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Hollande : pourquoi je doute
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 22/01/2014 – 16:45

La suppression des cotisations « famille » des charges patronales représente, on l’a vu, de l’ordre de 30 milliards d’euros.

Soit. MAIS ces charges ne représentent au plus que 5.4% des salaires bruts. Lesquels ne représentent globalement que 20 à 25% du CA des sociétés (de l’ordre de 9% pour les ouvriers chez Peugeot). Bien sûr : globalement. Mais tout de même : en terme de « compétitivité » c’est un impact de l’ordre de 1.5%… à condition que cet avantage ne se retrouve pas directement dans la poche des actionnaires ou des dirigeants.

Donnant donnant ?

Oui mais : « en échange de création d’emplois »… Donc effectivement dans ce cas il devrait y avoir 5% d’emplois en plus et 5% de chômeurs en moins (mais toutes les entreprises ne vont pas signer !).  Mais alors les entreprises continueraient à se porter aussi mal et notre compétitivité ne serait pas améliorée – et ce n’est sûrement pas cette perspective qui ravit le MEDEF.

Ces chiffres sont-ils cohérents ? Ils me viennent de diverses lectures assez récentes mais il faudra vérifier. Néanmoins, 30 milliards sont à rapprocher du PIB. Dans le PIB le part du privé n’est que l’ordre de 50%. Donc 30 milliards sont en gros à rapprocher de 1000 milliards – donc 3%. CQFD : ce n’est pas avec cette mesure que l’on va compenser le handicap « euro » de la France que certains situent autour de 20%.

A moins que la croissance …

Bravo, là encore ! Il faudrait raisonner « toutes choses égales par ailleurs » ce qui est doublement faux. D’abord parce que les restrictions budgétaires vont avoir un impact négatif sur l’investissement et l’activité interne – notamment pour les TP. Mais surtout la baisse des services publics ne peut en gros signifier qu’une chose : l’accroissement de la part du financement individuel privé – notamment de la santé – et donc une baisse du pouvoir d’achat.

En réalité je me demande si ces mesures ne cachent pas leur véritable nature – qui serait une forme de dévaluation cachée. Avec la même somme en euros, nous pourrons disposer de moins de pouvoir d’achat parce qu’une part de nos revenus devra compenser le désengagement probable de l’état. Je ne dis rien des retraites qui, un jour ou l’autre, subiront un nouveau coup de ciseau.

Nous « savons bien » que l’emploi ne repartira de façon durable qu’avec une croissance de l’ordre de 3%. Or, à la lecture du volumineux ouvrage de Piketti (« le capitalisme du XXIe siècle ») nous réalisons que la croissance la plus probable pour les pays développés sera à l’avenir de 0.5 à 1% ! Cela, nos dirigeants ne peuvent l’ignorer. En toute logique la seule issue consiste, outre une remise en ordre indispensable du budget, à réduire significativement le temps de travail. Là aussi un raisonnement à la hache pourrait faire passer le chômage de 10% à 5% par une baisse de 5% du temps de travail. C’est à dire par exemple un congé sabbatique de 2 ans sur la carrière ou le passage à une semaine de base de 35 à 33 heures – nous sommes proches de  la revendication de la semaine de 4 jours de Nouvelle Donne et du Collectif Roosevelt !

Toutes ces évaluations sont évidemment grossières. La situation est extrêmement différente entre les grandes entreprises impliquées dans la mondialisation et les PME et artisans qui vivent très difficilement. Toutefois, cessons aussi de pleurer sur ces « petits » :  il faut avoir vécu le sentiment de fierté et de liberté quand on possède en propre une très petite entreprise pour comprendre que cette liberté-là a un prix. Et pour eux, la baisse de charge, fût-elle minime, va directement dans leurs fragiles résultats et c’est tant mieux. Mais plus d’emplois ? Vous plaisantez, j’espère. Juste un peu moins de faillites, au mieux. Quant aux grands groupes … Si l’engagement du MEDEF reste totalement virtuel on peut imaginer qu’ils s’accommoderont très bien d’un allègement des charges dont ils sauront parfaitement limiter les contreparties.

Rouler à gauche

En fait, gouverner « à gauche » est aussi difficile pour nous, Français, que de rouler à gauche. On devient effrayés par la proximité de ceux qui nous croisent et incertain sur la marge qui nous reste par rapport au bas-côté. Et le pire ce sont les changements de direction – surtout à droite ! Mais notre situation est encore plus difficile : nous nous mettons à piloter à droite une voiture équipée d’un volant anglo-saxon situé à droite du véhicule. Cette fois-ci c’est le passager qui est terrorisé. Je peux en témoigner : mon ami collectionneur m’a amené dans sa vielle Jaguar qui correspond à cette redoutable configuration…

En fait, la seule solution consiste à mettre à la tête de l’état un homme extrêmement intelligent et fin stratège capable de tenir sans coup férir des discours contradictoires mais capable surtout de faire exploser en vol les escadrilles de l’opposition, de couper l’herbe sous les pieds des plus conservateurs pour permettre aux godillots de ses troupes de fouler des terres inespérées.

 

 

Bien sûr, Hollande n’est pas Mitterrand. Mais tout de même, pour embarquer (ou peu s’en faut) dans sa logique un Balladur, pour recueillir l’assentiment implicite de l’ensemble de la presse (ou presque) et d’une large partie de l’opinion avec une proposition dans le droit fil des politiques que la plupart des économistes considèrent comme contre productive et dépassée, il faut beaucoup de talent. Et encore plus de talent pour l’entourer d’un tel flou que chacun y va de son espoir – fût-il contradictoire.

Bravo l’artiste ! Artiste qui par ailleurs aurait pu être en outre vigoureusement attaqué sur sa vie privée – mais les Français aiment les Florentins, ou à défaut les Don Juan, suffisamment en tout cas pour se contenter d’un libertin inattendu.

Tout cela ne serait pas grave si nous n’étions pas tentés de le croire.

Je le répète : la pierre d’attouchement est le chômage. Là dessus nous sommes d’accord avec le Président. Mais la Roche Tarpéienne  n’est pas loin du Rubicon franchi par notre Président. Et cette roche pourrait s’appeler de nos jours l’illusion de la croissance.

Libido

Et un mot m’est venu. Pas tout seul : juste en écoutant France Inter. Quelquefois il est salutaire de revenir à des media plus rugueux que France Culture et Arte. Le mot « libido ». Cela m’a rappelé la lointaine lecture de Rezvani (je n’insiste pas : qui se souvient de cet écrivain qui échappait de justice aux geôles du Shah d’Iran en se réfugiant e Provence ?  Mais oui : tout colle, tout se recompose. Il est douteux (nous l’avons déjà dit ici) que nos dirigeants politiques et les dirigeants des grands groupes soient aveugles. Alors, j’ai fait un rêve pas merveilleux.

J’ai fait un rêve

J’ai rêvé que ces gens-là savaient parfaitement, par exemple, que les mesures d’allègement fiscal n’allaient pas créer d’emploi. Ils savaient que la croissance ne dépasserait guère 1% à l’avenir. Ils savaient que les matières premières ne cesseraient de devenir plus chères et plus rares. Ils savaient que le climat allait se dégrader au point, par exemple, de mettre en péril nos 6000 km de côtes (plus 1380 km pour Antilles et Guyane).

Dans mon rêve, tous les dirigeants politiques, économiques et industriels étaient très intelligents – normal : ils sortaient tous des meilleures écoles. Et dans mon rêve toujours ils se moquaient bien de savoir comment nous allons – ou comment va la planète. Non, ce qui les «excitait » (vous préférez : les faisait bander ?) c’était de jouer avec cet immense Monopoly, non pour gagner mais juste pour jouer.

Alors, d’abord, évidemment, ils avaient des vies privées palpitantes… Et puis ensuite il faut beaucoup d’argent pour jouer, alors ils le prenaient aux moins nantis (ils sont bien plus nombreux). Et ils jouaient tantôt à nous faire peur et tantôt à faire des promesses qu’ils ne tenaient jamais. Juste parce que dans ce grand théâtre chacun tenait sa place, son rôle. Juste pour le plaisir. Au passage, de plus en plus d’entreprises « réelles » se comportaient en fait comme des entreprises virtuelles, la règle étant de les rendre tellement belles, tellement attrayantes que d’une part on les revendait 10 fois leur prix et que d’autre part celui qui achetait était persuadé qu’il pourrait en faire autant.

Mais non : c’est un rêve, vous dis-je

Bref : on voit bien que tout cela n’était qu’un rêve, n’est-ce pas ? On vient en effet de redécouvrir que l’une des motivations les plus profondes de l’homme est non pas l’égoïsme mais au contraire l’altruisme, la recherche de comportements qui nous rendent fiers d’être nous-mêmes. Cà tombe bien, tenez : j’ai très envie d’être bon, ce soir. Par exemple avec les dirigeants du CAC40. On avec ce grand parti qui a hérité, justement, de ces idéaux afin de garnir les rangs de l’Assemblée Nationale.

Par contre, à présent que me voici réveillé, je n’ai plus tellement envie de rêver. Curieux, non ?

Bon, je vais me replonger dans mon Piketty favori où je puise une bonne part de ces idées bizarres. Peut-être que si je m’applique bien, peut-être pourrai-je moi aussi entrer dans le grand manège par la petite porte. Mais non, justement : j’ai déjà refusé. Je vous raconterai cela quand nous nous connaîtrons mieux.

Le cheval vendu deux fois

Justement, à propos de Piketty, il nous rappelle judicieusement qu’on nous a vendu deux fois le cheval, ce qui se traduira par une aggravation du déficit et non sa réduction. Les fameux 50 milliards d’économie avaient déjà fait l’objet d’un engagement auprès de la Commission Européenne. En particulier, on recycle les 20 milliards  du CICE… Le résultat tout de même c’est que nous allons alléger les impôts non pour rétablir nos comptes mais pour aider les entreprises. On verra bien ce qu’en pensent « les marchés » : il n’est pas exclu que  nous ayons à subir encore plus durement le contexte international de redémarrage de ces taux.

Mais le verre moins qu’à moitié plein n’est pas vide non plus

Il ne faut pas non plus rester sourds aux autres sujets du discours. En particulier  la convergence énergétique, un « Airbus énergétique ». Là on pourrait applaudir. Seulement voila : dans ce consortium nous arrivons avec nos gros sabots nucléaires – mono spécialisation, investissements phagocytés par l’atome. Quelques jours après on apprenait en effet le mariage AREVA-GAMESA pour l’éolien offshore. Pour le coup l’Airbus est franco-espagnol. Bon, on peut se tromper – l’essentiel est quand même là : pérenniser les énormes avancées espagnoles dans ce domaine et créer un groupe capable de concurrencer Siemens et Vesta (Danemark) et MSH (Japon). L’enjeu ce sont 10 milliards d’investissement pour 6000 MW en en Manche et Atlantique d’ici 2022. Voila pour une fois les nouvelles frontières évoquées avec aussi un objectif : rapprocher le prix de revient de cette électricité de celui de l’EPR (actuellement on est encore au double).

Restent les mesures qui se succèdent pour la formation, voire une certaine rationalisation (?) des structures administratives. En attendant, ce qui manque n’est pas forcément l’offre : c’est la demande – où sont les clients ? Où seront-ils une fois que les contradictions et le flou de ce programme ne laisseront pas d’autre choix que l’augmentation de la CSG – fût-elle proportionnée ?

Comme quoi,  s’il est tellement difficile de désespérer complètement, il n’est pas plus facile d’espérer. Notons seulement que les lignes bougent : ne serait-ce pas le moment de les tirer à nous ? Oui, mais comment ?

Allez, bonne année ! Trop tard ? Mais non !

NB : J’ai commencé ce billet avant la diffusion de  L’Esprit Public du dimanche 19 janvier. Réjouissons-nous de nombreux points de convergence et de l’enrichissement que nous apporte encore une fois cette émission du service public (France Culture). Vous pouvez accéder à l’émission sur ce lien.

Classement  

3 Reponses »

  1. On peut se demander quand les tours de magie seront dévoilés. Tout en déposant régulièrement des offrandes sur l’hôtel de la croissance… on nous impose une décroissance honteuse parce que cachée pour que le business continue encore un peu sa course folle.

  2. Moi je propose une autre pacte de responsabilité :
    Nous objecteurs de croissance ,

    Vu la situation de notre climat
    Vu l’urgence de diminuer le déchargement du carbone dans l’atmosphère
    Vu qu’une diminution de 10% de ce déchargement par an est nécessaire pour sauver la possibilité de la survie de l’humanité
    Vu le système économique actuel de gaspillage illimitée d’énergie et de matériaux en mépris total de la nature et la population
    Vu le manque de volonté d’agir de la part de l’Europe
    Nous , les objecteurs de croissance nous nous engageons à faire la grève chaque 10° journée de travail .
    Nous persistons aussi longtemps jusqu’a que les preuves soient livrées que les mesures nécessaires sont pris pour réaliser l’objectif préposé .
    Nous avons l’intention d’y ajouter chaque année un jour aussi longtemps que nécessaire .

    Nous appelons les syndicats de reconnaître et légitimer ces jours de grève comme grève légitime .

  3. [...] http://dtwin.org/WordDD/2014/01/22/hollande-pourquoi-je-doute/ [...]

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