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L’agonie du vieux monde
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 03/02/2014 – 15:15

 « Il y a crise quand l’ancien monde ne veut pas mourir et que le nouveau monde ne veut pas naître ». (Gramsci).

L’actualité, toujours, vient déranger l’ordre de nos rêves. Ou plus prosaïquement : pendant les manifestations, les travaux sur la Grande Transition ne continuent pas. En quoi ces défilés de « colère » nous concerne-t-il ? J’essaierai ici de montrer qu’ils portent en creux tout le travail qui reste à faire pour en finir avec l’illusion que les solutions de demain seront le prolongement de l’inaction d’aujourd’hui. Et pour dire aussi que si le populisme n’explique pas tout, la ligne de partage passe entre ceux qui pour en finir avec le monde actuel se tournent vers un passé imaginaire fossile et ceux qui ne savent comment répéter que l’avenir s’ouvre avec l’héritage des meilleurs et l’avant-garde de fraternelles ruptures.

Il me semble que les journalistes devraient être les messagers de ces ruptures et pas seulement la chambre d’écho de l’absence de sens.

Les journalistes

Nous sommes assez souvent critiques ici avec les media pour ne pas saluer comme elle le mérite encore une fois l’émission « Le secret des Sources » du 1er février.

Mais le fond est encore plus important que l’émergence de cette prise de conscience (et de distance) des journalistes sur leur propre travail. Comme il est dit en fin d’émission, le problème est bien l’absence de « Grandes plumes », d’intellectuels qui, comme Camus, Sartre, Aron et d’autres projetaient un éclairage qui surplombait l’actualité.

Comment s’étonner alors que les réseaux sociaux s’emparent de cette parole perdue ? D’autant que de nos jours il est permis de douter de tout. La science quantique, la relativité et le principe d’incertitude sont vite amalgamés en une bouillie de pseudo pensée qui se ramène au fait que si ni les banquiers ni les politiques ni les savants ne sont capables d’expliquer le monde, le « peuple » peut très bien s’en charger.

Cela ne serait qu’amusant si cette pensée ne prenait pas avec une accélération stupéfiante la pente de la droitisation extrême.

Des dizaines de milliers de Français descendent dans la rue. Ils fustigent non seulement la politique actuelle (ce qui est leur droit et pourrait se comprendre) mais aussi les structures mêmes de la République et de la démocratie. Ils n’hésitent pas davantage à insulter jusqu’aux plus hauts dignitaires de cette république qu’ils ne le font avec les journalistes.

Premier point : L’enquête

La composition des foules qui défilent est certes disparate mais une question se pose sans tomber dans la théorie du complot (on leur laisse ce privilège). Qui dirige, qui sont les instigateurs ? Que les motifs des uns ou des autres soient ou non légitimes, cette mobilisation comporte deux dimensions très claires.

D’un côté cette mobilisation est extrêmement efficace. Les réseaux sociaux sont très bien utilisés, très efficients, professionnels, avec une diffusion fulgurante et des effets décuplés par la vitesse de propagation et les vidéos virales. On peut se demander s’il ne s’agit pas d’une nouvelle »fracture numérique » qui laisse loin derrière les journalistes eux-mêmes.
Pour ma part j’avancerai une autre explication. J’ai dans ma vie, eu à deux ou trois reprises au moins, affaire à des hommes et des femmes qui avaient brisé certaines barrières – celles du respect de l’autre, de la pudeur, de la conscience – pour basculer dans des états « border line » où la schizophrénie et la paranoïa décuplent les forces et rendent tout permis. Mais parfois c’est seulement le cynisme et l’ambition aveugle. Le résultat est de se retrouver démuni face à ce qu’il sera légitime d’appeler « le mal » avec Arendt pour rester en bonne compagnie.

Donc, deuxième  point : qui dirige ? Personne, me direz-vous, ce sont des mouvements spontanés ou menés par des individus seulement excédés ou désemparés. Hé bien non. Les leaders de ces initiatives les plus irrationnelles (la dernière en date étant le retrait des enfants par peur de la « théorie du genre ») sont connus. Ils signent clairement sur la blogosphère et s’affichent en tête des manifs. Ils tirent de grosses ficelles, comme la rumeur, le noyautage des espaces participatifs des grands media comme Rue 89 ou Mediapart, les blogs de l’Express, du Nouvel Obs et du Monde, les détournements et falsification (faux tweets). La clé de leur succès sur le Web vient justement de ce référencement qu’ils maîtrisent remarquablement.

Ils ont pour nom Farida Belghoul, devenue (que fait-elle là?) proche de Alain Soral, antisioniste proche de Dieudonné, Béatrice Bourges, des proches du GUD, Axel Lousteau trésorier de Marine Le Pen, Frédéric Pichon (GUD), Frédéric Chatillon,  pour ne citer que ceux-là. La manif « Jour de colère était avant tout une manif d’extrême droite pour laquelle il me semble opportun de repenser aux Ligues et à la manif de 1934 avec des slogans comme : « Juif, casse-toi, c’est pas ton pays ! », « Faurisson a raison » et trois cibles : le juif, l’homo et la femme.

Bref, nous savons à présent à quoi nous en tenir, même si les manifs qui se suivent ne se ressemblent pas exactement.

Perte de guillemets

C’est vrai qu’à force de donner sur les media une minute aux racistes suivie d’une minute aux antiracistes sans contextualiser, il est impossible d’informer correctement. Trop souvent, l’omission des guillemets quand on parle de « théorie du genre », par exemple, entérine la main basse sur les mots.

La haine à la place de quoi ?

Mais bon, tout cela vous le trouverez en écoutant l’émission. C’est dit et bien dit.

Alors, personnellement, j’en arrive à cette question : de quoi la haine prend-elle la place ? Et par quelle fissure de cette coque dont « everybody knows », comme le chante Leonard Cohen (encore un juif ?) qu’elle fuit. Par quelle fissure s’immisce ce poison dans le vieux cargo de la démocratie occidentale ?

C’est le vide qui offre leur place à des monstres, c’est bien connu. Faut-il toujours en vouloir à ceux qui vont rouler leurs biceps body buildés et traîner leurs Doc Martin’s dans les rues de Paris et d’ailleurs – suivis par une foule parfois BCBG , juste affolée par le vide de son devenir ? Car pensez-y, cette fois, Messieurs les journalistes : que proposez-vous pour comprendre le monde ? « Everybody » sait à présent que la planète va à sa perte, que le chômage est là pour longtemps, que les hommes et les femmes politiques n’ont pas fait que mentir sur la crise : ils ne savent eux-mêmes que gagner du temps jusqu’aux prochaines élections en espérant que ne s’abatte pas entre temps l’épée de Damoclès de la dette ou de gigantesques déséquilibres financiers.

C’est que, en effet, nous  – ou plutôt vous, en dépit de votre talent et de votre bonne volonté – mais nous, dans l’ensemble, continuons à défendre et illustrer un monde disparu. La supernova du capitalisme du XXe siècle (qui était le prolongement des Temps Modernes depuis le XVIIIe siècle peut-être) a explosé dans l’espace mais si loin de notre perception, si loin de notre capacité d’entendement – que nous n’avons pas encore reçu la lumière de ce bouleversement.

Pourtant cette déflagration n’est pas une surprise. Elle a été annoncée au siècle dernier dès les années 30 – et elle a alors donné lieu au désarroi et à la dérive de la pensée.

Hadrien France-Lanord  nous rappelle dans Le Monde que, quel que soit le jugement qu’il convient de porter sur l’engagement antisémite de Heideger,

«  en tant que philosophie, sa pensée pose un ensemble de questions à notre époque : quel sens a le fait que le savoir, sous la forme presque exclusive de la science, est sommée de livrer à travers des dispositifs de recherche des résultats les plus efficacement utilisables et rentabilisables ? Que signifie une époque où la politique est la gestion économique d’un pouvoir qui n’a en conséquence pas de garants, mais des administrateurs inféodés à sa budgétisation ?
Quelles sont les implications du biologisme qui somme l’existence humaine de se livrer en tant que processus biologique ? Comment assumer la modernité, c’est-à-dire nous réapproprier l’héritage du coup d’envoi grec à notre époque où « le fil de la tradition est rompu » (Hannah Arendt) ? Comment repenser, hors des cadres théologiques traditionnels, le divin et le sacré à l’époque de la mort de Dieu ? Comment donner accueil à l’espace poétique moderne dont des interlocuteurs privilégiés de Heidegger tels que le poète allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843), le poète américain George Oppen (1908 – 1984) ou Paul Cézanne sont des figures éminentes ? »

Pour notre niveau de compréhension, Heideger, avec bien d’autres depuis, nous somme de prendre conscience de la disparition de ces liens. C’est très abstrait.

 Concrètement

Concrètement pourtant, si la redistribution mondialisée du travail est une chose entendue, mais les limites de la croissance, pour commencer, ne le sont pas du tout. Pour faire simple sur ce seul sujet, il est urgent d’introduire quelques certitudes dans le discours politique occidental. Quoi que nous fassions et en dépit de mouvements sporadiques, si la croissance mondiale se maintient pour un temps encore (limité) autour de 3%  avant de retomber, il est pour des raisons démographiques (croissance démographique), techniques (niveau de développement actuel) et écologiques (matières premières, « services » de la nature) inenvisageable d’espérer une croissance à moyen terme supérieure à 1% pour nos pays développés. L’inconscient collectif n’est peut-être pas aussi inconscient qu’on le croit : comment cette réalité cachée (et l’inefficacité des politiques qui prétendent l’ignorer) pourraient-elle éviter la panique chez les personnes les plus exposées à ses conséquences ? Travailleurs précaires d’un côté, classes moyennes menacées de déclassement de l’autre, jeunes privés de tout repère et d’avenir enfin – ne sont pas aveugles sur ces menaces.

Il en va de même pour une infinité de questions qui se posent mais qui se réduisent à quelques axes simples : le changement climatique, nourrir 10 milliards d’êtres humains, la dette publique, l’autonomie politique…

La simplicité de ces axes et l’absolue coïncidence des impasses politiques avec ces questions font que tout le monde comprend bien que le discours officiel est vide de sens. Rien ne s’oppose vraiment au développement d’idées qui pour beaucoup de citoyens de nos pays sont sinon morales du moins « logiques« , crédibles face à cet effondrement. En l’absence de toute formation et surtout de tout exercice politique ou syndical, la première solution, la plus évidente, est la politique du pire. Les plus modérés (Attac) se résignent à attendre la prochaine crise écologique (ou nucléaire) majeure. Les plus hâtifs se persuadent qu’un conflit nucléaire éliminera quelques milliards « d’en trop » sans bien entendu leur nuire personnellement. D’autres se tournent vers le seul passé qu’ils connaissent parce qu’il n’est pas trop éloigné et déterrent sans complexe les fantômes de l’ultra droite et du nazisme.

Est-ce à dire que je les excuse ? Evidemment non. Mais j’en déduis (je me trompe peut-être, malheureusement) une voie pour lutter contre cette peste camusienne. Puisque c’est l’avenir qui effraie, ne suffirait-il pas de l’éclairer ?

Eclairer

Mais alors il nous faudrait une lumière cohérente, du type de celle que nous savons générer dans nos lasers : linéaire, puissante, concentrée – et simple.

Nous avons en fait délaissé le seul laser capable démettre cette lumière. Ce laser s’appelle la solidarité universelle. Cette lumière dissiperait d’abord deux ombres funestes : l’illusion d’une course au bonheur que décrit très bien cette expression « pied au plancher et klaxon bloqué » : richesse matérielle, dissipation sans borne.

Cette lumière nous rendrait ensuite heureux et non pas inquiets quand des peuples immenses se remettent en marche, comme la Chine et les BRICS. Cette lumière servirait de guide pour les peuples qui peinent à sortir de l’obscurantisme comme l’Egypte et la Syrie – et les aiderait à s’extraire des déchirements de leur terrifiant enfermement comme c’est davantage le cas en Tunisie.

Cette lumière nous rappellerait des choses simples. Que le soleil, vénéré depuis la plus haute antiquité, sera notre salut : l’agriculture, l’éolien, l’hydraulien, la biomasse, le photovoltaïque doivent nous rappeler que nous sommes, sous sa bienveillante énergie, une part de la Terre vivante où toutes les espèces participent à la vie. Elle nous rappellerait que les éoliennes peuvent heurter notre vue mais qu’elles ne feront jamais exploser notre rétine. Que les paysans sont le sang de la terre et non les otages des multinationales. Que la finance et la dette obéissent à des lois aussi anciennes que les tablettes sumériennes mais que nous avons volontairement masqué la moitié de ces signes pour n’en garder que ceux de l’inégalité.

Evidemment, descendre dans la rue avec ces rêves est un sport de combat. Mais y descendre en treillis, armés de matraques – et mieux si pas affinité, ne nous gagnera aucune bataille. La question est de savoir si la pensée est une perte de temps face à l’urgence de l’affrontement ou si elle est l’arme du futur. Je vais vous dire : je n’en sais rien … mais je n’ai pas le choix.

Un ami de LCA me disait en substance récemment : nous sommes âgés, chargés de devoirs et de tâches multiples qui font de nos retraites un chantier sans repos, mais le pire c’est que nous ne passons pas assez de temps à penser le futur, à parler du futur.

Le silence du futur

N’est-ce pas à cause du silence d’une parole vraie sur le futur que ces hommes et ces femmes défilent dans les rues au son de slogans d’une inacceptable violence et d’une bêtise sidérante ? Ou bien, est-il vrai que je suis irrémédiablement naïf ?

Revenons à cette petite radiographie des « manifs pour tous » et autres trouble-cœurs. Il est évident qu’une part significative des meneurs de ces déferlements « populaires » défend très directement ses intérêts les plus matériels. Ils choisissent cette voie parce qu’ils seraient éliminés par toute autre solution démocratique ou civilisationnelle. Leur incompétence, leurs esprits bornés et cupides, leur soif de pouvoir et de violence – ne peuvent pas trouver d’autre champ d’action. Je n’ai aucun plaisir à penser ainsi mais je repousse juste d’un cran la machine à repenser le temps et je vois bien quelle était la nature de ceux qui ont entraîné le peuple allemand dans une folie meurtrière. L’homme n’est ni bon ni mauvais : en chacun de nous l’ombre le dispute à la lumière. Sachons, là aussi, capter cette lumière, en faire une force en nous aidant de l’ombre : c’est bien ainsi que le bon vieux Carnot a fini par propulser nos voitures avec sa thermodynamique, non ?

L’idéal contre l’idéologie

C’est pourquoi, oui, je m’obstine encore et encore à montrer que le savoir,  la technique et la science nous ouvrent une immense avenue pour nous libérer de nos impasses. Encore conviendra-t-il de continuer avec d’autant plus de soin à nous orienter sur ces pistes nouvelles. Le champ des possibles est non pas fini mais infini. C’est aussi ce qui a fait trébucher Heideger : la puissance de la liberté. C’est encore là qu’a trébuché Prométhée. Les mêmes pièges nous guettent, mais pour l’instant, l’urgence est de montrer puis de pousser ces portes nouvelles. D’autres, puissants et riches, s’arc-boutent pour nous en empêcher, parce que leurs richesses (les milliers de milliards virtuels de leur pétrole, de leur gaz et de nos dettes) vont s’évaporer dans ce monde nouveau. On les comprend. Iront-ils jusqu’à encourager les foules affolées dans la dévastation de la république ? Cela s’est déjà vu. Nous ne pouvons répondre à ce qu’il faut dénoncer comme l’idéologie de l’ultra-droite que par un idéal inaccessible mais à la porté des rêves de tous. Après tout, les aborigènes de Tasmanie y sont parvenus pendant 10 000 ans sans disposer de notre science…

Non, nous ne sortons pas de notre piste en dénonçant ces dérives, en nous opposant à cette violence, en critiquant ces extrémismes : je dis seulement que la transition énergétique et une approche respectueuse de l’environnement, du vivant et de la Planète sont les contre-poisons exacts contre la folie que les hommes ne peuvent plus se permettre de ressusciter à l’heure de l’arme atomique.

 

PS : Aujourd’hui le 4 février … le gouvernement fait marche arrière ! Chacun en pense ce qu’il voudra. Pour ma part j’estime que cette nouvelle capitulation fissure en core davantage la gauche et je maintiens mes propos : ce n’est pas en fuyant les conflits qu’on en élimine les causes et le vrai choix consiste soit à aller à l’affrontement soit à développer et défendre fermement ses idées – on aura compris ma préférence pour cette seconde option. Mais qui suis-je ? Un très peu de chose, un nobody aux yeux des politiques.

Combien de nobodies ? Comptez-vous !

 

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    LE  livre  LCA  …(lien)

 

Classement  

2 Reponses »

  1. Merci Serge pour cette analyse très fine et pertinente. Une autre explication, peut-être à cette précipitation vers ceux qui aiment les coups de menton: le fait de préférer les ailes faussement protectrices de l’aigle qui va plumer sa proie à la remise en cause du rêve consumériste.

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