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Finance et transition
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 03/12/2013 – 10:48

Les projets que nous évoquons régulièrement autour de la transition ont tous un point commun : ils nécessitent des investissements. Inutile de dire à quel point le moment semble mal venu. Mais inutile aussi de nous cacher qu’un obstacle majeur à une justice non seulement sociale mais simplement universelle – est précisément la finance.

D’abord l’état

Si on me demande ce qui peut être fait, je dirai d’abord que, en dépit des apparences, des choses sont faites. Je ne saurais entrer dans les détails de la réforme bancaire, non plus que dans l’évolution du rôle par exemple de la BCE. Une nécessité apparaît de plus en plus clairement ; elle tient en deux termes : d’abord l’état, ensuite l’Europe.

L’état doit reprendre son rôle et sa dignité. Il n’a pas à être au service des banques qu’il a sauvées. C’est plutôt l’inverse qui devrait s’opérer. Et ce n’est pas aux citoyens de couvrir les erreurs des banques. Mettre l’état au dessus des banques c’est établir une hiérarchie, celle du bien commun et du projet au-dessus de l’intérêt des possédants.

Les possédants ont le droit de rechercher leur intérêt et le profit. Ils ont le droit de risquer, d’entreprendre et de réussir. Ils ont aussi le droit d’échouer – ce que personne ne doit souhaiter. Mais d’une part leur action ne peut pas se passer de l’état, de l’environnement social, des infrastructures et des lois dont celui-ce est le garant. D’autre part, la machine capitaliste laissée à elle-même n’évolue pas vers une main invisible de plus en plus improbable mais simplement vers l’ubris et la violence. C’est à l’état qu’il revient non seulement de fixer des règles mais surtout de PREDIRE l’avenir comme le dit Jean-Pierre Dupuy dans sa logique paradoxale du futur récursif.

Ce dont nous rêvons ne se réalisera pas si nous ne le rêvons pas.

Fédéralement parlant

Nous vivons dans un monde complexe, interdépendant, et rétablir une société plus juste ne pourra s’opérer que dans l’articulation d’une action nationale – y compris régionale – et une dimension internationale – et d’abord européenne.

Cette contrainte se traduit par des tensions difficiles à résoudre. D’un côté nous souhaitons préserver notre indépendance et notre liberté d’action nationale, et de l’autre nous souhaitons une Europe forte – c’est-à-dire l’abandon de tout ou partie de notre liberté d’action nationale.

Il serait bien présomptueux de prétendre détenir la clé de cette question. Tout ce qui peut être tenté devrait s’articuler sur un autre pari : celui de la démocratie. Or il est devenu commun d’accuser la démocratie de manquer d’efficacité.
Au cœur de ces contradictions, les questions de l’énergie et du climat peuvent contribuer à établir une démocratie renouvelée, légitime et efficiente. Cette évolution pourrait s’opérer au plan national avant, si elle démontre son efficacité, de s’étendre à l’échelon européen – s’il est vrai qu’il nous reste quelque chose de l’audace qui en 1792 a su imposer son modèle au monde entier… Reconnaissons que c’est espérer beaucoup.

Haute Autorité à l’Energie et au Changement Climatique

Plusieurs groupes de penseurs, d’économistes et de politiques (dont le Club de Rome et Négawatt) croient en la création d’une Haute Autorité à l’Energie et au Changement Climatique. Cet organisme aurait un rôle consultatif fort sur tout projet et tout investissement majeur concernant l’énergie et le climat. Certains lui voient un droit de blocage.
Sa taille resterait limitée – de 20 à 30 membres, peut-être moins – et la désignation de ses membres devrait à la fois tenir compte de la volonté nationale mais aussi de la compétence et de l’indépendance de ces acteurs.

Haute autorité financière

La seule instance actuellement à même de générer des crédits est la BCI, prêteur in fine pour les grandes banques qui en usent ensuite au gré des projets qu’elles favorisent. Ce fonctionnement est vécu comme une injustice par un groupe important d’économistes (les Économistes Atterrés) mais aussi par de nombreux penseurs – peu présents sur nos écrans et dans nos journaux, ce qui est une part du problème.
D’où l’idée de créer un organisme européen régulateur bancaire basé sur des principes voisins de la Haute Autorité et l’idée aussi d’étendre le rôle du parlement européen –  mode de scrutin plus clair, partis européens, président élu.

Les économistes atterrés

Pour son intervention lors de la conférence du 7 novembre 2013, Jean-Marie Harribey a diffusé ce PowerPoint issus d’études du CNRS.
Le premier diagramme qui apparaît dans cette étude est fondamental – et saisissant.


On voit ici vérifiée l’affirmation de Tim Jackson : l’impossibilité du découplage entre émissions de CO2 et PIB.
Les points les plus saisissants sont :
· Un PIB mondial qui a triplé depuis 1970
· Un léger découplage CO2/PIB (-40%) qui s’est figé depuis les années 2000
· Une consommation d’énergie qui a doublé
· Une production de CO2 qui a pratiquement doublé
· Une progression actuelle de 3.5% par an
(Groupe de Recherche en Economie Théorique et Appliquée – UMR CNRS 5113)

L’échec de toutes les politiques de maîtrise des émissions de CO2 est patent.
La politique des quotas d’émissions est particulièrement absurde. Du fait que les quotas attribués aux industriels européens représentaient en 2008/2012 98% des émissions, les industriels n’ont eu à payer que 2% de leurs émissions avec un prix actuel entre 3 et 4 euros la tonne … soit au final entre 6 et 8 cts la tonne.
Pour un ordre d’idée, avec 1 tonne de CO2 émise, c’est moins de 8 cts pour 10 000 de km avec une voiture moderne…
Donc, prix dérisoire.

Le prix de la transition

Cette fois c’est du grain à moudre qui nous vient du CNRS. Cet exposé vient renforcer (et d’ailleurs conforter) nos précédentes approches.
Les estimations du GRETha sont :

· Besoins en investissements : environ 3 % du PIB européen, soit 350 à 400 Mds € par an pendant 10 ans, 60 Mds par an pour la France.
· L’UE estime à 1,5 % du PIB européen les investissements nécessaires pour diviser par 4 des émissions de GES.
· Effort global (Europe et reste du monde) pour opérer l’ensemble de la transition écologique estimé à 3 %  du PIB mondial ( les Nations Unis le sous-estiment en se basant sur une croissance très optimiste).

Comment trouver ces ressources ?

  • Création monétaire

Elle est indispensable et légitime si elle correspond à un projet d’avenir (et non à des réductions d’impôts). Ce « déficit » ne devrait pas être pris en compte dans l’objectif 3% de Maastricht.

Cette vision implique :

· maîtrise collective de la monnaie
· réforme fiscale
· banques publiques
· contrôle démocratique.

  • Fiscalité énergétique

La France taxe peu par rapport à ses voisins (qu’on ne me ressorte l’argument du nucléaire : en prenant en compte l’empreinte carbone des produits importés, nous ne faisons pas mieux que nos voisins – voire pire du fait du trafic routier). Chaque Français est responsable non de 6.7 t comme annoncé, mais 9 t de CO2.

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En France, les carburants sont fortement taxés, mais pas les autres usages du pétrole (fioul domestique, fioul lourd). L’usage domestique du gaz naturel est peu taxé. Résultat : une taxation globale des combustibles fossiles inférieure à la moyenne

Si nous parvenions à rejoindre le niveau de taxation des pays nordiques (autour de 2%), ceci représenterait plus du quart de l’effort de transition.

L’écotaxe poids lourds

La « taxe nationale sur les véhicules de transport de marchandises » (ou « écotaxe poids lourds ») a été décidée en 2009, à l’issue du Grenelle de l’environnement, initiative de Nicolas Sarkozy dans la lignée de la signature, en 2007, du Pacte écologique de la Fondation Nicolas Hulot.
Le texte a été voté à l’Assemblée par 59 voix pour, 14 contre et trois abstentions.
L’objectif : inciter les entreprises à privilégier des modes de transport moins polluants et des circuits plus courts pour leurs marchandises

Vaste sujet… qui se traduirait par une augmentation d’environ 10% du prix facturé parles camionneurs de plus de 3.5 t sur certains trajets (13 cts). Au final, pour le consommateur, en moyenne de l’ordre de 0.4%
Voyez l’excellent dossier de FranceTVinfo sur ce lien.

L’écotaxe devrait (aurait dû) rapporter un peu plus de 1 milliard avec un retour vers l’amélioration du réseau de transports ( y compris fluvial et ferroviaire). On connaît les oppositions – parfois étranges car les régions les plus violemment opposées recevraient plus d’argent que les prélèvements sur les transports…

Mais bien sûr l’écotaxe représente 1 milliard … sur les 60 requis.

Il existe d’autres voies

L’exemple allemand (mais aussi américain)  témoigne du succès d’un partenariat public-privé :

· Emprunts publics obligataires garantis par l’état
· Fond énergie-climat pour recueillir la taxe carbone
· Effet levier public-privé : 600 millions injectés ont permis 7.6 milliards d’investissement
· Aides publiques proportionnées aux résultats

Bien sûr, le document de Jean-Marie Harribey est trop synthétique. Bien sûr aussi on nous demandera ce que vient faire là le CNRS ? Sur ce dernier point on pourra considérer qu’il se charge d’une partie du travail que ne font pas les partis politiques !

Conclusion

Il ne suffira de dire que la construction d’éoliennes va améliorer la justice sociale. Et pourtant il serait dommage d’ignorer que ce n’est pas complètement faux. De même, le slogan de « sortir du capitalisme » ne pourra se suffire, ni même la présence d’une alternative réelle avec le monde coopératif
L’injustice dans le monde entier est en passe de devenir intolérable. N’oublions pas que pendant que nous débattons confortablement, des millions d’êtres humains souffrent de la faim, ne disposent pas d’eau potable et n’ont aucune chance d’accéder au développement, ni même à des conditions sanitaires décentes. D’un autre côté, la situation chez nous d’un nombre sans cesse croissant d’exclus – chômeurs en fin de droits, locataires expulsés, mères isolées, sans papiers – n’est pas plus acceptable.

Pour autant, un mieux-être pour tous devrait obéir à quelques règles intangibles. D’abord ce mieux-être ne doit pas retomber dans l’escarcelle de ceux qui prétendent nous le fournir. Ce mieux-être doit avant tout se concrétiser en un mieux-être-ensemble. Le rétablissement d’une véritable éducation, d’une justice sociale et d’une véritable protection solidaire tire sa valeur du type de lien qu’il favorise, d’une meilleure chance donnée à chacun de se montrer plus digne, plus généreux, de s’élever.

De même que nous avons appris l’essentiel de la démocratie des 3 ou 4 siècles de la splendeur d’Athènes, de même pourrions-nous relire ce que ces anciens et ceux qui les ont suivis (les stoïciens romains) disaient de la place de l’homme. Pour eux, l’homme était digne lorsqu’il servait le projet divin, qui était le bien. Depuis, nous avons appris avec Heisenberg et Dirac que Dieu jouait aussi aux dès – ce qui est très dérangeant. Cette incertitude n’a pourtant en rien annulé notre liberté de choix : soit une domination radicale de la nature allant jusqu’à sa négation, soit une attention redoublée à la manière dont le vivant s’organise sur la planète. La première voie a largement été explorée et ses effets sont catastrophiques – ils le seront encore plus demain. En explorant la seconde voie, une surprise nous attendait : la justice sociale et l’harmonie politique, la maîtrise de la violence sont aussi au rendez-vous de ce projet respectueux de l’environnement.

L’écologie au sens large est aussi une science du vivre ensemble – avec la terre, le vivant et les hommes. Il est beaucoup moins utopique qu’on ne le pense de nous inspirer de ces équilibres pour rétablir plus de justice entre les hommes. C’est aussi beaucoup moins abstrait qu’on voudrait nous le reprocher.
Concrètement, les leviers qui agissent dans le sens du respect de l’environnement interagissent avec le projet politique.

Le plus grand défi dans cet ébranlement sera finalement celui de la démocratie. Un hyper-libéralisme sans limite nous ont fait à ce point perdre confiance en l’homme que la tentation est grande de nous tourner vers un gouvernement autoritaire – au mieux celui des sages. Mais c’est la peur qui nous inspire cette solution que je crois désespérée. Tout au contraire, la mission des structures politiques consiste à redonner du sens par l’exemple de réalisations audacieuses et concrètes. Ces réalisations seront aussi des réformes politiques pour plus de justice fiscale, un meilleur commerce international et des régulations pour l’agriculture et l’environnement.

Ces réformes concernent l’échelle des grands ensembles culturels et continentaux – et en premier lieu l’Europe. Elles doivent cesser d’apparaître comme des palliatifs mais au contraire avoir valeur d’exemple et d’illustration pour un monde apaisé et coopératif. Pour cela, il faut avant tout rejeter un nihilisme rampant pour accorder à nouveau notre confiance à l’école, la recherche, la science, à l’industrie et au politique.

Autant dire que nous ne pouvons nous passer de personne. Si 1% de la population mondiale a été capable de spolier l’humanité non seulement de ses richesses mais surtout de l’espoir, 1% d’hommes et de femmes de bonne volonté seront bien capables de renverser ces fausses évidences et de montrer quel parti nous pouvons tirer des extraordinaires progrès de la technique et de la connaissance – sous réserve d’un débat et d’un contrôle démocratique.

Certes, l’ubris nous menace mais il ne doit pas nous paralyser si nous décidons ensemble. Il n’est que temps de nous mettre au travail … avant de nous poser les questions qui ne manqueront pas surgir du monde d’après. Le pire serait que le monde d’après soit le monde actuel – et dans ce cas il n’y aura même plus de questions à se poser. Mais nous n’en sommes pas là. Pas encore…

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