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Electrochoc FN
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 26/05/2014 – 18:58

Pour nous, Français, le score du FN ne devrait pas être une surprise – puisqu’un quart des votes se sont portés vers cette formation. Mais pour nous, rêveurs un peu fous, un peu idéalistes, vous vous doutez bien que c’est un choc.

Et pourtant

Et pourtant n’avions-nous pas dit et répété que l’absence de perspectives et de projets nous mettait à la merci du seul parti qui ose en ce moment avancer des propositions de rupture ? N’avions-nous pas lu chez Hanah Arendt que le vide de pensée alimente le totalitarisme ?

Mais c’est aussi que, assis inconfortablement autour de nos petites tables pour débattre entre nous d’un monde idéal et nous indigner de la médiocrité politique et de la montée des extrémismes, nous avons omis (peut-être délibérément) de parler à nos voisins, à nos collègues, à nos familles, même. Nous ne leur parlons pas parce que nous avons mal aux divisions de notre peuple, parce que nous ne voulions pas ajouter de la peine à la peine, parce que nous avons cessé de nous tourner aussi vers ceux qui, moins protégés que nous, se mettent à dériver dans des univers équivoques et parfois glauques – des univers de paroles brutales, extrêmes, qui luttent maladroitement contre l’impuissance, le silence, l’exclusion.

Que savons-nous de ce garçon qui fait la manche sur le trottoir du marché du village ? Que savons-nous de ces gens qui se précipitent vers des pavillons étriqués, entassés, qui mitent la beauté perdue des paysages ? Que savons-nous (nous l’avons oubliée) des difficultés et des tensions de ces couples qui voient dès l’enfance leurs rejetons leur échapper, se replier derrière de multiples et coûteux écrans ou se précipiter vers le jeu obsessionnel des skate parcs décérébrants  avant de se livrer à des concours d’ivresse alcoolique? Que savons-nous (nous l’avons oublié) du découragement de tous ces jeunes accablés de travail pour des tâches qu’ils ne pourront jamais accomplir avec plaisir car elles ne sont plus destinées qu’à accumuler du profit au lieu de jouer un rôle dans le bien-être collectif ? Que savons-nous des chômeurs en fin de droit ?

 Tout ceci n’excuse rien – et surtout pas nous.

Cependant,  la réalité est peut-être moins tranchée, moins brutale. D’une part, on peut parler d’un hold-up du FN favorisé par plusieurs facteurs : la crise, les divisions et scandales de l’UMP et le discrédit de François Hollande. Cette victoire éclatante du FN ne serait alors qu’un feu de paille aux braises certes nocives mais pas fatales pour la démocratie.

D’autre part, il importe de nous souvenir (là aussi nous avons vite tendance à l’oublier) qu’il s’agit d’une élection EUROPENNE. Les analystes qui se penchent sur le futur parlement reconnaissent, certes, qu’avec 140 eurosceptiques-eurohostiles la tâche ne sera pas simple. Encore mêle-t-on ici trop vite l’extrême droite avec les multiples courants de contestation du projet européen actuel.

A cette échelle, la déferlante bleue marine des eurodéputés français se dilue dans un milieu beaucoup plus complexe. En effet, on est loin de « eurosceptique de tous les pays, unissez-vous ». Et loin même d’une alliance étroite entre toutes les extrême droites – Marine Le Pen a des rapports plus chaleureux avec certains (dont les Hollandais qui n’ont pas fait un très bon score) et moins avec d’autres avec lesquels elle aura du mal à s’entendre.

Pauvre France

Ce qui ressort surtout, c’est une image de la France encore plus ternie. C’est la maladresse majeure de nos dirigeants « UMPS ». Et oui, la division entre un PS droitisé et une UMP tiraillée en courants rivaux et minée par ses scandales devient chaque jour plus artificielle et à mon sens largement contre-productive. D’ailleurs, pour faire contrepoids au FN, une grande alliance pourrait bien un jour prochain devenir inévitable. Ce jour-là une place se dégagera pour une véritable opposition de gauche.

Mes amis du PS qui se gaussaient des Verts avec « 1% de votes aux élections » devraient apprendre à mieux respecter leurs anciens alliés qui commencent à les talonner dans les bureaux de vote. Sans compter que Nouvelle donne, parti de rien, passe la barre des 3%. Certes, le Front de Gauche n’a pas brillé avec moins de 7% des votes, mais la conjonction est plus probable entre ces divers courants que celle, problématique, au sein même du FN… Mais le total reste faible – ensemble des gauches à 33% – et ce du seul fait de l’effondrement cataclysmique du PS sous la direction quasi exclusive de François Hollande.

Tout est-il perdu ?

Dire que le FN n’a pas réalisé un score historique serait un gros mensonge . En déduire que tout est foutu, qu’il faut faire nos valises pour l’Australie ou Cuba ou le Canada (rayer la mention inutile) serait prématuré. Se réveiller avec des sueurs froides comme je l’ai fait cette nuit à cette idée n’est pas la meilleure façon de réagir.

Mais tout de même : le silence, la consternation et la confusion règnent sur le web et dans la grande presse. Ce n’est que temporaire, je sais. Le Monde a la bonne idée de ne paraître que bien après la tempête des résultats – ce qui laisse du temps à ses journalistes (mais aussi du temps au poison du désespoir pour se répandre).

Alors, que va-t-il se passer ? Bien malin qui le dira. Encore une fois, Hollande – que l’on a longtemps ici même crédité d’une intelligence manœuvrière – me semble avoir commis une grave erreur de plus en remaniant son ministère avant les européennes. Que lui reste-t-il à faire ? Try again… Same player ? Ou bien la valise et le scooter ? Ou encore la dissolution dont se délectent à l’avance l’UMP et le Figaro ? Vous voyez : le jeu reste ouvert !

Et maintenant ?

Triste jeu, cependant. Il se pourrait bien qu’un joueur inattendu se glisse à cette table, comme dans tous les bons westerns – par exemple le climat ou un accident écologique, sanitaire ou nucléaire… Au secours Marine ! Mais Marine ne viendra pas. Elle n’a rien dans sa besace simpliste pour ces questions qu’elle n’aborde jamais. Quant aux solutions qu’elle préconise pour la finance, espérons seulement que les politiciens en place parviendront malgré tout à barrer la route à ce bric-à-brac aventuriste et délétère. Même si les solutions en cours sont injustes et peu efficaces, elle ne courent que lentement vers l’abîme. Avec Marine Le Pen, on prend les commandes de l’avion sans aucune notion de pilotage – juste : pleins gaz, fermer les portes  et à tirer le manche !!! Il vaut mieux un atterrissage forcé de l’hyper-libéralisme qu’un crash en plein vol dans un océan d’hostilité, à mon avis.

Quant à nous… Nous n’avions pas annoncé la déferlante. C’est vrai. Nous ne sommes pas les seuls. Plusieurs de nos amis (y compris au PS) nous l’avaient pourtant annoncée et nous n’avons pas assez relayé leurs alarmes.

Par ailleurs, ce n’est pas parce que le moteur de la démocratie a des ratés qu’il faut abandonner le navire. Bien au contraire. Mais attention : l’échec des partis républicains est aussi NOTRE échec.

  • Échec relatif en ce qui concerne les idées « vertes ».
  • Échec bien plus cuisant en ce qui concerne la nouvelle Europe.
  • Échec définitif des espoirs que nous continuons à mettre dans le Parti « Socialiste ».

 Il y a un cap à franchir.

Pour tous ceux qui ont un peu navigué à la voile, ces mots ont un sens. Un cap, c’est le vent dans la mauvaise direction, la mer qui s’applique à vous rendre malade, un bateau qui fait du sur-place parfois pendant des jours, un paysage qui ne change plus, la terre à la fois proche et hostile, inaccessible. Un cap, ce n’est pas la joie.

Il me semble de plus en plus souvent que ma génération (celle de 68) a fait son temps. Mais pire : je commence à me demander si les idées du CNR qui nous ont si longtemps portés, qui nous ont accompagnés et qui, il y a peu encore, inspiraient les Indignés de tous les pays – ces idées doivent être revisitées. C’est comme la pensée de Camus : tout le monde le reconnaît et l’admire à présent – mais il est mort en 1960 et nous ne savons rien de ce qu’il dirait aujourd’hui. En attendant , il est incontestablement confortable de nous répéter en boucle un discours humaniste qui fait apparemment l’unanimité – avec 25% de vote FN et près de 60% d’abstention…

Poursuivre

C’est pourquoi, en dépit des vagues et au delà de la colère, je m’obstine. Dans un prochain billet nous revisiterons la pensée du CNR avec un de ses héritiers – Bernard Friot – avant de nous pencher à nouveau sur l’économie, qui souffre du même syndrome de cap. Là nous verrons comment un renouvellement de la pensée rationnelle, de la culture, et de l’histoire, commencent à redessiner les lignes sur lesquelles les jeunes générations vont pouvoir écrire l’avenir. Nous nous pencherons un peu sur l’énorme somme de Picketty – le capitalisme du XXIe siècle afin, comme dit notre ami du Triptyque économique de nous « dipluter »  – définition à voir sur son site mais qui signifie nous désintoxiquer par rapport à la pensée pré formatée par l’hyper-libéralisme.

Vous voyez, c’est bizarre comme disait aussi un vieil ami : « il n’y si longue nuit qu’à la fin ne vienne l’aurore ».

François Bonnet, sur Mediapart, est beaucoup moins optimiste. « Cette dispersion boutiquière, alimentée par les rivalités internes, les querelles d’égos, la faiblesse du travail idéologique, éclate désormais au grand jour. Elle se renforce encore d’une coupure grandissante avec la société, ses associations, ses myriades d’expérimentations collectives. Et ne parlons pas des syndicats, grands disparus du paysage depuis l’élection de François Hollande. »

Pour conclure :

« Entre une gauche disparue et une droite discréditée, il est aujourd’hui un seul parti en ordre, qui assume et son bonapartisme et son extrémisme, qui s’est renforcé en militants, en cadres, en ressources locales et qui dispose d’une chef incontestée. C’est un parti qui dispose aujourd’hui de tous les leviers de la conquête du pouvoir. Que François Hollande, Manuel Valls et les gauches persistent, et alors 2017 sera l’année du cauchemar. »

Malheureusement, il faut bien reconnaître le bien fondé de ces craintes.

A suivre …

Classement  

2 Reponses »

  1. Merci Serge pour ce billet où le bon sens et le sentiment de déception se mêlent avec tact. Le problème avec les recycleurs d’idées de l’extrême-droite est qu’ils s’emparent des sujets que d’autres ont depuis des mois , voire des années, mis en avant. Tel est le cas du TAFTA ou TIPP. Ensuite, ils s’appuient sur ces idées en les mélangeant avec leurs thèmes de prédilection souvent centrés autour du rejet de l’Autre.
    Je résume mon approche: ni TAFTA, ni National-Capitalisme, pour des alternatives humanistes sociales et environnementales.

  2. [...] http://dtwin.org/WordDD/2014/05/26/electrochoc-fn/ [...]

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