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Frédéric Lordon, économiste et philosophe
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 15/04/2014 – 14:34

Frédéric Lordon jette l’éponge de l’économie (ou presque…) et s’engage en philosophie

Joseph Confavreux recevait sur Mediapart Live l’économiste Frédéric Lordon qui a quitté l’économie pour la philosophie au sein du CNRS où il dirige dorénavant des recherches dans cette discipline. C’était le 27 septembre 2013 à propos du livre de Frédéric Lordon : La Société des affects – Pour un structuralisme des passions (Éditions du Seuil).

Nous nous posons assez souvent la question du fondement philosophique pour le développement et l’économie pour ne pas nous pencher (avec vous) sur ce document dont la partie audio est accessible ici et la partie vidéo accessible (pour les abonnés) sur ce lien

La nation redevient l’échelon de la démocratie et de la souveraineté.

Quitte à nous répéter, ce sujet prend de plus en plus de place dans le débat actuel qui part de la dénonciation de plusieurs dérives :

  • Un gouvernement exclusivement économique de l’euro
  • Un fédéralisme autoritaire mis en place depuis Maastricht et le TSCG
  • L’emplâtre des euro bounds

Sortir ou non de l’euro ?

Le retour aux monnaies nationales, nous l’avons déjà avancé ici, n’est pas forcément une abomination nationaliste raciste et xénophobe.
La monnaie pourrait être un nouveau bien commun européen – non plus une monnaie unique mais une monnaie commune. Quant à la nation, c’est une communauté finie mais pas une communauté close. C’est en totale opposition avec le FN. Ne l’avions-nous pas dit ici même ? La Nation fait partie de l’héritage de la Révolution française. Sont Français tous ceux qui habitent en France, y travaillent, y paient leurs impôts, sont utiles à l’humanité, nous dit en substance un article de la constitution de 1793.

Nous avons vu avec Badiou comment rompre avec les routines bloquantes du PS et de l’UMP et dépasser la stupeur où nous laisse l’habileté du FN. La vraie gauche peut et doit se ré approprier les termes de nation et de souveraineté populaire. Elle doit surtout se ré approprier la capacité d’essayer. Remarquons ici que, en effet, le succès de Blair a longtemps reposé sur une multitude d’expérimentations – où est passée cette liberté de nos jours ?

Mondialisation(s)

Devons-nous obligatoirement nous soumettre aux structures de la mondialisation, à l’interdépendance généralisée ?

Contrairement même à la vision des altermondialistes il n’y a pas une mondialisation unique. Il y a DES mondialisations. La libre circulation de la finance, du capital et des porte-conteneurs est la mondialisation dont on ne veut plus. De même peut-être que celle de la police, la surveillance satellitaire, des expéditions militaires.

En revanche on peut vouloir la mondialisation de la culture, de la recherche, de l’éducation, le tourisme, la traduction, le débat politique, etc. En attendant une mondialisation globale, l’échelon européen permet d’approfondir ces mondialisations.

Lordon nous dit – sous une forme que je ne trouve pas très claire – que « tous les peuples ne se conviennent pas sous tous les rapports ». Il faut chercher les bons rapports et les bons peuples, si je comprends bien. Et justement ce rapprochement des européens sur la base d’une monnaie unique « ne convient pas ». Pourquoi ? Un sentiment (« une passion ») démocratique peut pourtant s’élargir au delà du cadre du territoire du pays – mais c’est difficile et la monnaie est le révélateur de cette difficulté.

Un problème insoluble

Frédéric  Lordon n’est pas le seul à penser que l’Allemagne pose un problème insoluble sous pour la monnaie. Cette nation a hérité de son passé une idée fixe. Elle se raconte son histoire à partir du traumatisme qu’a été le nazisme. Elle voit dans l’hyper inflation de 1923 la cause unique du nazisme – alors qu’on peut aussi penser qu’une cause au moins aussi importante est la déflation des années 30, une époque et qui ressemble à celle que nous sommes en train de vivre – en 1932 le taux de chômage allemand est de 25% alors que la vague d’hyper inflation avait dix ans d’âge.

Erreur ou pas, c’est cette histoire que se raconte l’Allemagne et il faut faire avec.
Le problème vient du fait que l’Allemagne veut nous faire vivre sous les mêmes idées fixes qu’elle – l’inflation comme péril suprême à combattre par tous les moyens. Ces moyens sont l’indépendance de la BCE, avec pour seule mission la lutte contre l’inflation. La BCE doit ignorer la croissance et l’emploi, sa politique économique doit privilégier la plus stricte orthodoxie budgétaire et financière. L’idée de faire défaut sur les dettes est une monstruosité. Ce furent les conditions sine qua non de l’entrée de l’Allemagne dans la construction européenne.

Ce modèle entraîne le calvaire des Grecs, des Espagnols, des Italiens, etc., et fait notre souffrance politique. D’où une série de sujets interdits : le statut de la Banque Centrale, l’orientation de sa politique, et que fait-on avec le budget : a-t-on le droit de le financer monétairement, a-t-on le droit de faire défaut sur la dette?

Peut-on changer ?

Ce n’est pas de la germanophobie que de poser cette question.
Autre argument pour ne pas changer : « l’essentialisme ». Alors là, les amis, je m’en remets à vous. De ce que j’ai compris c’est un peu équivalent à « casse gueule », non ? Ouais, moi « l’essentialisme », je ne suis pas sûr qu’il soit du côté de Lordon quand on voit l’effet dévastateur des soit disant réformes et de l’austérité, non ?

Heureusement, ces positions allemandes puis européennes bougent. Elles bougent même plus et plus vite que nous le dit Lordon. Mais l’urgence de soulager les peuples qui « crèvent » sous l’austérité est telle qu’on ne peut pas attendre. Il faudrait faire sans l’Allemagne sur la question monétaire – tout au moins dans un premier temps. Cela n’interdit pas de prolonger notre collaboration sur toute une série de points fondamentaux – et j’ajoute à la liste qu’en fait Lordon : sur le plan du climat et de la transition énergétique.

Il faut en finir avec un internationalisme abstrait pour se consacrer au rapprochement concret des peuples autour de ce qui leur permet de « se convenir ». Ainsi, une union monétaire n’est viable que surmontée par une union politique authentique – et non pas technocratique. Cette Union doit avoir un pouvoir législatif démocratique capable à minima de faire vivre la loi de la majorité. L’Allemagne accepterait-elle de se soumettre à une loi européenne élaborée dans ces conditions sur les questions monétaires ? Lordon n’est pas le seul à répondre par la négative. Or se plier à la majorité, au delà des passions, est bien ‘objet de la loi à l’intérieur des pays.

Revenir sur le national ne nous libèrerait pas pour autant de la puissance des oligarchies locales – mais ce ne sera plus sous un couvert institutionnel. Mais les décisions reviennent dans la sphère de la délibération démocratique – ce qui serait un grand progrès. Comme le disait Roosevelt, « nous reconstituons les conditions pour essayer ».

Attaquer nos sous-sols mentaux

Pour Lordon, il y a urgence pour attaquer « nos sous-sols mentaux » et l’imaginaire néolibéral. De la même manière que l’Allemagne a ses idées fixes sur la monnaie, les sociétés modernes ont leurs idées fixes à elles, qui se sont formées dans le passé sur de longues périodes : l’idée de l’individu, sujet libre d’arbitre, autonome, responsable et auteur de ses actes. Ces concepts fournissent une puissante ressource au libéralisme moderne. Si vous êtes chômeur, si vous êtes pauvre, c’est bien de votre faute puisque vous étiez libre d’agir autrement.

Il faut faire exploser cette métaphysique libérale pour reconstruire un autre imaginaire. On peut faire appel avec Lordon à Spinoza qui considère que l’homme est un monde fini – comme toute chose dans l’univers. L’homme ne possède pas en lui-même toutes les conditions de sa propre détermination. Nos existences sont gouvernées en partie par la rencontre avec des choses extérieures et surtout par la rencontre d’autres hommes – bien loin de « l’homme libéral », individu parfaitement autonome et maître de lui-même. Mais cette faiblesse est une très bonne nouvelle puisqu’il ne reste plus aux hommes qu’à entrer en relation les uns avec les autres : le trans-individualisme. Les individus n’existent que connectés et en relation les uns avec les autres. Par un vaste détour et sur un tout autre terrain, nous retrouvons la pensée des amis de Pierre-Olivier Combelles qui parlent d’une société des arbres. Considérer les hommes comme une monade autosuffisante est une erreur philosophique la plupart du temps suivie par une erreur politique telle celle que nous voyons depuis 30 ans.

Ecologie citoyenne

Il reste que les réactions face à la « crise » (dénomination fort peu satisfaisante) ne donnent lieu qu’à la tristesse et à de petits mouvements éclatés – pas à un mouvement politique majeur. L’écologie citoyenne (mettre son salaire à la NEF, trier ses déchets, fermer les robinets, rouler à vélo, acheter équitable) est loin de répondre à la refondation des « sous-sols mentaux ».

Lordon ne prétend pas que l’on puisse tirer de son dernier ouvrage une quelconque conclusion politique opérationnelle. La « politique de la vertu » est certes une manifestation du néo libéralisme au sein de ceux de se croient les plus anti libéraux. Cependant, les bénéfices politiques de ces pratiques (AMAPS, SEL, monnaies alternatives, etc.) sont considérables – mais ce ne sont pas les bénéfices qu’on croit. Ces pratiques ne menacent en rien le capitalisme qui peut se donner des airs de libéralisme. Le vrai bénéfice c’est que les gens se regroupent, font des choses en commun, se parlent – parlent de l’agriculture raisonnée, du saccage de la Planète, d’autres rapports que les rapports monétaires et marchands etc. Ces expérimentations locales sont la seule raison de ne pas désespérer. Elles nous montrent, même si c’est à petite échelle, que ces rapports différents sont possibles, comme Marinaleda en Espagne. Elles sont la preuve du mouvement en marchant.

Ce qui est critiquable c’est plutôt une tendance à l’apologie de personnes extraordinaires. La politique ne se fait pas qu’avec des gens formidables et la sortie du capitalisme ne se fera pas par explosion et percolation. En effet, pour sortir de la condition d’isolement et croître en taille, il faut que ces expériences rencontrent les conditions de leur viabilité. Par exemple, si on fonde une SCOP, le système bancaire standard n’est pas très amical. Par conséquent il va falloir changer les structures de la finance en accord avec ce but. De la même manière il ne faut pas exposer ces expériences à une concurrence sans frein où elles n’auraient que de la pénurie à partager.

Les vrais libéraux sont de grands marxistes et de grands gramscistes. Ils  jouent un jeu stratégique dans les grandes instances comme le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, la Commission Européenne, les lieux d’élaboration des grandes contraintes structurales où s’élabore le cadre écrasant des règles internationales : la dérégulation des marchés, la libéralisation du commerce international, les investissements directs sans limite et les délocalisations. Il n’y a plus d’alternative … sauf à sortir du cadre pour le refaire – ce qui veut dire jouer le jeu à l’étage supérieur des structures (évidemment les libéraux ne veulent pas en entendre parler !).
Il faut éviter que ce post-libéralisme tourne au succédané d’une révolution effondrée à force de ne pas respecter les aspirations minoritaires considérées au mieux comme des égoïsmes.

Métaphysique post-libérale

« Une métaphysique post libérale de l’insuffisance joyeuse s’ouvre sur le temps très long de la formation des schèmes mentaux les plus profonds. »  (Sic…)

Le débat s’installe peu à peu autour de « sortir du cadre » et autour d’une nouvelle métaphysique politique et sociale. Ces deux perspectives sont pour l’une très risquée et douloureuse – mais indispensable – et pour l’autre liée au temps long de l’émergence d’une pensée différente. Toutefois, dans notre monde qui va tellement vite, le temps long pourrait bien basculer brutalement dans le temps court lorsqu’une masse critique sera atteinte. Mais dans ce cas cela s’appelle une révolution – et souvent la roue rouge de cette révolution a la fâcheuse tendance d’écraser ceux qui l’ont mise en route. Il est vrai que la roue noire qui nous immobilise n’en rapproche pas moins vite le mur des limites et des dévastations. Il faudra un jour miser sans le secours d’aucune martingale sur le rouge ou sur le noir. Comme au casino, nous avons une chance sur deux…Mais au casino on ne parle ni préférence ni de « passion », pour reprendre le terme de Lordon.

Qui gagnera la course entre les dinosaures oligarchiques et la tortue des temps futurs ? Peut-être un troisième larron : le climat (ou la guerre?). Peut-être y penser ne sert-il à rien … dans l’immédiat. Pour revenir à une marotte personnelle, je me dis qu’on a bien oublié chez moi le règne de Simon de Montfort mais que l’héritage des cathares (ces rois de la défaite) reste toujours vivant et honoré. Au final, ils ont participé à sauver le monde de la barbarie. C’était des hommes modestes. Mais eux avaient le temps – pas nous.

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    LE  livre  LCA  …(lien)

 

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Une Reponse »

  1. Lordon sait s’exprimer de manière très originale et élaborée:

    http://finanbulles.fr/blog/?p=692

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