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Dominique Pilhon et les dettes
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 07/08/2014 – 11:49

Ce n’est pas pour tirer sans fin dans la même direction – et je m’engage à y revenir pour rééquilibrer le débat – vous serez peut-être surpris, peut-être « indignés » – mais c’est une autre histoire – on en reparlera !

Vous connaissez Dominique Pilhon ? Vous l’avez croisé sur ce site.  Dominique Pillon, est président du comité scientifique d’Attac, membre des Économistes Atterrés et professeur d’économie financière à Paris XIII. Bien sûr, Pilhon n’est pas centré sur l’écologie. Néanmoins, entre nous, ici et maintenant, quelles sont les préoccupations des Français ? Hélas, pas l’écologie, mais bien la crise économique, laquelle n’est certainement pas découplée des déficits et de la dette.

Or, un exemple spectaculaire nous vient d’Argentine. Dominique Pilhon a des points de vue très arrêtés et sa modération est toute relative. Mais peu importe : les économistes « non atterrés » ont suffisamment accès aux média pour qu’on évite le risque de la pensée unique – si tant est que « pensée » soit le mot applicable à l’exercice parfois d’un ventre mou cérébral terriblement répandu.

Donc, voici notre empêcheur de penser en rond invité pour une fois sur France Culture, « les Matins d’été » – sans Couturier. Un enregistrement condensé de 25 minutes vous attend ici  avec les notes qui suivent.

 

Les fonds « vautours »

Ce sont des acquéreurs de la dette à des taux bradés, qui se font forts d’exercer toutes sortes de pression pour récupérer ces fonds réputés quasiment perdus. Rappelons que l’Argentine, il y a 14 ans, a refusé de payer ses dettes et a négocié leur ré échelonnement mais aussi une bonne coupe de printemps (hair cut). Ce sont ces cheveux coupés, tombés à terre, que les « vautours » voudraient bien ressusciter.
La « souveraineté » de l’Argentine sur sa dette est à présent menacée par les Etats Unis qui cherchent à imposer leur propre droit alors même qu’une partie des créances ne sont pas en dollars mais en euros, par exemple, ou sous juridiction anglaise.

La résistance de l’Argentine est précieuse pour éviter un précédent dangereux pour elle mais aussi pour d’autres pays, notamment en Europe.

Là, c’est une question de rapport de forces pour  imposer une restructuration de la dette. C’est ce qui s’est passé en Grèce ou en Islande en 2010 sur des cas très différents : dette privée et non dette publique, très petits états (300 000 habitants en Islande). Les citoyens islandais ont refusé par référendum (93%) de rembourser la dette parce que c’étaient des banques islandaises qui avaient pris des risques inconsidérés et qui se retrouvaient sur endettées à l’égard de pays étrangers. Les citoyens n’y étaient pour rien et ils n’en avaient tiré aucun profit. Ils ont ainsi évité la prise en charge par l’état d’une dette privée, avec à la clé des politiques d’austérité et d’ajustement. Deux ans après, l’Islande a renoué avec la croissance et avec un taux de chômage relativement bas contrairement aux oracles de l’Union Européenne et du FMI – et les principaux acteurs étrangers sont revenus.

L’Europe, de son côté, aurait un rôle important à jouer en réfutant la domination juridique américaine et en appliquant ses propres critères – rôle qu’une fois de plus, hélas, elle ne joue pas. Pas plus que le Club de Paris, lequel est chargé de coordonner les actions sur les dettes des principaux pays développés. Cet organisme pourrait imposer notamment les « clauses d’action collective » ou CAC – mises en œuvre à partir de 2013 pour les pays européens. Selon ces clauses, si la majorité des créanciers d’un pays sont d’accord avec la restructuration, alors tous les autres créanciers doivent l’accepter – les fonds vautour n’auraient plus aucun pouvoir sur l’Argentine (on rappelle qu’ils sont très minoritaires dans la dette de ce pays).

Dire pour autant que l’Europe se trouve à l’abri des fonds vautour serait malgré tout très optimiste, mais les CACs sont une forme de protection utile et à généraliser.

 Le remboursement de la dette

La dette, en France, est l’un des premiers postes de dépense de l’état. Or, il existe des alternatives pour diminuer cette charge. Les Économistes Atterrés, ATTAC et d’autres organismes  ont créé un Comité pour un audit citoyen de la dette en France. Il s’ensuit une divergence radicale avec le discours officiel (banques et gouvernement). Le document élaboré par ce collectif (en ligne) contredit l’idée selon laquelle l’essentiel de la dette proviendrait d’un excès de dépenses publiques. Cette étude estime que 60% de la dette provient de l’érosion fiscale, l’évasion fiscale, les niches fiscales.

La solution ? Regarder du côté des recettes plus que du côté des dépenses. Beaucoup de citoyens privilégiés et de sociétés puissantes ne paient pratiquement pas d’impôt. Ensuite, à vouloir réduire les dépenses publiques, on nourrit une récession économique  – avec du chômage et des inégalités. Les pays ainsi appauvris seront encore moins capables de rembourser la dette.

D’un autre côté Thomas Piketty et le FMI se rejoignent pour préconiser le prélèvement d’un impôt exceptionnel (un an)l, de l’ordre de 10% sur le capital des plus riches.

Nous l’avons vu ici, Piketty parle aussi de deux autres options : le défaut partiel de paiement et l’inflation. Le défaut de paiement suppose une négociation avec les créanciers mis devant l’évidence d’une impossibilité de remboursement. C’est ainsi que la Grèce a obtenu une réduction de l’ordre de 100 milliards d’euros sur un total de 350 milliards. Le problème, c’est que les créanciers, dans ce cas, obtiennent des contre-parties : austérité, libéralisation, privatisations, car la clause de no bail out interdit aux pays européens de se considérer solidaires d’un pays en difficulté avec une mutualisation partielle de la dette.

Dans la période actuelle, on ne voit pas de risque de défaut de paiement en Europe. Pour autant, nous ne sommes pas sortis de la crise des dettes souveraines, à cause, précisément, du risque de spirale déflationniste entraînée par les politiques d’ajustement. A contrario, les Etats Unis sont en train de progressivement se dégager de cette crise

Si  le Royaume Uni, l’Allemagne et l’Islande ont retrouvé une certaine croissance et un faible taux de chômage, il ne faut pas oublier l’interdépendance des pays européens. Si les autres pays continuent à moins bien se porter, la contagion est inévitable. Les pays comme l’Allemagne, l’Autriche et les Pays Bas devraient s’orienter vers des politiques expansionnistes de relance. Au lieu de quoi l’Allemagne présente un budget en équilibre.

Autre difficulté : les deux tiers de la dette française sont détenus par des non-résidents. La situation est très différente au Japon où la dette – largement supérieure à la nôtre – est détenue par les Japonais, à l’abri des fonds vautours et des agences de notation américaines. Une des mesures serait donc aussi de re nationaliser la dette.

Troisième voie : l’inflation

L’inflation a pour effet d’éroder la dette. Olivier Blanchard, directeur de recherche au FMI, considère qu’il faudrait une inflation de 4% par an dans les pays développés qui ont une dette importante – mais c’est contraire au rôle assigné à la BCE qui doit contenir l’inflation sous la barre des 2%.

Un autre moyen est un rachat de dette financé par de la création monétaire – mais nous n’avons plus de marge de manœuvre nationale et la BCE s’y oppose. Faudrait-il sortir de l’euro ? On ne pourra l’éviter que par un assouplissement de la politique de la BCE. De plus, cette création monétaire devrait être orientée – ne plus continuer à prêter sans condition aux banques,  financer en priorité les entreprises, les collectivités locales, les états sur la base de projets utiles pour l’économie et la société, et pas la spéculation.

Pour finir il faut cesser de penser à la dette des états comme à des dettes privées ou d’entreprises. Les états investissent sur le très long terme et il est naturel qu’ils s’appuient sur une dette qui n’a pas vocation à être remboursée. C’est les conditions de maintien de cette capacité d’endettement qui ont été dégradées, avec les financiers qui spéculent sur la dette des états.

 Et alors ?

Tout ceci est bien connu de beaucoup d’entre nous. Et pourtant… Pourtant rien ne bouge. Pourquoi ? A mon avis pour deux raisons. La première tient à l’aspect militant de beaucoup d’affirmations. Ainsi, à nous reporter au document du CAC cité précédemment, les multiples « cadeaux fiscaux » n’hésitent pas à mélanger les bons et les moins bons cadeaux, et on a tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faudrait une analyse plus pointue – ou alors, comme le préconise Piketty, tout reprendre à zéro.

Nous sommes encore une fois dans le constat. Les mesures à prendre ? Piketty d’un côté, Lordon de l’autre, nous en donnent un avant goût. Et ce pourrait être un avant-goût amer – mais au moins il s’agit de vraies ruptures – tirer les conséquences des effets néfastes des traités européens et remonter jusqu’à la Constitution pour dénoncer la disparition de la démocratie comme le fait Dominique Méda.

Vous ne me ferez pas dire que l’intervention de Pillon est inutile – mais elle perd de son efficacité par l’abus de notions comme « exorbitants » (taux d’intérêts) mais aussi par ce travers journalistique des « beaucoup », très » et autres « totalement » qui nous préservent des chiffres et nous infantilisent. Mais surtout, à mon avis, l’accent n’est pas suffisamment mis sur le rapport de forces réel. Il faudra plus tard nous pencher sur les documents fournis par le Sénat pour analyser plus précisément la politique du gouvernement. Celle-ci se caractérise moins par une « ignorance de la macro-économie » comme le pense Pillon que par le manque de vision audacieuse et globale. Et en cela l’intervention de Pillon reste à sa façon classique – un peu dans la logique du défunt PC – même si c’est un classique de lutte.

Il est difficile de croire que répéter les mêmes arguments depuis des années aille à présent beaucoup plus loin que les ajustements à la marge de la politique de la BCE. C’est en effet, malheureusement, la seule instance au « niveau européen » relativement accessible. La question de la souveraineté ne peut continuer à rester en suspens, pas plus que celle de la démocratie en France même.

Mais surtout, en tout cas dans l’interview, il n’est finalement question que de croissance. Piketty, abondamment cité, ne l’est pas sur ce point : la croissance n’est pas la solution. Et bien sûr, quand il s’agit d’orienter les liquidités, j’aurais préféré qu’on rappelle qu’il existe un certain nombre d’urgences – dont, « par exemple » la survie de l’humanité, avec le climat, l’énergie et l’environnement.

J’ai encore une fois le sentiment qu’on met la charrue de l’économie avant les bœufs de sa finalité. Et là, il ne s’agit pas d’ajustements à la marge, il ne s’agit pas d’affûter la machine fiscale en négligeant le rapport de force : il s’agit, comme nous le dit Dominique Méda, d’un véritable bouleversement.

Alors, me direz-vous : encore moins de chance de le voir se produire ? Au contraire ! A la stratégie opportuniste du choc, dénoncée par Naomi Klein, pourrait bien répondre le choc de la barbarie découlant de l’abandon simultanée de valeurs civilisatrices et d’un rapport apaisé avec la nature. Ces injonctions ne nous viennent pas de la planète Mars, mais de la planète Terre – et nous ne défendons pas les petits bonshommes verts mais les bons vieux êtres humains.

Les Économistes Atterrés pourront bien s’emparer des commandes de l’avion financier, ils n’auront pas de pétrole pour les réacteurs et devront affronter les tornades déchaînées par le dérèglement climatique. Est-il définitivement prétentieux de chercher à voir plus loin que le bout du cockpit ? Nous croisons régulièrement les adhérents d’ATTAC, et leur connaissance précise des rouages les plus pervers de la finance est à chaque fois impressionnante. Voilà bien une éducation populaire réussie  et là j’admire sincèrement la ténacité et l’engagement de ces hommes et de ces femmes. Ces troupes sont solides – mais combien de divisions ?

Ne nous racontons pas d’histoire : le déferlement de la colère et du désespoir aura lieu, et les foules dans les rues seront au mieux comme à Athènes et comme à Lisbonne et Madrid, débordées par leur propre désespoir. Pour que cette colère ne devienne pas la proie des extrémismes, il manque encore un lien entre les économistes et les écologistes pour que la transition s’enclenche avant l’avalanche des catastrophes.

Les gladiateurs et les cigales

Toutefois, vous le voyez, les rangs des gladiateurs se renforcent peu à, peu. Venus de très loin – Hannah Arendt, Toffler, Ellul, Charbonnier cités au hasard - ils reçoivent des renforts de tous bords – Frédéric Lordon, Tim Jackson, Rifkin et tous ceux que j’omets de citer ou qui méritent tout autant d’être cités. Et Pillon. Et pourquoi pas Dominique Méda et même Corinne Lepage ? Au final, cela fait du monde, et du beau monde : leurs ouvrages se vendent bien, ils sont solidement établis, ils ressuscitent et prolongent les meilleures intuitions des années 70. Il ne sera jamais trop tard pour ce retour vers la civilisation. Il suffira de détourner nos yeux des vitrines où Léo Ferré voyait déjà s’accumuler « les conneries qui plaisent aux riches ».

Bien sûr, c’est l’été, et lorsqu’il ne pleut pas les cigales chantent si fort qu’il est difficile d’imaginer l’automne. Ce matin, à vélo, petite route de campagne qui sinue entre les collines, les bosquets de chênes et de bouleaux. Au loin quelques fermes éparses, de grandes prairies, des moissons en cours. Rien n’a changé depuis 50 ans. Rien sauf la disparition de l’homme dans ce paysage qui cache la mécanisation agricole et le remembrement qui fut le démembrement des familles paysannes. Pourtant, si l’on garde bien le nez sur le guidon, le soleil brille et l’herbe des bas-côtés est toujours aussi verte.

Règle à calcul

Heureusement j’ai aussi accroché au mur un très beau baromètre mécanique dont l’aiguille fait un petit bond quand on tapote le cadran. En levant les yeux, on juge de la lumière et du vent, et du temps qu’il va faire. Sur mon bureau, j’ai remis en service ma règle à calcul. Cet instrument bien oublié a permis à des générations d’ingénieurs de bâtir très vite des machines qui fonctionnent encore presque100 ans plus tard. La traction de Mr Citroën, dont il mourut, le DC3, la 2CV… Ce n’est pas de la nostalgie, mais ce devrait être suffisant pour nous dire que pour durer il faut être modestes. Le père Illich (Yvan, pas Vladimir) nous l’avait bien dit : il n’est de bonne technique que partagée.

Ah, oui, en effet : passéiste !!! Hé bien je vous mets au défi de trouver un journaliste en cour qui manie sérieusement la règle de trois – sinon, ils arrêteraient de s’extasier ou s’horrifier sur 10 milliards prévus sur 3 ans pour la transition énergétique. Quant aux super calculateurs des financiers, bravo pour le résultat ! Au moins, avec la règle à calcul, on se hisse au niveau des logarithmes. Ça pourrait servir…

Oui, reprendre en main des fondamentaux pour ne pas viser la Lune dans nos raisonnement mais retrouver la sève de ce qui nous a nourris pendant des milliers de générations, voilà qui nous éviterait le vertige de ce que notre ami du Triptyque économique appelle l’hubris. Cette modestie nous ouvrirait en revanche une fenêtre sur une humanité meilleure et plus durable. Mais ne nous y trompons pas, cette fenêtre est en réalité une porte – une porte très étroite et qui ne tardera pas à se refermer si nous ne mettons pas le pied de nos convictions dans cette embrasure. Il reste peu de temps, il reste peu d’hommes et de femmes pour témoigner qu’un monde différent est possible. C’est pourquoi les nouvelles recrues de ces modestes bataillons sont tellement précieuses. Et oui, vous avez raison, ne divisons pas les forces de notre propre camp. Courage à Pilhon– et à tous les autres. Courage à vous pour vous plonger dans leurs livres, pour écouter leurs avis, pour regarder leurs films. Courage à nous tous : le pire n’est pas certain.

« Maintenant que nous savons que les riches sont des larrons, si notre père, notre mère n’en peuvent purger la terre, nous quand nous aurons grandi, nous en ferons du hachis. » Louise Michel (1830-1905)

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