Banner
Caroline Eliacheff et Baby-Loup
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 13/11/2013 – 15:08

Il y a une variante très intellectuelle au « Tous pourris » ou à « La France en déclin » : c’est d’estimer qu’il n’y a plus de penseurs, qu’un bon penseur est forcément un penseur mort.

A regarder la photo de Caroline Eliacheff, on est rassuré sur un point : elle a l’air drôlement vivante ! Reste à savoir si elle pense… Avec les femmes, n’est-ce pas ?

Un rapide tour sur Wikipedia sera de nature à nous rassurer : « Bon sang ne saurait mentir ». Remarquez que c’est ce que disaient les aristocrates en montant à l’échafaud pour ne pas faire mentir le leur, de sang…

 

Tout de même :

Biographie :
Fille d’Anatole Eliacheff (producteur de cinéma) et de Françoise Giroud (écrivain et femme politique), Caroline Eliacheff quitte la maison familiale à 14 ans et se marie un an plus tard à Robert Hossein avec qui elle a un fils, Nicolas, devenu rabbin à Strasbourg sous le nom d’Aaron Eliacheff. Elle est mariée au producteur de cinéma Marin Karmitz : ils sont les parents de Nathanael Karmitz.

CV :
Docteur en médecine et titulaire d’un diplôme d’études spécialisées en psychiatrie infantile, elle est pédopsychiatre et psychanalyste depuis 1974. Elle est présidente de l’association La Cause des Bébés. Elle tient une chronique hebdomadaire sur France Culture. Caroline Eliacheff a été également scénariste de certains des films de Claude Chabrol. Sur le plan politique, elle s’est illustrée à la fin des années 1990 par ses prises de position lors de la discussion sur le Pacs..

Déjà plus sympathique … sauf pour certains… 

J’ajoute qu’elle anime un blog sur le Huffington Post (un site à suivre).

Hard talk

France Culture, de son côté, s’essaie à un genre nouveau pour cette chaîne – une sorte de « hard talk ». On connaît la règle du jeu – qui sévit également sur Arte dans « 28 Minutes ». Il s’agit d’inviter une personnalité et de la bombarder de questions – surtout ne pas laisser le temps de répondre, et bien sûr encore moins celui de parler. C’est moderne, « à l’Américaine », comme disait le facteur déjà productiviste de Tati dans « Jour de Fête ». Mais on ne va pas si facilement contre sa nature : le hard talk de France Cu ne vaut pas celui de CNN. Heureusement ! Alors, si vous avez une demie-heure à perdre, ne la perdez pas : écoutez son Interview. Cà « décoiffe » (c’est çà qu’on dit ? Moi, les cheveux je n’en ai pas beaucoup… et avec le voile …).

Commet le voile est tombé sur la crèche ?

Emission « Une fois pour toutes » de Dominique Souchier en date du  novembre 2013. Bien sûr : sur ce lien

Baby-Loup, la crèche de Chanteloup-les-Vignes.
Une des salariées, Fatima, directrice adjointe, a été licenciée pour avoir voulu porter le voile. Elle a fait appel à la HALDE qui a estimé que son licenciement était discriminatoire. Malgré cet avis, les prud’hommes puis la Cour d’Appel de Versailles ont validé ce licenciement avant que la Cour de Cassation annule ce jugement en expliquant que le principe de laïcité ne pouvait pas s’appliquer, Baby-Loup n’étant pas juridiquement un service public et le code du travail protégeant la liberté de conscience.

Une autre cour d’appel – la Cour d’Appel de Paris – est saisie de l’affaire et va rendre son jugement le 27 novembre – il sera probablement déjà rendu quand vous lirez ce billet. Le procureur général de Paris François Paoletti s’est élevé lui-même contre l’annulation de la décision de la cour de cassation – démarche d’autant plus méritoire que pour la première fois il a parlé des enfants. Vous suivez ? En clair, Paoletti est favorable au licenciement

Un éloge surprenant, mais pas tellement :

On ne sera pas étonnés que Caroline Eliacheff soit contre le voile dans les crèches. Ce qui peut surprendre, c’est l’éloge qu’elle fait de celle qui voulait porter le voile.

L’histoire de Fatima est à divers titres exemplaire. Cette histoire témoigne de son courage et du courage de l’ensemble de ces femmes de Chanteloup-les-Vignes qui installent cette crèche. Fatima, au départ, s’adresse à la crèche comme jeune mère. Par ailleurs elle avait besoin de travailler pour quitter le logement de sa belle-mère chez qui elle vivait. Elle y a mis son enfant en toute confiance.
Ensuite, ne trouvant pas de travail – parce que, dit-elle, maghrébine et sans diplôme (à, part un CAP couture) – elle s’adresse à la crèche. La directrice et son personnel lui proposent alors de venir en stage, puis de se former. Ses qualités d’accueil et d’écoute vont très vite convaincre la directrice de Baby-Loup. Fatima est une « personnalité » – voire une « grande gueule ». Très vite elle s’est formée, elle est devenue une très bonne professionnelle, puis éducatrice de jeunes enfants (bac +2) –émancipation réussie dont elle était très fière, et avec elle tout le personnel de la crèche et tout le monde dans la cité.

Le conflit

Le conflit éclate quand, au retour d’un congé de maternité puis d’un congé parental, elle revient voilée et elle dit qu’elle ne l’enlèvera pas à l’intérieur de la crèche alors qu’elle avait elle-même participé à l’élaboration du règlement intérieur. Le voile e question était en fait un tchador – une tunique noire qui la couvrait entièrement. Cette décision reste un mystère – et Fatima ne s’est pas exprimée là dessus. L’incroyable énergie qu’elle avait mise pour s’émanciper a est alors employée pour détruire la crèche.

Cette crèche était un projet très particulier.

Le projet de la crèche était certes d’accueillir les enfants 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, mais c’était aussi l’émancipation des femmes.

Avec des enfants qui peuvent passer 18 heures par jour à la crèche,  des enfants originaires d’une cinquantaine de pays différents, il a fallu inventer un mode d’accueil tout à fait particulier, qui n’existe pas dans toutes les crèches – alors qu’il devrait exister partout. C’est un accueil familial des parents et des enfants, respectueux des parents. Dans une crèche, habituellement, quand un enfant a un problème (endormissement, nourriture…) la première question qu’on se pose est :  » Que se passe-t-il chez les parents ?  »  A Baby-Loup c’est exactement l’inverse.  La question qu’on se pose est alors : « Comment faire à l’intérieur de la crèche pour qu’il s’y sente bien ? ».

Émancipation mais …

Il semble que, pour certaines de ces femmes, cette émancipation a créé davantage de problèmes qu’elle n’en a résolu. Elles ont eu un diplôme, donc un métier et des revenus, mais en même temps cela a créé des tensions dans leur milieu, dans leurs familles. Pour certaines, ces tensions se sont révélées insupportables. Elles ne l’ont pas toutes supporté et un certain nombre d’entre elles se sont arrêté en chemin.
Fatima, elle, est allée jusqu’au bout, puis c’est un congé de maternité, un congé parental – et à ce moment-là elle a été reprise par son milieu qui a par ailleurs a changé : quand elle a commencé, la ville n’avait pas le même aspect que ce qu’elle est devenue.

La position de la HALDE

La HALDE considère que le port du voile ne constitue pas à lui seul un acte de prosélytisme. C’est le point central contesté par Caroline Eliacheff, laquelle considère, au contraire, que le voile à lui seul constitue un acte de prosélytisme auprès des enfants.
Beaucoup de personnes se sont exprimées sur la laïcité et Caroline Eliacheff  n’a rien à ajouter à ces très bonnes prises de position.. En revanche que se passe-t-il si l’on considère le problème du point de vue des enfants ?

Un bébé est-il perturbé de ne voir d’une femme qui veille sur lui que l’ovale de son visage ? On n’en sait rien ! Cela dit, ces enfants sont souvent élevés par des mères qui portent le voile. Mais à l’intérieur de la maison, ils ne voient pas leur mère voilée. Le prosélytisme consiste en ce qu’une femme voilée qui travaille dans une crèche a un projet. Ce projet est pédagogique. Il s’oppose à celui d’une crèche laïque : mixité des enfants, nourriture, image donnée de la femme. Exemple : les bébés doivent-ils attendre la fin des prières cinq fois par jour pour avoir leur biberon ? Sûrement pas !

Voile ou neutralité sont deux projets pédagogiques antinomiques. Ce n’est pas uniquement le voile.

A présent la partie est jouée. Quelle que soit la décision de la Cour d’Appel de Paris, la crèche Baby-Loup va fermer – échec total. Elle va fermer aussi pour des questions juridiques. L’arrêt de la Cour de Cassation a en effet été vécu localement comme une autorisation d’obtenir par la force, par le harcèlement, par le vandalisme – la fermeture de la crèche : à la fin, l’équipe a déclaré forfait.

 Faut-il changer la loi ?

Oui et non. D’un côté, des intellectuels comme Elisabeth Badinter  Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner ont écrit : « Si le droit se trompe, changeons de droit ».  Pourquoi pas ? Les lois sont faites pour évoluer. Au nom de quoi la loi de 2004 qui a protégé l’école ne devrait-elle pas être étendue à tous les lieux d’accueil de la petite enfance – qu’il s’agisse ou non d’un service public ?

De son côté le journaliste Claude Askolovitch (auteur de « Nos mal aimés, ces musulmans »), déclare par contre :

 » La France vit en décalage par rapport à elle-même. La France est devenue très compliquée, polyculturelle, conflictuelle par moment. La religion musulmane, l’islam – font partie consubstantiellement de la société française. Le discours officiel tend soit à nier cette réalité, soit à la contraindre. C’est un empilement de lois, de mœurs, de pratiques, de discours : interdiction des signes religieux à l’école, projet de loi d’interdiction de porter un foulard pour des puéricultrices dans les crèches privées, etc. Ces débats récurrents créent progressivement un état de tension à l’intérieur même de notre pays. Ils nous empêchent de faire société. « 

Caroline Eliacheff désapprouve totalement ce point de vue. Claude Askolovitch a tort parce qu’il confond islam et islamisme. Nous vivons entourés de personnes musulmanes, qu’on ne repère pas particulièrement – et c’est réciproque par rapport à nos propres choix et convictions.

L’islam n’est pas l’islamisme.

L’islamisme c’est la politisation de l’islam qui vise à imposer à la France et à d’autres pays un ordre politico-religieux basé sur la charia. Et là c’est redoutable, en effet. En cela Caroline Eliacheff est d’accord avec Pascal Bruckner qui écrit dans Le Monde daté du 1er novembre un article (en lien) sur l’islamophobie.

Sous ce mot il considère que l’on tend à faire de l’islam un objet inaccessible à la critique. L’islam DOIT être critiqué car on peut critiquer les dogmes. Cette critique intellectuelle inclue d’ailleurs des personnes musulmanes.  Il y a une nécessaire critique politique de l’islamisme. Pour autant, l’appel à la haine contre les musulmans et l’appel au racisme sont inadmissibles. Le problème du mot islamophobie est qu’il tend à réunir les deux attitudes sous le même terme – ce contre quoi on doit lutter. Bien sûr, les islamistes ont intérêt à présenter toute critique comme une forme de racisme.

« Tout n’est pas dans tout »

Caroline Eliacheff ne cesse de se pencher sur les problèmes de nos sociétés. La suite de l’interview en apporte quelques illustrations – sur la prostitution, l’esclavage des femmes, le « manifeste des 343 salauds » (qu’elle n’économise pas) ou encore sur les rythmes scolaires (« Faire trébucher Vincent Peillon c’est faire trébucher l’école »).

Si je devais caractériser ma perception du combat de Caroline Eliacheff,  je dirais qu’elle se bat contre le « tout est dans tout », contre la dilution des débats. Elle nous invite à une critique intelligente, pointue, sous-tendue par des valeurs, par l’écoute de tous et par la volonté de construire un monde harmonieux et fort. Nous ne pourrons manquer de reprendre ce chemin qu’elle nous propose quand nous réfléchirons à l’état alarmant de la légitimité de notre gouvernement et à l’idéal d’une république qui, pour être démocratique, n’a pas besoin de devenir paralysée…. Mais c’est une autre question.

Une dernière chose, pourtant. Je regarde à nouveau la photo de Caroline Eliacheff, j’écoute sa voix, je jette un regard indiscret sur sa date de naissance… Quel est le problème ? Comment se peut-il que ses propos, comme bien d’autres, semblent appartenir à un autre monde, un monde si ancien que le sens et la portée des arguments se perdent dans le haut débit de l’émotionnel et de l’immédiateté ?

Parce que, soyons honnêtes, l’écotaxe et les bonnets rouges font plus de bruit que la fermeture de Baby-Loup. Peut-être même plus de bruit qu’un cyclone à 340 km/h – dont nous reparlerons …

Pour nous, les anciens, cela peut se comprendre. Mais pour cette génération en pleine jeunesse, en pleine force ? Le monde serait-il à ce point perdu, désespérant, que leur message soit inaudible ? Bien sûr,  personne ne détient la vérité, mais aussi, comme dit Eliacheff, tout n’est pas dans tout.

Alors j’ai une explication. Elle vaut ce qu’elle vaut, mais pour moi la raison est simple : certains penseurs n’appartiennent pas au passé, mais à l’avenir – ou plus précisément à la chaîne de pensée qui s’enracine dans le passé et se prolonge dans l’avenir. Le monde moderne adore la vitesse, et par conséquent il n’admet pas d’être dépassé. Pourtant, nul n’ira jamais plus vite que la lumière – les neutrinos en ont fait récemment l’expérience. A croire que notre monde n’aime pas trop les Lumières ?

 

    Et le livre  LCA  …(lien)

Classement  

Laisser un commentaire