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Dorst, Combelles et la biodiversité
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 05/03/2014 – 17:54

A partir d’un échange avec le botaniste Pierre-Olivier Combelles

Je commencerai par la conclusion de notre honorable correspondant :

« Celui qui parle ne sait pas et celui qui sait ne parle pas » (Lao Tseu  -  Tao tö king)

Je me dis que je fais plutôt partie de la première catégorie définie par Lao Tseu 600 ans avant notre ère. L’avantage, c’est que je ne m’y sens pas seul. L’inconvénient c’est le sentiment, de temps en temps, de voir comme Sisyphe le rocher  redescendre au bas de ma montagne…

En préparant ce billet, j’ai l’impression d’une plongée plus que d’un survol comme nous y inviterait pourtant Francis Hallé et son « radeau des cimes » cité par Pierre-Olivier Combelles. Une plongée dans un univers à la fois feutré et serein, fait de vastes bibliothèques, d’herbiers, de dessins minutieux, de musées et de travaux confidentiels – et dans le même temps l’ouverture extraordinaire, discrète et radicale de ces travaux sur une réalité fondatrice. En fait, je vois ces chercheurs, ces « savants » au sens du XIXe siècle, comme les continuateurs et les dépositaires d’une vision à la fois humaniste et holiste de l’homme au sein de l’univers.

Aux sources de la révolte

Avec eux, nous sommes à la fois loin des passions et des batailles – et en même temps à la source même de nos révoltes et de nos espoirs. Au delà des modes et des tourbillons de l’actualité, ils nous rappellent l’impérative nécessité du respect de la nature, mais aussi la beauté et la sagesse secrète qu’elle recèle.

Peut-être faisons-nous fausse route avec nos batailles asymétriques. Mais non : je pense que nous faisons route commune. Simplement, nous avons oublié ces savants compagnons qui sont certainement nos pères pour la pensée. Ils ont commencé avec Rousseau, Darwin et Buffon. Ils restent plus près de nous que nous l’imaginons, ces sages discrets et doctes – comme le fut Jean Dorst dont ils se réclament souvent.

Prenons un peu de temps pour nous revisiter encore ce message du grand naturaliste que fut Jean Dorst. Tout est dit … et nous l’oublions.

« Q’importerait la science et ses leçons en matière d’environnement, si les hommes n’étaient pas animés par une conviction plus profonde que la simple raison ? »

Commentaire et prolongements

Bien longtemps après notre billet sur Jean Dorst j’ai eu le plaisir de recevoir récemment ce commentaire du naturaliste Pierre-Olivier Combelles qui nous écrit :

 «  J’ai connu Jean Dorst qui m’a aidé dans mes recherches au Labrador québécois puis dans les Andes et qui a présidé mon diplôme d’Etudes Doctorales au Muséum sur le Voyage de John James Audubon au Labrador en 1833 et sa contribution à l’histoire naturelle de la Côte-Nord du Québec ». Nos sommes ensuite devenus amis et puis il est mort. Lui qui n’eut jamais d’enfants, l’un des miens, son filleul et de sa dernière épouse, porte son prénom. Le profond philosophe s’était effacé derrière le savant, l’homme du monde, l’honnête homme, le protecteur des jeunes chercheurs, car, toujours disponible, il écoutait, guidait, aidait, mais sans jamais faire de prosélytisme. Sa pensée ne passera pas car c’est celle de la nature, exprimée par sa voix. »

Et plus loin  :

 « J’ajoute que j’ai découvert l’œuvre de John James Audubon dans une exposition sur Saint John Perse et les Oiseaux, au Musée Jacquemart André, dans les années 1970, alors que j’étais jeune étudiant. Le catalogue était préfacé par Jean Dorst, homme d’une grande culture. Je lisais beaucoup St John Perse à l’époque; j’ai découvert qu’Audubon était le seul nom propre de toute son oeuvre poétique. »

« Audubon était un créole comme lui, un Français d’Amérique, né à St Domingue, puis émigré aux Etats-Unis au moment de la Révolution Française. Moi  aussi je suis devenu un Français d’Amérique, naturaliste  vivant  d’abord entre la France et l’Amérique du Nord (Québec-Labrador) puis l’Amérique du sud (Pérou et Bolivie). J’ai refait à la voile (1989) son voyage au Labrador en 1833 puis je me suis « spécialisé » dans cette immense région où j’ai beaucoup voyagé pendant de longues années. »

« Je ne suis pas un spécialiste de la biodiversité! A ce sujet, vous pouvez consulter le site Internet et les ouvrages et articles de Patrick Blandin, du Muséum national d’Histoire naturelle:http://www.patrickblandin.com/ »

« Les expériences de Blandin, en recherche, en enseignement, sa participation à la conception de la Grande Galerie de l’Evolution, ses expertises, l’ont convaincu que l’écologie ne peut être une science se limitant à l’étude d’écosystèmes tenus à l’abri des « perturbations » d’origine humaine, ce qu’elle a été trop longtemps : la dynamique des écosystèmes et de la biodiversité ne peut se comprendre sans étudier les interactions hommes- nature, si bien que la question de l’avenir de l’ensemble des espèces et des systèmes écologiques qui forment la Biosphère est doublement éthique. 

Premièrement, parce qu’elle est indissociable de la question du devenir de l’humanité, deuxièmement, parce que l’avenir de la biodiversité dépendant des décisions humaines, le problème des valeurs que les humains doivent accorder aux espèces et aux systèmes écologiques se pose immanquablement. »

 » Convaincu que la conservation de la biodiversité doit être conçue dans une perspective explicitement évolutionniste, Patrick Blandin a été à l’origine, en 2004, avec le spécialiste de la faune sauvage François Moutou, de la mise en œuvre par l’UICN, au niveau international, d’un projet d’éthique de la conservation de la biodiversité. Il en est aujourd’hui l’un des animateurs. Ce projet, intitulé la « Biosphère Ethics Initiative », se concrétise en 2010, à l’occasion de l’Année Internationale pour la Biodiversité, à l’occasion de laquelle Patrick Blandin publie, chez Albin Michel, un ouvrage intitulé « Biodiversité, l’avenir du vivant »

 « Egalement lire (articles, interviews), écouter les conférences comme celle au Jardin botanique de Montréal  et voir le récent  film de Luc Jacquet et Francis Hallé « Il était une forêt » (note : Luc Jacquet c’est aussi La Marche de l’Empereur et Le Renard et l’Enfant) tout ce qu’a fait et que continue à faire  le botaniste Francis Hallé (Le Radeau des Cimes) http://espacepourlavie.ca/francis-halle , spécialiste des forêts tropicales qui abritent la majeure partie de la biodiversité terrestre (des millions d’espèces). »

 Note : sur ce site, j’ai retrouvé Pierre Rabhi, et un autre savant, Pascal Picq -  et sa conférence passionnante sur

 http://espacepourlavie.ca/pascal-picq _(Vidéo).

Attention : nous n’aurons pas le temps d’approfondir. Il faudra y revenir !

Pierre-Olivier Combelles continue :

«Mais la « biodiversité » qu’on appelait avant la « nature » puis « l’environnement », cela commence d’abord par connaître et aimer ce qui nous entoure directement: arbres, plantes, animaux, le cosmos avec les étoiles. Comme disait Jacques Delamain « La nature c’est un secret » (voir lien).

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Humanisme et biodiversité

Nous, amis de LCA, déplorons que les milieux humanistes traditionnels aient terriblement du mal à ne plus se considérer au centre de l’univers. Ils y parviennent cependant à force de discussions plus ou moins rugueuses. Mais leur demander ensuite d’admettre les effets dévastateurs de l’anthropocène (en premier lieu le dérèglement du climat) est déjà trop. Quant à se poser la question de la nécessité de la biodiversité, c’est mission impossible !

Mon amie Marie-Laure et moi disons qu’en fait les Grecs anciens (pré socratique pour elle, moi je pencherais pour Platon et les stoïciens) sont d’un grand secours. Il faudrait,  – nous n’y parvenons pas toujours – nous décaler des polémiques, revenir vers l’idée de l’existence du beau et du bon en tant que partie constitutive et créatrice de l’univers. C’est dérangeant, mais cet héritage vaut quand même mieux que celui que nous nous apprêtons à léguer : une nature saccagée, des déchets radioactifs pour des centaines de siècles, une flore et une flore appauvries…

Il faudrait que nous soyons tous savants. Ce qui est terrifiant, c’est qu’à peu près tout le monde croit l’être – comme on est loin de Montaigne !!!

Notre génération doit se retrousser les manches et trouver très vite un discours plus convaincant. C’est très difficile mais c’est bien le moins qu’on puisse faire : nous ne sommes pas pour rien dans l’état des choses. Il faut apprendre à parler plus vrai, à écouter aussi.

Pierre-Olivier Combelles :

 « Entièrement d’accord avec votre amie Marie-Laure au sujet des Présocratiques. C’est le point de départ pour un Occidental qui n’a pas accès à la « pensée sauvage » (Lévi-Strauss) des peuples extra-européens dits « primitifs », y compris le taoïsme qui en est la forme pérenne. Le concept du yin/yang, par exemple, se retrouve sous la même forme symbolique chez les peuples andins, par exemple, comme dans tout le Pacifique…
Hannah Arendt ne disait-elle pas:   » La majeure partie de la philosophie politique depuis Platon s’interpréterait aisément comme une série d’essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d’une évasion définitive de la politique. » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1983, p. 285)
Quand Dorst parlait d’écologie politique, c’est bien parce que l’écologie fait partie de la Politique.
A partir de cela, on peut parler, ou choisir de se taire, car :

« Celui qui parle ne sait pas et celui qui sait ne parle pas » (Tao tö king)

Bien cordialement
P.O.C »

Pourtant, entre un monde anthropocentré et une approche cosmique, il nous faut encore une fois rester vigilants. Par exemple avec le créationnisme. Pierre-Olivier Combelles nous apporte sa vision de cette question.

http://pocombelles.over-blog.com/page-4090322.html

Nous pouvons avoir une approche peut-être différente, plus détachée de la religion, mais nous ne pouvons en aucun cas faire l’économie de ces questions. Partant de la stupéfaction où nous plonge une pensée aussi régressive, nous n’en avons pas pour autant fini avec le devoir de réfléchir au sens de la vie et à la place de l’homme dans l’univers – mais non : sa place dans l’univers qu’il a bouleversé. D’autant qu’il n’est pas excessif de voir entre le créationnisme et les milieux ultra-conservateurs un lien plus qu’inquiétant.

Ce monde, le même pour tous, n’a été créé par aucun dieu ni par aucun homme. Mais il était toujours, il est, il sera, feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure.
Héraclite d’Éphèse, vers 500 av. J.-C.

Défendre un devenir

Défendre un devenir n’est pas simple. Le défendre sans le secours de la poésie et de la pensée des philosophes, c’est tomber dans les pièges d’une vision contingente, c’est entrer sur le terrain des diatribes où les forteresses du vieux monde barrent la route à un futur apaisé et solidaire.

La porte est étroite et les pièges ne sont pas moins grands d’une perte de contact avec la réalité. Il y a très longtemps, une navigatrice un peu corsaire rencontrée sur l’étang de Thau me disait : « les homme devraient être comme les arbres, avec des racines profondes et vers le ciel des branches et des feuilles ». Françis Hallé ne dit pas autre chose, mais simplement il va plus loin encore.

Si nous admettons qu’une fleur se pare de couleurs et de parfums en vue d’attirer à elle les papillons et les abeilles qui vont favoriser sa propagation, pourquoi le monde ne se serait-il pas paré de la beauté afin aussi que les humains prennent soin de lui ? Mais les financiers et les grands de ce monde, retirés dans leurs hôtels de luxe et sur leurs yachts sur les mers chaudes, que sont-ils prêts à faire pour cette beauté dont ils croient qu’elle leur appartient ? Ils ne sont déjà pas bien prêts à la partager – et là commencent les problèmes. Nous ne sommes pas victimes des abeilles, nous le sommes des frelons – comme disait Platon.

Citons encore pour finir Pierre-Olivier Combelles :

« Pour ma part, j’ai résumé ma pensée et mon expérience dans une formule qui a été traduite en chinois:
Comme l’homme fait partie de la nature, l’esprit de l’homme fait partie de l’Esprit de la Nature.
                                         由于人是性的一部分,人的精神是性之灵的一部分

                     Yóuyú rén shì Xìngzhì de yībùfèn, rén de jīngshén shì Xìngzhì zhī líng de yībùfèn

ce  qui est la conclusion…et le point de départ de beaucoup de choses. «   (P.O. Combelles)

 

Une Reponse »

  1. L’appréciation de la beauté est effectivement complémentaire de la sagesse. Nous, humains, qui privilégions la force trop souvent, devrions rééquilibrer nos valeurs. Les triptyques permettent de concentrer la complexité, comme dans la devise républicaine.

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