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Nouvelles du labo : le Portugal après l’orage ( ?)
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 07/05/2014 – 18:34

Ouf : çà y est ! Le Portugal est sorti de la Crise. Comme l’imprime Le Figaro : « La reprise est là ».

« La reprise est bien engagée au Portugal grâce au regain de compétitivité qui ­attire les investissements. Le gouvernement envisage un retour sur les marchés sans filet de sécurité. » (Antonio Pires, ministre de l’économie, 29 janvier 2014.)

Le pays, a reçu un plan d’aide de 78 milliards d’euros de l’UE et du FMI et s’est affranchi de la tutelle internationale le 17 mai 2014. le taux de chômage (15,6 %) a commencé à baisser et les exportations se portent mieux.

Mais

Mais le taux de chômage des jeunes s’élève à 36 %, tandis que la dette publique de 127,8 % du PIB en 2013 devrait dépasser les 130 %  cette année, En novembre 2013, le gouvernement de centre-droit de Pedro Passos Coelho a prévu  un effort supplémentaire de 3,9 milliards d’euros, censé ramener le déficit public de 5,5 % du PIB fin 2013 à 4 % en 2014.

Le Portugal se trouve devant trois alternatives : une sortie totale, comme l’Irlande fin 2013, un nouveau plan d’aide ou une ligne du Mécanisme européen de Stabilité (MES) pour emprunter plus facilement.

Il n’est pas inutile de descendre avec France Culture « Sur les docs »(lien) dans les rues de Lisbonne ou d’ailleurs au Portugal pour sentir battre le vrai cœur des Portugais. Ce cœur est triste et fatigué. Juste pour voir à quoi mènent les politiques de rigueur. Juste pour dire que le Portugal ne s’en sortira pas avant 7 autres années de malheur. Juste pour dire que le peuple portugais, habité d’une longue patience face au désespoir, pourrait bien ne pas attendre pour se réveiller en colère.

Les coupes budgétaires drastiques, c’est l’augmentation du chômage, la forte baisse des salaires, l’émigration économique et la pauvreté. Les conquêtes sociales du 25 avril (retraites pour tous, accès gratuit à la santé, congés payés…) sont remises en cause.

Que se lixe a troïka ! (Que la troïka aille se faire voir !)

Le mouvement Que se lixe a troïka ! s’est emparé des réseaux sociaux, entraînant l’adhésion d’une partie importante de la jeunesse portugaise ainsi que celle des citoyens qui ne se reconnaissent pas ou plus dans les partis politiques ou les syndicats. Plus d’un million de personnes étaient descendues dans la rue le 2 mars 2013

Pourtant le programme établi en mai 2011 semblait raisonnable : des réformes structurelles nécessaires pour réduire le déficit budgétaire de 10% à 3%. Mais pas en 3 ans. Alors, on coupe brutalement dans les salaires des fonctionnaires (jusqu’à 25%) et dans les pensions, et on augmente fortement les impôts. Résultat :  effondrement de la consommation, faillites par milliers (surtout de petites entreprises).  Plus de 90% des retraités touchent moins de 500 euros par mois.  Les suicides se multiplient. Il y a des règles pour tout – mais presque plus de droits.

On est passé d’un monde où l’on n’avait pas le temps d’être jeune avant d’entrer dans le travail le plus dur – à celui des jeunes d’aujourd’hui. Avec une licence, ils ne valent rien, avec une maîtrise pas grand chose, et pas plus avec un troisième cycle – pas d’expérience, pas assez de stages non rémunérés… L’émigration a repris comme dans les années 60 à un rythme massif – France, Abu-Dhabi, Brésil.  Du coup, il y a d’autant moins de jeunes dans les manifestations – et il y a beaucoup de peur.

25 avril

Le 25 avril 1974 c’était la liberté. Les gens descendaient dans les rues avec le sentiment de pouvoir influer sur leur destin, participer à la vie civique et politique : un  salaire minimum, le 13e et le 14e mois, les congés payés, le droit à la santé. Les dirigeants actuels semblent davantage  être les héritiers des vaincus du 25 avril en détruisant toutes ces conquêtes.

Cela nous rappelle quelque chose – qui débouchera sur quoi ? De grandes convulsions – ou une guerre ? Pour l’éviter il faut que la démocratie cesse de se limiter aux élections.

« J’ai fait un rêve : celui d’être heureux au Portugal » disait une banderole apparue il y a 3 ans lors des grandes manifestations.

Contre quoi se battre ?

On se bat contre une superstructure et un super pouvoir européen complètement dépendant des marchés. C’est pourquoi la Commission Européenne apparaît comme l’ennemi N°1 qui impose des devoirs sans contre partie en termes de droits. Les pays de la périphérie de l’Europe sont en déclin pour que l’Allemagne puisse obtenir des taux d’intérêt négatifs. Pour cela, des personnes meurent de faim, de désespoir, perdent leur logement, leur droit à la santé, leur droit aux services publics, assistent à la destruction de l’enseignement, voient leurs fils quitter le pays ou se suicider – pour que l’Allemagne puisse avoir une économie toujours plus forte.

L’objectif est clair pour le monde de la finance : libérer l’économie de l’intervention de l’état, profiter de la crise pour démolir les droits sociaux, les services publics et dévaloriser le  travail. Ce n’est plus le trotskisme : c’est le troïkisme ! Le gouvernement portugais est devenu complètement insensible à l’opinion publique et au mal-être des gens. Même si la répression était plus sanglante sous la dictature, il arrivait que le gouvernement recule. Plus maintenant. On peut résister à une armée, on peut résister à une dictature – mais pas contre les marchés. La gauche – au pouvoir ou pas – est dépourvue d’alternative, l’extrême droite gagne partout du terrain . Le Parti Socialiste a capitulé  et il n’y a même plus de perspective d’avenir comme on pouvait l’espérer du temps de la dictature.

La seule solution consisterait à changer l’Europe.

Le 25 avril est derrière nous – et rien n’a changé à Lisbonne avec cet anniversaire. Dormons tranquilles.

Je  ne  suis pas un marchand de peur – ou de déprime. Autrement, j’aurais pu vous parler de la Grèce. Alors estimez-vous heureux, parce qu’en Grèce une population de 3,5 millions d’actifs doit supporter 4,7 millions de chômeurs et d’inactifs. Sur les 2,7 millions de ménages, 2,3 millions ne peuvent pas payer tous les impôts et les taxes ni même, pour 34% , leur électricité.

Le chemin de croix de l’austérité

Nous voyons où mène l’austérité. Et nous savons d’où elle vient. Mais nous ne savons pas où nous allons.

A force de ne pas nous approprier une sobriété heureuse, avec des projets et des progrès, nous nous laissons imposer la misère et le recul des libertés. A force de ne pas nous approprier la remise en cause de l’Europe actuelle, nous verrons le populisme d’extrême droite triompher devant l’UMP et le PS aux élections européennes.

C’est d’autant plus regrettable que nous compromettons une des rares avancées démocratiques de l’Europe : le mode de désignation du président de la Commission Européenne. En effet, les chefs d’Etat et de gouvernement proposeront au Parlement européen un candidat à la présidence de la Commission, « en tenant compte des élections au Parlement européen ».

 

Si les électeurs envoient à Bruxelles une forte cohorte d’eurosceptiques voire d’euro-hostiles, la situation risque fort de ne ressembler que de très loin à la refonte que nous souhaitons pour une Europe plus démocratique. Il ne manquera pas grand chose pour que la prophétie du film Le Sauveur  réalisé par Michel Mardore en 1971 se réalise : ceux qui ont perdu la dernière guerre auront gagné la partie – et l’Allemagne deviendrait alors, comme le redoute le philosophe allemand  Habermass, une troisième fois responsable de l’échec d’une Europe démocratique – et pacifique. A 84 ans, il est sorti de son bureau pour rédiger deux articles remarquables :

Nous pouvons mesurer le chemin qui reste à accomplir pour des alternatives indispensables – et pour dépasser l’euroscepticisme et l’euro-hostilité suicidaires des extrêmes.

Ne nous cachons pas la complexité des problèmes. On peut penser que l’Europe fonctionne sur deux plans. D’un côté elle assure relativement bien un rôle technique de normalisation, protection, sécurité – protection des consommateurs, normes sanitaires, normes environnementales, certaines règles de la PAC,  limitation de certains excès des banques (bonus à 2 fois le salaire, réserves obligatoires). Ces aspects, bien que largement insuffisants, sont infiniment moins catastrophiques que la dimension purement politique : démocratie, décisions à long terme, transition énergétique, transition agricole – sans parler de la politique étrangère. A la croisée des deux domaines, la BCE se débat au milieu de fortes contradictions – nous n’en percevons que le soutien aux dettes souveraines et aux politiques d’austérité.

Ces contradictions provoquent une hostilité croissante chez les gens – qui pourrait bien faire chavirer le projet tout entier. C’est pourquoi, à titre personnel en tout cas, je crois qu’il est aussi nécessaire de sauver l’idée d’Europe que de rétablir la liberté d’expérimentation des nations – ce qui n’est pas simple, mais cela s’appelle une démocratie supra nationale, non ?

En attendant, il reste d’autant plus nécessaire de voter le 25 mai et le choix ne sera pas facile (il ne suffira pas de nous venger d’un parti ou d’un président qui se disent socialistes). Je vous laisse à vos bulletins…

Mais attention : la peur de l’extrême droite ne doit nous aveugler. La caractéristique essentielle de l’extrême droite c’est que ces gens nous disent : « ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous n’êtes pas de vrais Français »  (ou de vrais Allemands, d’ailleurs). Il ne faut pas tomber dans ce piège qui aboutit à stériliser toutes les oppositions radicales. Ce que dit le Front de Gauche (par exemple) est peut-être discutable, mais il reste dans le respect de la pluralité, il ne nous exclue pas de la communauté sociale et nationale. Il est essentiel qu’une zone de critique radicale subsiste et se différencie du poison de l’exclusion. C’est là l’autre laboratoire, peut-être – l’aiguillon qui devrait pousser à la réforme démocratique de l’Europe. C’est en tout cas ainsi que je conçois une démocratie vivante. Vous voyez : il reste des choix… Et si les populistes de droite gagnent des sièges au Parlement Européen, tant pis : ce n’est pas pour autant qu’ils constitueront une internationale contraire à leur nationalisme. Cela aussi c’est une chance pour l’Europe.

 

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    LE  livre  LCA  …(lien)

 

2 Reponses »

  1. La lecture de La Stratégie du Choc « , de Naomi Oreskes permet de donner une vue d’ensemble des méthodes de ce que tu appelles le « troïkisme »: Ce terme est vraiment bien choisi.

  2. un bonheur!!!

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