Archives mensuelles : août 2014

Winter Sleep : histoire d’un blogueur

Nous allons parler cinéma… Pas notre cœur de métier, certes – mais question cœur nous voici interpellés en tant que blogueurs.

Il faudrait être modestes. Nous ne le sommes pas toujours  – un effet de nos peurs ?

Il faudrait en rester à la bande annonce

Il faudrait rester sur l’émotion à la sortie des salles. Mais l’émotion passe, s’oublie… Nous regardons nos écrans de TV et les images se superposent et s’annulent : les ruines de Gaza, d’Ukraine, de Syrie, le Libye  ou d’ailleurs, ces camps, ces guerres, cette hyper violence prédite à bon escient par Jacques Attali… Nous ne savons plus où donner de la télécommande.

C’est l’histoire d’un homme, Aydin, « cultivé, honnête et juste ». Nous, en somme… Quoi que …

C’est l’histoire d’un homme cultivé, honnête et juste … qui par peur de souffrir préfère se retirer du monde, « se voiler la face ». Entre autres.

Mais il a une excuse : ses proches l’avaient idéalisé au point d’en faire un dieu – pour ensuite lui en vouloir de ne pas être ce dieu. Et à la fin ? Un vieux fou ? Ou, à force de se chercher, de se perdre dans la neige et le silence de l’hiver, un autre homme ? Un homme capable de tirer un lapin et de le regarder agoniser dans la neige. Est-ce mieux ? Ne peut-on changer que pour devenir cruel ? Ou bien, à la fin, faut-il se plier à cette évidence que nous ne pouvons vivre sans les gens que nous ne savons pas aimer…

C’est un peu Socrate qui nous rappelle que le but ultime du philosophe n’est pas  celui qu’on croit – c’est d’atteindre à ce point de renoncement aux plaisirs et aux richesses, au confort et à l’amour conjugal – pour ne se préoccuper de son âme (c’est-à-dire, chez le Socrate de Criton, se préparer à rejoindre les dieux). Mais nous sommes de nos jours bien moins pressés de rejoindre ces dieux de l’existence desquels nous doutons pour le moins.

C’est beaucoup d’autres choses encore. Pour nous, pauvres blogueurs, c’est un frère que voilà, installé bien au chaud (dehors la neige recouvre l’Anatolie), derrière son Mac, à écrire des billets pour un minuscule public – qui le lira ? – perdu dans la steppe (le film s’inspire de plusieurs nouvelles de Tchekhov). Un jour une femme inconnue lui écrit et il est tellement flatté… Flatté et bien au chaud alors que la famille à qui il loue une bâtisse misérable crève littéralement de faim et de froid … Mais ce n’est ni son problème ni sa responsabilité – voyez mon intendant, voyez mes SICAV, voyez ma banque, mon assurance vie…

Il est tellement sûr de faire œuvre utile !  Oeuvre utile en ne disant qu’à demi son rejet d’un islam paralysant et rétrograde, sa rancœur pour les imams approximatifs et hypocrites, la perte des valeurs morales. Lui, il donne des leçons de morale à tout le monde, reprochant aux religieux (« 99% du pays ») leur religiosité et aux athées leur absence de spiritualité – tout cela avec le détachement et l’élégance que confère l’aisance matérielle. Lui, incapable de se préparer un thé, se reposant en toute chose sur sa bonne et son intendant – c’est l’intendant qui est dur en affaires, dur avec les faibles, dur avec les pauvres. Lui, en revanche, relié au monde par la mince épaisseur de son modeste journal, se tient à distance des hommes – qu’au fond il n’aime pas vraiment.

Pas plus de complaisance chez sa très jeune et belle femme qui vit à ses côtés sans plus vraiment rien partager avec lui. Sa jeune femme qui ne fait rien, ou presque, qui dépend en toute chose de lui – et qui lui en veut de cet enfermement.

Alors, peu à peu, Aydin découvre … se découvre dans le regard de ceux qu’il aime le plus, sa femme et sa sœur. Il découvre à quel point il est cynique et suffisant. Ce démocrate moderniste, raisonnable, juste et tolérant est en même temps tout imprégné encore d’un passé moyenâgeux et féodal. C’est qu’il s’estime légitimé par son enfance pauvre qui le dédouane  de ces conforts mérités. Mais on pourrait traduire : tellement attaché aux explications conventionnelles de la politique, de la justice, de la crise, des dettes, de l’environnement … Evidemment, j’extrapole.

Pour nous, blogueurs, c’est ce dialogue qui nous concerne dangereusement . Dialogue tendu entre Aydin et sa sœur Necla. Lui derrière son écran, rédigeant son billet et elle à demi allongée sur sa méridienne, caustique et sans pitié :  « Tu continues de creuser là où d’autres ont déjà tout trouvé… ». Mais lui s’en contente, de ce minuscule journal, – La voix de la steppe – et son éditorial hebdomadaire … « Mon royaume est certes petit, mais j’y suis roi»

Le pire, c’est que, dans notre monde qui exige de tous la perfection et où les ombres lisses de nos semblables semblent y atteindre avec tant d’aisance, nous ne sommes pas exempts de ressembler à Aydin à qui sa femme rétorque :

« Je reconnais que tu es un homme cultivé, honnête, juste, intègre. Mais tu utilises ces qualités pour étouffer les autres, les rabaisser, les humilier, les écraser. Ta grande morale te sert à haïr le monde entier. Tu détestes les croyants parce que croire, pour toi, est un signe d’archaïsme et d’ignorance. Tu détestes les non-croyants, parce qu’ils n’ont ni foi, ni idéal. Les vieux te paraissent réactionnaires, les jeunes, iconoclastes. Qui trouve grâce à tes yeux ?… Si, pour une fois, tu pouvais défendre une position qui te soit inconfortable ou éprouver un sentiment qui ne te flatte pas… Mais ce n’est pas possible. »
Et lui :
« L’amour est un luxe », et « Je n’ai pas appris à être heureux ».

Sa femme, elle, ressemble à ces héroïnes de Tchekhov, éprise d’idéal, prête à de grandes choses, mais piégée par son isolement, son inexpérience, son idéalisme et finalement par son existence oisive et protégée – paralysée dans la toile d’araignée de la souffrance qu’elle devine chez son mari proche et lointain – lui qui part mais ne part pas.

Mais rassurons-nous. Aydin est un comédien – un ancien comédien (Camus et Shakespeare sur les murs de son bureau). Nous pas. La comédie, connais pas. Enfin… Pas vraiment.

On sort de ce film déchiré de colère, de tristesse – et de tendresse pour ces personnages qui, du cœur de l’hiver anatolien, nous parlent d’un temps figé, d’un temps d’attente d’on ne sait quoi. Ce n’est pas la première fois que je pense à Tchekhov et à son époque quand je porte sur notre temps un regard que ne devrait pas m’autoriser le fait de lui appartenir très ordinairement.

Quand même… Souvenez-vous. Anton Tchekhov, 1860-1904. On attend comme lui. Quoi ? 1914? 1917 ? Ce serait bien de pouvoir choisir.

A la fin, Aydin s’installe derrière son écran et tape le titre du grand ouvrage qu’il rêve depuis longtemps d’écrire – l’histoire du théâtre turc. Souhaitons-lui bonne chance. Et nous ? Souhaitons-nous seulement d’avoir le courage de creuser un peu plus en dehors des sentiers battus, de rester proches et solidaires de nos semblables : bloguer n’est pas se détacher des autres, c’est se rapprocher de la part d’espoir qui survit au fond de chacun de nous, une petite lueur qui de temps en temps nous permet de nous retrouver ensemble.