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Thomas Piketty : le capital au XXIe siècle
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 11/06/2014 – 14:20

Thomas Piketty – philosophe et économiste –  est Directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’Economie de Paris,  ex-conseiller de Ségolène Royal en 2007 et de Martine Aubry durant la campagne de la primaire de 2011. Nous en avons souvent parlé mais nous n’avions toujours pas présenté son ouvrage (970 pages) : « Le capital au XXIe siècle ».

Entre temps il s’est produit une formidable explosion des ventes et un succès extraordinaire aux USA. S’il est vrai que les idées sont encore capables de changer le monde, le monde va changer. Foutaise ? Pas si sûr. Voyez ce billet de notre ami du Triptyque économique – et plus spécifiquement le lien qui nous fait dresser l’oreille sur le récent Farm Act :  le monde bouge.

Nous arrivons  après la bataille pour vous donner envie de lire : « Le capital au XXIe siècle ». Tant mieux !

Et d’abord pourquoi ne pas simplement reprendre ce qu’en dit Edwy Plenel dans sa rubrique du 7 mai 2014 sur France Culture ?

Pour une fois ce n’est pas une révélation désespérante de plus dont Mediapart s’est fait la triste mais salutaire spécialité. Au contraire : c’est d’une très bonne nouvelle dont Plenel nous fait part.  Il nous donne à écouter, en peu de mots et 30 minutes, un survol du travail de Piketty.

D’abord le succès du livre : meilleure vente sur amazon.fr dans la catégorie « non-fiction » avec plus de 100 000 exemplaires vendus en France – mais aussi aux Etats Unis à 400 000 exemplaires. Piketty numéro un du classement des essais du «New York Times»  sera traduit en 30 langues.

 Ensuite les idées fortes

Idée fondatrice : Dès lors que le rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et des revenus (aujourd’hui comme à la fin du XIXe siècle) le capitalisme s’emballe.

Il produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires, qui remettent radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés modernes. Le passé est en train de dévorer le futur, la rente est en train de dévorer le travail et nous mettons en place une société d’héritiers en nous leurrant sur un illusoire ruissellement de la fortune des plus riches vers les moins favorisés.

 Aux Etats Unis, les 10% qui reçoivent les revenus les plus élevés perçoivent 50% du revenu total ! Mais pour 80% des Américains, ce revenu a stagné depuis 1980.

 La croissance

 La croissance rapide des 30 glorieuses est derrière nous et ne se reproduira pas – sauf dans des situations de rattrapage comme en Chine. Les prévisions les plus optimistes parlent de 1 ou 1,5% pour l’ensemble du monde à moyen terme.

 Dette et patrimoine

La dette publique en Europe est autour de 90% du PIB. Mais dans le même temps nous sommes le continent le plus riche du monde (production et patrimoine). Ce patrimoine progresse plus vite que la dette publique. Une fois déduite leurs dettes, les Européens possèdent (immobilier et surtout actifs financiers) entre 5 et 6 années de PIB. Il faut remonter à 1900 pour retrouver une telle prospérité.

Le patrimoine privé a augmenté beaucoup plus vite que la dette publique. Conséquence : les Européens vont transmettre plus de dette, mais surtout plus de patrimoine à leurs enfants.

Des solutions ?

Face à la dette publique, Piketty évoque 3 solutions : l’impôt sur le capital, l’inflation et l’austérité.

Avec l’austérité, les rentrées d’impôts dépassent un peu les dépenses. L’élimination de la dette est très lente. Le Royaume Unis a mis un siècle à rembourser les dettes (200% du PIB) générées par les guerres contre Napoléon – au détriment de son système éducatif.

L’Allemagne et la France, au sortir de la seconde guerre mondiale, ont connu une forte inflation qui a réduit considérablement la dette publique. Entre 1946 et 1950, la France a connu une inflation supérieure à 50% par an qui a détruit la dette publique (elle était de 200% du PIB) mais a aussi détruit l’épargne des classes moyennes et créé une pauvreté endémique des vieux.

La solution la moins mauvaise serait un impôt progressif sur les patrimoines. Il permet d’améliorer la transparence démocratique sur la richesse grâce à un registre mondial (ou du moins européen) pour les patrimoines. C’est une forme civilisée de l’inflation qui pèserait davantage sur les plus riches. Avec une croissance actuelle supérieure à 6% pour les plus gros patrimoines, un impôt de 1 à 2% ne va pas tuer l’économie ! Même le FMI et la Bundesbank commencent à y penser. C’est qu’il faudra bien  continuer à investir dans la formation et démarrer la transition énergétique.

Nos politiques

Pendant ce temps que font nos dirigeants français ? « Ceux qui n’ont pas d’imagination se réfugient dans la réalité » nous dit Jean-Luc Godard dans son dernier film « Adieu au langage ». Un réel intangible, que l’on ne peut pas bouger. Le meilleur exemple est la façon dont la France s’est attachée à mettre en lambeaux le début d’une taxe Tobin sur les transactions financières. Paris se présente comme le meilleur défenseur des banques. La formule de « l’industrie financière française » est un récent joyau de cette novlangue. Avec l’idée qu’il y aurait beaucoup d’emplois derrière.

L’objectif, on s’en souvient,  était l’élimination des produits dérivés. En quelques nanosecondes, ces produits permettent de spéculer et de créer cette richesse cachée des nations qui s’évapore vers les paradis fiscaux : 118 000 milliards de dollars ont été engagés par la France dans des produits dérivés, dont la moitié pour la seule BNP-Paris Bas. C’est la troisième position mondiale derrière les USA et la Grande Bretagne.

Cette bombe à retardement va pouvoir continuer à grossir à vitesse accélérée dans les années à venir, menaçant le système financier mondial d’une explosion sans précédent. La finance continue à dominer une politique sans imagination. Continuons à lire Thomas Piketty et continuons à inventer ce que les politiques ne savent pas inventer.

Pour mieux faire connaissance avec Thomas Piketty,  le site du Nouvel Observateur propose un article paru le 28 mai 2014 :  » Comment Thomas Piketty est devenu une superstar ».

 Les politiciens

« Les politiques pensent que les universitaires sont coupés des réalités. François Hollande n’en consulte jamais. Il ne les lit pas. Il est l’hyperprésident, le roi des énarques, convaincu de sa compétence infinie sur les questions fiscales et économiques. »  (T. Picketty)

 L’origine de la richesse

Les riches le sont à présent du fait du revenu de leur travail – sauf pour les très très riches pour lesquels le revenu du capital prédomine. L’envolée des plus hauts revenus n’est pas sans lien avec les rémunérations extravagantes dans la finance.  Le patrimoine se re concentre au sommet de la hiérarchie sociale.

 Les politique fiscales

Elles ont penché en faveur des plus riches : abaissement du taux sur les tranches supérieures, diminution de l’impôt sur les plus values et les dividendes. Contrairement à l’opinion colportée y compris par nos ministres socialistes, des marges de manœuvres existent bel et bien pour l’imposition des plus riches.

L’impôt n’est pas contradictoire avec le développement économique – bien au contraire – mais il est normal qu’on en débatte. Tout dépend de ce qu’on fait de l’impôt. Au tout début du XXe siècle on payait très peu d’impôts (10%) mais depuis (avec 50% de prélèvement) nous avons mis en place l’Etat social. Est-il confiscatoire ? Evidemment, comparé aux 2% en 1914, oui – mais en 1920 le taux maximal était déjà de 60% en France, et aux USA il a atteint 90% en 1946. Cette forte progressivité n’a pas stoppé la croissance. En revanche, il n’est pas interdit de penser qu’elle a participé au développement des classes moyennes … et d’une démocratie non oligarchique.

Et maintenant ?

L’ouvrage de Piketty s’impose au nomment même où le Président Obama fait de la lutte contre les inégalités l’une des priorités de sa fin de mandat. Non sans raison : en 30 ans la part du revenu national aux mains du 1% les plus riches est passée de 8 à 19% (elle est restée stable en France autour de 8%).

Utopique, l’idée d’un impôt progressif sur le capital ? Oui. Comme l’était celle d’un impôt progressif sur les revenus à la fin du XIXe siècle. L’impôt progressif sur le capital toucherait tous les actifs (y compris financiers et professionnels). Les calculs de Piketty situent son rendement à 2% du PIB européen avec un taux à 0% en dessous de 1 million, 1% entre 1 et 5 millions, 2% au delà.

L’enjeu fiscal est d’abord démocratique.  Dans un monde où la richesse est beaucoup moins foncière (terres) et beaucoup plus financière, il va falloir financer la santé, l’éducation, les retraites – et lutter contre le réchauffement climatique et la pollution. Encore faudrait-il que les institutions – et d’abord celles de l’Europe – soient repensées non plus autour de l’unanimité mais au service de l’intérêt général.

En France, nous sommes comme d’habitude bien plus brillants que nos voisins – pour chercher à tuer dans l’œuf cette réflexion. «Un marxisme de sous-préfecture», nous assène l’essayiste libéral Nicolas Baverez… «Une justification du système», rétorque la gauche bourdieusienne qui reproche à Piketty l’abandon de la lutte des classes.

Je m’attends davantage ici à des commentaires « bourdieusiens », en effet. Il reste que l’écho suscité par Piketty est cette fois trop important pour demeurer sans effet. Quelles que soient nos objections, il est plus efficient de repartir sur ces bases que de continuer à rêver au « monde d’après » sans aucune prise sur les événements, sans tenter d’explorer les grandes fissures qui se dessinent dans le mur de « la réalité » des politiciens de la paresse (ou de la paresse des politiciens ?).

Réformiste ? Mécaniste ?


Certes, cette voie se fonde sur la poursuite de l’expérience européenne  en direction d’une forme avancée de fédéralisme – avec une vraie réforme de son système bancaire mais surtout du fonctionnement communautaire politique et fiscal. C’est un point de vue « centriste » en définitive, qui continue à croire à la démocratie, qui estime que les institutions politiques vont reprendre l’initiative par rapport aux financiers.

La guerre de la transition aura lieu

J’ai tendance à suivre ce point de vue pour une raison précise : une nouvelle guerre aura lieu, qui redistribuera les cartes D’une façon ou d’une autre. J’espère de tout cœur que cette guerre ne sera pas militaire.

Cette guerre pourrait surgir d’un effondrement total et cataclysmique du système financier, conséquence de l’accumulation pharaonique de capitaux inutiles qui sont un cancer de l’économie réelle. Elle pourrait avoir lieu autour de l’écologie et du climat. Elle pourrait avoir lieu dans le domaine de la santé. Je ne crois pas qu’elle aura lieu autour de la démographie parce que, Piketty le souligne aussi, on assiste à une lente stabilisation – voire un début de décrue à moyen terme pour le nombre d’individus sur Terre – mais je peux me tromper. J’espère qu’elle n’aura pas lieu autour des ressources.

C’est pourquoi, au même titre que Piketty situe l’impôt progressif sur le capital comme un élément de démocratie et de progrès, on peut penser que le virage vers la transition énergétique est aussi crucial.

Ce sera un moyen d’apprendre à vivre ensemble autrement, plus fraternellement, plus démocratiquement, en étant plus responsable vis à vis des générations futures, un moyen d’apprendre à vivre à l’intérieur de limites.

La dette écologique que nous accumulons sera infiniment plus grave et plus difficile à surmonter que celle qui nous terrifie avec 10 à 20% sur notre capital global. Comme disait mon père – qui n’était pas riche - : « plaie d’argent n’est pas mortelle ». Mais la plaie de la Planète pourrait bien l’être, mortelle, par contre – pour nous, les humains.

La malfaçon

Bien des amis de LCA vont trouver mon billet trop complaisant. Je ne crois pas pour autant que nous ayons lieu de parler d’un effet de mode. L’ouvrage de Piketty est un craquement dans la banquise bien-pensante dont il faudra attentivement suivre les répercussions.

Mais pour les « enragés » – ou ceux qui mettent l’accent sur l’urgence et sont avec raison écœurés de l’inaction (voire pire)  des gouvernements, je devrai un de ces jours vous parler d’un autre ouvrage bien plus décapant : « La malfaçon », de Frédéric Lordon.

Ils trouveront là, n’en doutons pas, du grain à moudre dans un moulin autrement plus rugueux que le style élégant et précis de Piketty. Une rugosité qui pourrait bien s’avérer nécessaire si nous voulons éviter de nous endormir encore une fois sur un constat certes clairvoyant mais qui devra être soutenu par des bras levés et peut-être même par des poings levés aussi – mais ceci est une autre histoire.

En attendant, je constate qu’un nouveau pays considère « incontournable » le recours aux gaz de schistes : l’Algérie. Hors sujet ? Non : ce cheveu dans la soupe économique nous confirme dans l’idée d’une convergence de la dictature avec les énergies fossiles. L’empire du mal existe et il n’est pas en Afghanistan : il est partout, jusque dans nos têtes.

« Gare aux fossiles ! »  pourrait de nos jours chanter Brassens.

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Les éléments clés

Les éléments clés de l’étude de Piketty sont proposés en ligne sur http://piketty.pse.ens.fr/fr/capital21c.

l’ensemble des graphiques et tableaux (pdf) présentés dans le livre

l’ensemble des graphiques et tableaux supplémentaires (pdf) auxquels le livre fait référence

-  l’annexe technique (pdf )décrivant l’ensemble des sources, méthodes et références bibliographiques utilisées dans le livre (en particulier pour établir les séries statistiques utilisées dans les graphiques et tableaux)

Classement  

2 Reponses »

  1. « l’idée d’une convergence de la dictature avec les énergies fossiles »: cet extrait pose la question fondamentale de savoir si les dérives populistes autoritaires en cours ne sont pas un recours pour ce business sale.

  2. Mon Cher Jean-Michel,
    Mon clavier a peut-être été un peu vite sur ce point. Je ne dirai pas que les USA sont à la pointe des dictatures, ni le Canada. Certes, il ne faut pas confondre les directions de convergences. Mais je maintiens ma question pour l’Algérie – et bien d’autres, il faut le dire – quitte un jour à devoir payer ces crimes de lèse dictateurs.

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