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Immigration Seconde partie : les Roms
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 07/11/2013 – 10:26

Un cas emblématique : Tziganes et Roms, ces indésirables que l’Europe ne veut pas voir.

Fidèle cette fois à sa tradition d’investigation, notre chaîne culturelle (hé oui, ce n’est pas un gros mot !) a récemment multiplié plusieurs enquêtes au sujet de l’immigration et des Roms.

Il est exagéré de prétendre que nous ne sommes pas informés. Il serait, bien sûr aussi, naïf ou partisan de prétendre qu’un media détient seul la vérité – mais l’abondance des sources et des points de vue est ici suffisante au moins pour nous encourager à fonder nos opinions sur autre chose que l’émotion.

Émotion ?

Vraiment, vous dites « émotion » ? Laissez-moi rire ! Vous laissez-vous aller à l’émotion quand ces garçons et ces filles Rom sautent sur votre pare-brise au feu rouge ? Hé bien moi, non. J’ai envie de leur dire que leur place est à l école, qu’ils sont simplement exploités par leurs réseaux. Pour autant, quelques pièces m’échappent … Je suis si bon garçon !

Émotion ? Nous avons tous plus ou moins oublié déjà le dernier naufrage de Lampedusa, Bagdad est loin, nous nous contentons de nous gausser de Hollande parce que le bombardement de civils à l’arme chimique lui a fait perdre un calme que n’avaient pas altéré les 100 000 morts syriens hardiment exécutés à l’arme propre.

L’émotion, la vraie, ce n’est plus de mon âge, peut-être, mais le pire c’est que ce n’est plus de l’âge de ces jeunes gens qui ne croisent même plus dans le métro le regard d’une belle fille ou d’un beau garçon. Non, décidément, l’émotion ne sort plus des écrans plats – voire 3D !

Donc, c’est quand même là, l’émotion, avec la radio. Ce media qui a accompagné ma vie, qui m’a éveillé au monde, garde quelque chose de magique parce qu’il est distant, abstrait, parce qu’il fait appel à notre imagination, parce que nous ne pouvons pas le voir, parce qu’il est éphémère, gratuit et pas obligatoire.

J’ai donc prêté mon oreille et plus à 4 émissions de Florian Delorme « Culture Monde » : (liens jusqu’en 2016 !)

La dernière de ces 4  émissions (24/10/2013) rapproche les aspects de l’économie et de la migration et me semble particulièrement utile.

Derrière le mythe du nomade, le travailleur migrant

Invité(s) :

Grégoire Cousin, chargé de recherche à la MSH, auteur d’une thèse sur la gestion administrative des migrations roms en Europe.
Adèle Sutre, doctorante à l’EHESS, agrégée de géographie. Ecrit sa thèse sur « Les Tsiganes en Amérique du Nord ».
Ilsen About, historien, chercheur à la Fondation Gerda Henkel à Dusseldorf.

Mieux comprendre les pratiques et stratégies des tziganes

Depuis 10 ans maintenant la liberté de circulation a été rendue à ces communautés d’Europe de l’Est longtemps empêchées de se déplacer sous l’autorité de l’empire soviétique. On peut de ce fait comprendre une certaine fringale de voyages.

D’où viennent les roms qui ont choisi l’exil ? Que font-ils une fois arrivés à destination ? Se contentent-ils de bénéficier d’avantages sociaux, d’alimenter l’économie parallèle et les réseaux criminels, quelle potentialité sur le marché du travail ?

 Grégoire Cousin, attaché de recherche à la Maison des Sciences de l’Homme, participe au programme de recherche européen Migrom qui réunit 5 universités – Rome, Manchester, Vérone et Grenade et fondation des sciences de l’homme de Paris.

Migrom :  500 interviews de migrants roms roumains qui partent de Roumanie vers l’Europe occidentale.

Première surprise : le nomadisme des roms est une construction politique. Il y a environ 3 millions de Roumains – Roms et non-Roms – hors de Roumanie ( une perte importante de population pour ce pays). La plupart ont quitté leur pays pour trouver du travail. Y compris les Roms – migration est de nature économique.

Il s’agit d’une émigration proche, pendulaire : le temps d’un chantier en Allemagne, d’une saison pour les oranges en Espagne. Des aller-retours en permanence, tous les 6 mois ou un an  entre une petite ville roumaine, souvent, et des espaces économiques en Europe de l’Ouest. C’est aussi le cas pour d’autres pays comme la Pologne par exemple – un modèle général sur toute l’Europe de l’Est.  Ce mouvement est d’abord de 3 mois, puis 6 mois, et à la fin on ne rentre que pour les deux mois d’été. C’est le modèle « idéal » de la migration, celui que nous ne parvenons pas à établir notamment avec les pays du Maghreb.

Le cas de Léonarda n’entre pas du tout dans ce modèle : c’est plutôt un problème lié à la décomposition de l’ex Yougoslavie. On y reviendra.

Mais les Roms sont à part : ils émigrent en famille. Ils rejoignent ainsi un modèle plus ancien : l’exode rural – mais sans passer par l’étape intermédiaire du passage par une ville dans le pays d’origine. Les Roms qui habitent chez nous dans les bidonvilles sont plutôt des villageois, avec des réseaux de sociabilité villageois.

Une économie de bazar

S’ajoute une économie « de bazar » avec alternance de travail formel et travail informel. Par exemple on construit un siège social. Les travailleurs sont des travailleurs « détachés » par une société d’intérim en Roumanie. Les charges sociales payées en Roumanie constituent une « compétitivité » (le pays d’accueil imposant toutefois le paiement au SMIC (en principe) s’il y en a (ce qui n’est pas – ou n’était pas – le cas en Allemagne).
Les chefs de chantier laissent ces ouvriers récupérer les déchets ferreux de la déconstruction. Les ouvriers vendent ces déchets ferreux à des Roms roumains qui habitent dans les bidonvilles alentour – lesquels se font également embaucher au noir comme ouvriers sur le chantier – et les déchets ferreux sont revendus à Derichbourg. Clean…

Ces ferrailleurs ne sont pas considérés comme des actifs. Or, si la liberté de circulation est totale quand vous êtes travailleur, il faut pouvoir justifier des ressources si vous le l’êtes pas. CQFD. Bien sûr, l’économie informelle vous classe dans les inactifs ! Il faut alors, en gros disposer, des minima sociaux – 450 euros.

Ce n’est pas tout. Reprenons notre exemple de « ferrailleur ». Un homme seul avec son fils aîné peut espérer recevoir 3000 euros pour trois mois. Mais l’endroit où on récupère cette ferraille est forcément proche des grands centres urbains et des grands ferrailleurs. D’où, malgré un certain niveau de revenus, un problème d’accès au logement. Le bidonville est finalement un choix économique relativement rationnel.

Dérangeant

Evidemment, ces lieux sont dérangeants pour les politiques qui prétendent gérer nos frontières. Les autorités voudront faire disparaître les bidonvilles – marqueurs des capacités/incapacités  politiques locales.

La liberté de circulation est un acquis très important mais elle crée des tensions sociales très fortes. Dans ce cadre, les Roms sont un excellent dérivatif de cette tension.

Il  il faut revenir sur  la migration pendulaire. Au XIXe siècle, l’exode rural était une immigration pendulaire. Au bout de 10 ou 20 ans, elle se transformait en immigration définitive. Actuellement, un tiers des gens sont là depuis peu de temps, un tiers depuis 1 an ou 2 et un tiers qui sont là depuis 5, 10 ou 20 ans.

Beaucoup de gens sortent des bidonvilles, prennent des logements ou disparaissent. L’évolution, le passage d’une situation à une autre – reste assez mal connue. Quand on parle de 16000 Roms, on parle en fait de 16000 personnes dans les bidonvilles. Ce sont les media qui ont introduit cette confusion.  Cependant, avec des liens identitaires très forts, s’est développée une diaspora qui va de Londres, à Cologne, à Paris, Tour, Pau, Milan, Palerme. Ce réseau de solidarité rom se fait donc à l’échelle européenne.

La famille de Léonarda, ce n’étaient pas des Roms et ils étaient là depuis de longues années. Ce cas est celui des familles Roms de culture plutôt Serbe, plutôt musulmanes – ce qui ne les empêche pas d’aller en pèlerinage à Lourdes. Elles étaient dans la partie serbe de la Bosnie, au sud de la Serbie, au nord du Kosovo ou au Monténégro . Elles ont émigré au début des années 80 sous le statut d’ouvriers invités en Allemagne d’où beaucoup sont repartis notamment en Italie. La plupart des membres de ces familles se sont totalement intégrés.

La famille de Léonarda est caractéristique des familles qui sont passées en Italie. Après de multiples demandes d’asile déboutées, certains comme la mère de Léonarda sont déjà nés en Italie mais ce sont des apatrides de fait. Partis avec des passeports yougoslaves, leur pays a disparu, ils se sont retrouvés en Italie où le droit du sol n’existe pas et où les conditions de naturalisation sont extrêmement complexes.

C’est là une diaspora de quelques centaines de personnes en Europe qu’on renvoie au Kosovo parce que c’est pratique : une sorte de dépotoir du fait que les autorités consulaires accordent des visas sans aucune condition de nationalité. Mais ils en repartent tout de suite faute de liens au Kosovo.

C’est très différent du modèle Rom de Roumanie où on retourne au village pour se marier.

Un peu d’histoire

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume Apollinaire, Alcools        En musique par Yves Montant

(Mais n’est-ce pas une approximation ? Ces poètes sont incorrigibles !)

Au XIXe siècle, 90% des populations tziganes étaient sédentaires.

Ces populations étaient parfaitement intégrées aux systèmes économiques urbains ou ruraux. Le basculement à la fin du XIXe siècle est dû en partie à 2 facteurs.

  • D’abord le déplacement de groupes venus de l’Europe de l’Est dans la seconde moitié du XIXe siècle : kalderaches (chaudronniers) , oursaris (accompagnés d’ours).
  • Ensuite il y a la disqualification des métiers exercés par les gitans de l’Europe de l’Ouest. Il y a stigmatisation de ces tziganes de l’Est qui arrivent parfois par caravanes très importantes.

D’où des politiques spécifiques à leur encontre, par chaque pays européen, selon des législations particulières. On considère ces populations comme étrangères et inassimilables. On a comme objectif de stabiliser ces populations considérées abusivement comme nomades et de contrôler individuellement les personnes ainsi que les familles. En France, ce seront des lois et décrets dès 1895 (recensement des « romanichels », « bohémiens », et nomades). Lois jugées inefficaces qui donnent lieu à des interpellations de députés surtout issus de départements frontaliers notamment avec l’Allemagne et la Suisse.

D’où la loi de 1912 sous l’action notamment des syndicats de métiers forains : fichage, carnet anthropométrique qui doit être visé à chaque passage de mairie, à l’arrivée et au départ. Cette mesure tombe en sommeil durant la première guerre mondiale et montre par la suite de nombreuses faiblesses – mauvaise communication administrative, inefficacité.

D’où des mesures de plus en plus en plus arbitraires : restriction de résidence, voire circulaires nominatives pour certaines familles, tentative d’arrêt aux frontières avec des transferts de familles d’un pays à l’autre (France, Luxembourg, Belgique). On exclue de fait ces personnes de la citoyenneté.

Ce processus est commun à l’ensemble des pays de l’Europe de l’Ouest. En France, le décret du 6 avril 1940, signé par le président Paul Lebrun, interdit la circulation des tziganes face au risque supposé d’espionnage. Cette politique mène à l’internement des tziganes en France durant toute la guerre… et au delà. Une grande partie des tziganes échappe à ces camps en se réfugiant dans les villes ou les campagnes – et il y a aussi une participation des tziganes à la Résistance.

Mobilité du travail

Aujourd’hui, la question est la même : la mobilité du travail. L’ordinateur ajoute une nouvelle dimension et la traçabilité complique la situation : blocages des droits sociaux, multiplications des contrôles dès lors qu’on est « sale sur l’ordinateur ».
Le droit d’expulsion s’appuie sur la directive 2004-38 sur la liberté de circulation – il faut être actif, ou inactif avec des revenus ou encore étudiant. Si on ne répond pas à ces profils,  la plupart des pays européens considèrent néanmoins que l’on ne peut pas être expulsé. La France considère que oui. Par ailleurs, la directive 204-38 rend possible l’expulsion d’une personne qui « trouble l’ordre public ou trouble l’intérêt fondamental de la nation».  Un flou certain. Sur les 10000 obligations de quitter le territoire français délivrées en 2012, 90% sont basées sur l’absence de ressources.
On n’expulse pas des délinquants : on expulse des pauvres.

Les Roms de Roumanie ont suivi les mêmes routes migratoires que les Roumains. La plupart sont passés en Allemagne au début des années 90. Ils se sont ensuite répartis en Europe en fonction des endroits où il y a des boums économiques avec des activités demandant peu de qualification. Mettant à profit la proximité linguistique, beaucoup ont travaillé en Espagne – jusqu’en 2008 – en Italie et en Grèce pour le ramassage des fruits et légumes.

 Ce qui a changé avec Schengen

Avant Schengen, on arrivait clandestinement. Le retour était souvent forcé – ce qui pouvait arranger les Roms (voyage gratuit).  La Roumanie n’est pas dans l’espace Schengen mais en 2002 elle a rejoint la liste blanche : ses les ressortissants peuvent circuler dans l’espace Schengen pour une durée de 3 mois, sans visa. De ce fait, les gens ont tendance à rentrer davantage en Roumanie puisqu’on ne risque plus de s’y retrouver bloqués sans possibilité de repartir. Notre modèle d’intégration s’applique mal à cette situation puisqu’on demande au contraire au nouvel arrivant d’abandonner tous ses liens anciens et d’embrasser la culture française. Enterrer les morts au pays, rentrer tous les étés, cela crée des tensions.

 Aux Etats Unis

Les migrants tziganes aux USA et au Canada dans la période 1880-1950 sont moins nombreux qu’en Europe. Il y a eu plusieurs types de migrants. Certains sont qualifiés d’aristocrates parce qu’ils sont très riches, ils possèdent beaucoup d’or grâce à leurs métiers mais aussi du fait de la transmission de cet or. Ils voyagent énormément à travers le monde entier. L’or permet de payer le voyage, les avocats aux frontières, l’immigration illégale, les passeurs.

Sur le continent américain, il n’y a pas de politique tzigane bien qu’ils soient considérés comme une catégorie de migrants indésirables. On leur reproche leur nomadisme (bien qu’ils ne soient pas nomades) mais officiellement ce sont des migrants comme les autres. Le seul critère de blocage applicable est la pauvreté.

La plupart des Tziganes s’installent dans les grandes villes – certains définitivement, certains non. Ils se sont assez bien intégrés – certains ont perdu leur identité culturelle. En l’absence de politique spécifique, ils ne font pas l’objet de discrimination.

Mais est-ce si différent en Europe où l’argent joue exactement le même rôle pour faciliter la circulation et l’intégration ?

De nos jours l’immigration tzigane vers le Canada notamment continue à travers des demandes de statuts de réfugiés – notamment à partir de la Hongrie.

 Au final ? Méconnaissance

L’exemple des Tziganes nous montre deux choses. D’une part nous connaissons très mal ces voisins intouchables. D’autre part ce qui nous répugne en eux, c’est la pauvreté. Heureusement, les politiques d’austérité font tout pour nous rapprocher d’eux, mais ce rapprochement se fait en mode « hérisson » : au lieu de nous serrer les coudes, de nous tenir chaud, nous nous piquons les uns les autres. Ce qui est rassurant en tout cas c’est que les Tziganes sont nos frères en exploitation. Leur marginalité ne les met pas à l’abri des profiteurs, loin s’en faut. Derichbourg et d’autres peuvent se consoler de leur présence – elle leur rapporte.

Bien sûr, il y a des voleurs de poules chez ces populations. Ce serait rassurant – sauf que, pour certains,  les poules se font plus rares que les BMW et la cocaïne. Mais dans ce cas les caïds ont d’autres résidences que les bidonvilles ! Comment s’étonner que la pègre recrute chez les pauvres ? Ce sont d’ailleurs de mauvais voyous. Pour être un bon voyou, il vaut mieux être banquier – et là, pas de problème de visa pour les paradis fiscaux.

Oui, cette situation est inquiétante, mais rassurons-nous : en 1933, ce ne sont pas les Tziganes qui ont trucidé les nazis… dommage, d’ailleurs !

Vous me direz que je suis de parti pris. C’est possible. Je me demande d’ailleurs si je n’ai pas un bon quart de sang gitan…

 

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2 Reponses »

  1. Cet article est excellent et d’une humanité profonde. Merci Serge.

  2. Merci Serge pour ces 2 articles très intéressants.
    Le sujet est brulant actuellement et les discours sont passionnés avec un manque flagrant de recul et de connaissance (ou d’honnêteté)
    Nous aurons l’occasion d’en parler, je vais lire le bouquin de Finkielkraut

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