanches ». Un corpus complexe et riche est en cours d’émergence. Malheureusement, nous ne saurions ici prétendre l’alimenter autrement qu’en témoignant de cette production. Ce qui nous nous rassure dans les propos de Roddier, c’est le rôle fondamental  de cette circulation des idées, de cette percolation des révolutions silencieuses de la pensée.

Et pour les sceptiques, tout de même, 600 000 personnes défilant dans le monde contre le changement climatique… c’est un bon début. Rappelons ce que nous écrivions dans ce blog il y a 3 ans : « Le jour où les manifestations porterons sur la limitation du CO2 et le changement climatique ». Nous y sommes. Nous n’allons pas nous arrêter là, non ?