Archives mensuelles : juillet 2014

La démocratie en France

La démocratie, où en sommes-nous ?

Facile de dire que « nous ne sommes plus en démocratie ». Difficile et douloureux de nous en convaincre vraiment et encore plus difficile d’en tirer les conséquences. Pourtant, quand nous en appelons à un débat démocratique pour « une autre croissance », pouvons-nous vraiment espérer y parvenir au sein des institutions actuelles ? D’un autre côté, comment ne pas être tentés de rejoindre Dominique Méda quand elle dit que les petits groupes de citoyens et les initiatives locales ne sont pas de taille à affronter les bouleversements d’une transition écologique ?

Pour faire simple (?) la démocratie souffre-t-elle principalement de l’absence d’idéologie au sein des principaux partis politiques ou de l’excès d’idéologie de partis extrémistes ? Les opinions minoritaires (et on est minoritaire à 40% quand on place les questions écologiques au premier rang des préoccupations) on n’a aucune chance d’avoir des élus et encore moins des élus défendant efficacement ces préoccupations. Enfin, puisque les grands partis ont abandonné tout véritable projet idéologique, un seul parti devient dominant : celui de l’abstention.

Mais ne l’oublions pas : ce bal masqué se déroule alors que les Tartares de Buzzati sont à nos portes. Signé : Giovanni Drogo, lieutenant a fort Bastiani… A relire d’urgence !

Alors que  l’optimisme parfois béat des rencontres de Pétrarque (je ne parle pas de la leçon inaugurale avec Piketty) laisse sans voix,  tournons-nous vers les obscurs mineurs de Victor Hugo et vers un autre programme : Du grain à moudre, France Culture, 27 juillet 2014 avec :

  • Florence Haegel, sociologue, directrice de recherche au Centre d’études européennes de sciences po
  • Erwan Lecoeur, sociologue et consultant en communication politique
  • Laurent de Boissieu, journaliste politique La Croix

 A écouter ici

Peut-on encore sauver les partis de gouvernement ?

Je sais : on oublie trop l’objectif de LCA … La Croissance autrement – l’écologie et le social – on l’oublie au profit de l’économie et à présent du politique. Ben oui. Comment faire autrement ? On va vous parler d’éoliennes, de panneaux solaires, d’agriculture bio, d’efficience énergétique … à plus soif, car les solutions existent. Mais deux murs majeurs se dressent sur cette route : la finance et la politique. D’ailleurs, les deux vont ensemble. A présent que voici dissipées les illusions d’une bifurcation politique après avril 2013, que reste-t-il ? Si  nous sommes tellement en faveur d’une transition écologique démocratique, la question se pose en effet de quelle démocratie.

Encore un constat

Mélenchon qui tape en touche, l’échec du Front de Gauche, les incontournables alliances avec le PS… Huit pour cent des Français continuent à faire confiance aux partis politiques. Le FN, hors système, « ni droite ni gauche » tire mieux son épingle du jeu. Mais aussi Eric Piolle aux municipales à Grenoble, valide d’autres façons de s’engager.
En fait, les partis politiques sont depuis longtemps les mal aimés de l’opinion. Sauf, curieusement, le parti des écologistes (40% d’opinions favorables – mais combien de votes ?).

Désorganisation et la faiblesse des partis

Ce qui est nouveau, c’est la désorganisation et la faiblesse des partis.
« Le PS et l’UMP VONT disparaître.«   Ils sont morts dans les années 2002 et ne sont plus que des écuries pour prendre le pouvoir – social-démocratie d’un côté, droite de plus en plus populaire (populiste?) de l’autre.

Il n’y a plus de formation de cadres – seulement de futurs élus – et plus de formation des militants. Le FN, lui, rassemble des formations politiques hétéroclites  – monarchistes, néonazis, fascistes, anciens de l’Algérie Française, populistes bon teint – si bien qu’on peut le percevoir comme une entreprise de spectacle politique. Il est intéressant de remarquer qu’il s’est fondé sur les mêmes bases que le PC des années 30, avec beaucoup de militantisme, un bureau politique, un comité central. De plus, ce qui est frappant pour tous les partis c’est l’importance d’un chef et aussi celle d’une LIGNE POLITIQUE.

Les partis ne sont plus que des écuries présidentielles. Cela a commencé avec Mitterrand et puis Chirac, et bien sûr Sarkozy. La nouveauté c’est les primaires. Ce seront désormais davantage les sympathisants qui désigneront le candidat à la présidence et le chef du parti n’est plus forcément ce candidat.

Nouveau aussi la place de l’argent, la professionnalisation, l’imbrication avec les secteurs de la communication – qui ont accentué la crise, notamment à l’UMP.

Tri partisme

Pour Erwan Lecoeur qui a écrit dans Esprit « A quoi servent les partis politiques » (accessible sur le lien) , il y a une tri partition : une gauche alternative écologiste (héritière en partie du socialisme utopique du XIXe siècle), un vaste centre social-démocrate et chrétien (PS, une partie de l’UMP et de l’UDI) et une droite populaire-populiste (une autre partie de l’UMP et le FN).

Notre bipartisme reproduit (mal) l’exemple américain. Là bas,  en marge des grandes batailles pour la présidentielle, se développe une vie politique locale très active dont nous n’avons pas conscience. Il y a des écologistes aux USA mais ils ne sont pas représentés dans le bipartisme. De même, chez nous, la vie politique est infiniment plus riche que les deux « astres morts » dominants qui ne font que s’opposer pour prendre le pouvoir – en oubliant de traiter les problèmes essentiels qui concernent véritablement les citoyens. D’où leur discrédit.

Les écologistes et les alternatifs d’un côté, le FN de l’autre, ont le mérite de porter, chacun à leur manière,  les aspirations des gens. Le FN a gagné la bataille des Européennes de 2014 sur des abcès comme l’anti européisme et la crise. En 2009 c’étaient les écologistes qui avaient gagné. On passe d’un côté à l’autre de ces alternatives qui reprennent les attentes de ceux qui ne se reconnaissent plus dans le clivage gauche-droite.

A l’étranger

A l’étranger, les choses ne vont pas beaucoup mieux. Le PS espagnol est moribond, le PP guère mieux. Aux européennes, des partis qui ressemblent au FN remportent des suffrages – UKIP en Angleterre, extrême droite en Hollande… C’est que les mêmes problèmes se retrouvent partout en Europe : crise économique, usure du pouvoir, Les espaces politiques se divisent suivant deux dimensions : une dimension économique et sociale d’une part, et une dimension culturelle, plus forte aujourd’hui (immigration, libéralisation des mœurs).

Ce qui est spécifique à la France, c’est la faiblesse des institutions, des partis : peu d’adhérents, pas de lien avec les syndicats.
Pour autant les « astres morts » ne le sont pas de façon certaine. L’émergence d’un parti tiers n’est souvent qu’un feu de paille, pour Laurent de Boissieu.
A titre personnel, je trouve son intervention remarquable. Alors, pour vous qui n’avez pas le temps, je vous propose, avant de la transcrire, d’écouter (moins de 8 mn) cette partie du débat sur ce lien .

Un système injuste et figé

Le mode de scrutin à deux tours entraîne un regroupement autour du parti dominant. Par ailleurs c’est le financement des partis politiques qui fige leur évolution. Pendant 5 ans, une bonne partie du financement des partis politiques est liée au résultat de l’élection législative précédente. Si l’UMP (ou le PS) disparaissait, le parti qui lui succéderait aurait en gros la moitié de la dotation publique – et ceux qui seront partis n’auront plus rien.

La Ve république entretient ce blocage. Elle maintient en vie des partis qui n’ont plus d’assise sociale, idéologique et politique. Depuis les années 70, nous n’avons cessé de vivre des crises. Aujourd’hui, les deux principaux partis n’en parlent que très peu. La crise morale et la crise du sens ne sont pas abordées. La Ve république est l’un des systèmes les plus injustes qu’on peut trouver à travers le monde. Elle ne permet pas à des partis locaux et régionaux de survivre. Comment expliquer la pérennité d’un système aussi ancien, monarchique et figé, qui n ‘est juste que pour deux partis politiques (avec un des deux qui gagne, même si presque tout le monde s’abstient) ? A ce compte, c’est le parti de l’abstention qui devrait rafler la mise !

De nombreuses voix ont demandé qu’on revoie ce système qui fausse la réalité représentative. Mais les deux partis au pouvoir ont bien sûr tout à perdre dans un tel changement.

La digue

Le problème c’est qu’on monte le niveau de la digue qui empêche un challenger de prendre le pouvoir. Mais si l’eau continue de monter elle aussi, plus la digue sera haute et plus, lorsqu’elle sera dépassée par le flot, plus il sera difficile à l’eau de repartir. Si Marine Le Pen arrivait à renverser la digue, le retour en arrière ne serait pas évident du tout. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays où la prise de pouvoir par des partis nationalistes par exemple peut refluer rapidement par la suite parce que le système est moins figé.

Est-ce clair ? Pour moi en cas çà l’est beaucoup. Il ne sert à rien dénier toute légitimité à Marine Le Pen. Je suis, je l’avoue, fatigué de ces attaques qui ne diminuent en rien l’influence du FN, voire qui renforcent sa popularité. Sans oublier à quel point son pouvoir serait nocif, il faut aussi nous demander comment il nous sera possible d’en sortir, le cas échéant et avant qu’il ne soit trop tard. Mais non : c’est « nous » qui prétendons détenir les vraies questions, et celles du FN seraient toutes mauvaises. Il vaudrait mieux pour nous détenir les bonnes réponses. On me crie « casse cou » ? Mais ce n’est pas un excès démocratique qui nous a menés au bord de la catastrophe : c’est au contraire la rigidité.

C’est aussi que nous ne nous sommes pas remis du gauchisme. « Maladie infantile du communisme », disait Lénine en 1920 ? Maladie infantile de l’écologie politique, devrions-nous répondre de nos jours. Ceci nous permettrait de repartir vers nos véritables idéaux de 68 mais en tendant la main aux jeunes générations, en reconnaissant nos erreurs sans renoncer à l’essentiel : une vie meilleure…. Mais je m’égare. Revenons au grain à moudre – qui ne vole pas son étiquette.

Fissures

Heureusement (ou pas) des fissures apparaissent. Gagner les élections ne suffit plus. Plus d’état de grâce pour  le PS en 2012, l’UMP en 2014. C’est l’effet de l’accélération du rythme, avec le quinquennat. Pour l’UMP c’est aussi une crise des règles- arbitre, confiance. L’UMP n’est plus une communauté politique. Le PS est plus habitué au débat, plus habitué à trancher, alors que la tradition bonapartiste et gaulliste (un parti, un chef) existait à l’UMP, laquelle n’a pas su gérer en interne sa diversité. C’est ce que reconnaissent les jeunes réformistes au sein même de l’UMP (excellent article sur Mediapart).

Pour le PS, le problème c’est que le vrai chef du parti au pouvoir … est à l’Elysée – voir la désignation de Jean-Christophe Cambadélis. On image mal un congrès aujourd’hui avec une aile gauche qui, sur le fond, est plus proche du Front de Gauche que de la politique gouvernementale.

Le clivage droite-gauche ne suit plus les lignes de partage traditionnelles.

C’est un air connu… On nous conseille ici (dans l’émission mais aussi par des amis de LCA) la lecture de « Contre les élections » (David Van Reybrouck, éditions Actes Sud 2014) mais aussi le tirage au sort vu par Yves Sintomer : Petite histoire de l’expérimentation démocratique

On observe ici encore (voir article précédent) des citoyens qui s’engagent sans vouloir rejoindre aucun des partis. C’est au jour le jour mais ils s’engagent au moins autant que les militants du PC des années 50 ou du PS des années 70. Toute une frange de la population s’engage sur des idées, donc politiquement (la politique ce n’est pas que l’élection et les partis).

Ces ouvrages rappellent à quel point, avant la démocratie « représentative », il existait de multiples façons de prendre des décisions et de les assumer. C’est à réinventer, au local, ou global. Des solutions doivent être trouvées, fondées sur des parcours, des sociologies, des affinités et des projets. C’est justement ce qui manque aux partis : une idée du monde, voire une idéologie L’idéal serait que cette forme d’engagement politique puisse irriguer les organisations partisanes.

Fertilité

Un dernier mot, bien sûr : à mon sens, nous aurons à nouveau envie « d’irriguer » les partis quand nous aurons l’impression que les idées peuvent sinon y pousser du moins y circuler. Vous vous doutez bien que j’ai autour de moi quelques amis dans les partis. Je perçois surtout l’absence de démocratie à l’intérieur même de ces organisme, des féodalités fortes, un univers corseté dans des règles et des tabous, une soumission au chef, une discipline souvent absconse.

Non seulement ceci ne nous donne pas envie de rejoindre ces grands corps malades mais commence même, en effet, à nous coûter sérieusement lorsqu’il est question de voter – et encore : pour qui ???

Non seulement nous sommes confrontés à des crises écologiques, économiques et sociales – mais nous sommes aussi plongés dans une crise politique qui compromet encore plus les chances de la France par rapport à ses voisins. Peut-on véritablement regretter, dans ces conditions, l’expression de multiples mécontentements sectoriels ? Ne serions-nous pas tentés d’y voir des forces capables de briser l’enfermement ? Mais par exemple, nos fameux « intermittents », au delà de leurs revendications, ne seraient-ils pas (artistes, chanteurs, comédiens) bien placés pour ressusciter le théâtre de rue, l’art politiquement engagé – engagé à nous dégager ? Il suffirait de faire décoller le niveau des révoltes non vers plus de violence mais vers plus d’ambition politique. Mais là … quels syndicats ? Et même : quels collectifs ?

Mais les colères s’endiguent, elles aussi, se referment, fermentent. Alors on descend dans la rue, révoltés par le massacre de civils innocents – et certains finissent par crier « mort aux juifs ».

Ne nous le cachons pas : la paralysie politique, économique, sociale et écologique est un cancer qui ronge la démocratie – la vraie, pas seulement celle des élections.