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Transition énergétique 3 septembre 2013 ARTE
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 09/09/2013 – 18:12

http://www.arte.tv/guide/fr/048914-000/transition-energetique?autoplay=1 (ce lien risque de ne plus être accessible)

Nous vous proposons une transcription de cette émission. Je ne sais pas vous, mais moi, après trois quarts d’heures de TV, je ne peux plus bien suivre.

Nous avons raison de répéter : « supposons le problème technique résolu »… parce que, en Allemagne, il est sur le point de l’être.

La production massive d’électricité décarbonée est déjà une réalité et va encore s’amplifier. Pour autant, bien sûr, tous les problèmes ne sont pas résolus – au contraire, cette expérience unique nous montre que le vieux monde résiste et souffre, il peine à suivre le rythme de cette transition. C’est un argument exprimé ici plusieurs fois : construire des éoliennes ou des champs de capteurs solaires prend 5 à 10 fois moins de temps que pour une centrale nucléaire. Nous vérifions aussi avec cet exemple l’effet délétère d’un prix de carbone ridiculement bas, 10 fois inférieur au prix des dégâts qu’il provoque.

Paradigme

Ainsi, de proche en proche, la transition resserre sa logique autour des lobbies des énergies fossiles. Mais aussi, elle nous met en devoir de faire face à de nouvelles questions, de nouveaux défis. Il est de peu d’intérêt de nous interroger sur les conditions de survie du vieux monde – il est bien plus passionnant et urgent de nous interroger sur les solutions à découvrir pour absorber cette révolution des énergies nouvelles. Mais là, cette fois, il n’est pas illusoire de faire confiance à l’imagination et à l’intelligence collective des hommes. En attendant, tout de même, sachons saluer et admirer les prouesses des ingénieurs allemands, ces maîtres incontestés de l’industrie mécanique lourde et de la production électrique. Pardon, bien sûr, pour ce point de vue d’ingénieur : je sais pour ma part ce qu’il en coûte d’efforts et de courage pour mettre au point tout projet industriel d’envergure. Devrions-nous en avoir honte ?

Quelques chiffres

En rapprochant l’article qui suit du billet précédent également consacré à la transition énergétique allemande, il m’a semble utile de jeter sur un tableau quelques ordres de grandeur. Certaines comparaisons avec l’Allemagne et la Chine par exemple montrent qu’une voie s’est réellement ouverte. Vous verrez en fin d’article que rien n’est joué pour autant – mais vous verrez aussi que, précisément, tout reste possible.  Cette émission remarquable nous amène immédiatement à recouper des informations chiffrées avec celles qui figurent sur notre site et … elles concordent parfaitement, y compris avec nos propres estimations. Voir tableau en fin d’article.

Le virage de 2011

Après la catastrophe
Le 9 juin 2011, après la catastrophe de Fukushima du 11 mars 2011, la chancelière Angela Merkel annonce son revirement et sa décision de sortie du nucléaire. Trois ans après son lancement, la Mer du Nord confirme son rôle stratégique dans la bataille de la transition énergétique. Le parc éolien de Riffgat – 30 éoliennes de 150 m de haut sur 6 km2 qui pourront alimenter 10 000 foyers. Ce parc bénéficie du démonstrateur Alpha ventus. Ce premier projet avait permis de triompher de plusieurs difficultés : pièces en acier de grande dimension, navires, logistique , parcs construits en eau profonde et au large.

Les autres énergies renouvelables se développent aussi de plus en plus vite. Le solaire et l’éolien remplacent les 8 centrales nucléaires allemandes arrêtées définitivement en 2011. D’ici 2020, toutes les centrales nucléaires seront mises hors service.
En 2050, les ENRs devraient fournir 80% de l’électricité.

Un exemple impressionnant
L’Allemagne constitue un exemple impressionnant par ce qui a été accompli.
Deux ans après le début de la transition, l’extension des renouvelables dépasse toutes les attentes. Elles fournissent déjà plus d’électricité que les 9 centrales nucléaires encore en service mais au prix de lourdes pertes pour beaucoup d’entreprises.

Les ENRs sont capables de fournir l’énergie lors des pics de consommation à midi par exemple – ce qui efface les bénéfices jusque là encaissés par des entreprises qui surfacturaient la production lors de ces pics. D’où un mouvement contre les ENRs derrière lequel on trouve les lobbies des grands producteurs d’énergie fossile et de l’industrie nucléaire et certains néo libéraux.

Avec 130 Mds d’euros annuels, Eon est un des principaux groupes allemands. Sur les 11 centrales sur lesquelles E.on détenait une part, seulement 4 sont encore en service – l’entreprise prévoit de licencier 11 000 salariés dans le monde.
L’industrie du nucléaire est basée sur des cycles de 20 à 30 ans alors que la transition énergétique s’effectue sur 2 ou 3 ans – E.on ne peut pas suivre. De 40 euros il y a 5 ans, l’action est passée à 12 euros. Les ENRs c’est 10% du CA d’E.on qui a investi 9 Mds d’euros dans ce secteur.

Coopératives

Dans le milieu associatif, Dirk Ketelsen a créé un parc éolien coopératif de 70 éoliennes avec des voisins : une menace pour les groupes énergétiques. La loi leur garantit des tarifs suffisants. Les grosses entreprises ne parviennent pas à racheter ces parcs : ils ne sont pas à vendre. Ils dégagent des bénéfices qui sont réinvestis en partie dans les énergies d’avenir comme des projets pilotes pour le stockage.

Le combat porte donc encore une fois sur l’opposition des petits contre les grands. Mais il porte aussi sur le rôle de l’état : jusqu’où doit-il intervenir ? Dans le prix de l’électricité, la part de la production n’est que d’un tiers. Le reste constitue des taxes dont seule une petite partie est consacrée à la construction des nouveaux réseaux. Le gouvernement a repris bon nombre des propositions des verts et des sociaux démocrates : priorité des ENRs dans le système électrique et indemnisation de leur mise en réseau qui représente 66 Mds d’euros à quoi il faut ajouter les constructions – au total 250 Mds d’euros à rembourser dans les 20 prochaines années. Le ministre de l’énergie tire l’alarme : in fine la transition coûtera 1000 Mds d’euros à l’Allemagne – mais pas un mot sur les avantages. Je rappelle ici qu’on peut évaluer autour de 700 Mds les économies d’importation pour la France dans un scénario similaire.
En attendant il n’y a pas eu de panne de courant et l’Allemagne n’a pas importé massivement de l’énergie électrique nucléaire. Mais un climat de méfiance et découragement s’installe.

Pendant ce temps, au Danemark, le gouvernement affiche l’objectif de 100% d’énergie verte d’ici 2050. Siemens a racheté là une usine d’éoliennes qui la propulse parmi les leaders du marché. On construit des éoliennes capables d’alimenter 12 000 personnes quand elles tournent à plein régime. Une éolienne de 6 MW est en construction.

Raccordement des éoliennes

En Allemagne, une question réside dans la difficulté d’intégration de l’électricité offshore dans le réseau national, alors que les parcs touchent de l’argent même quand leur raccordement n’est pas finalisé.

Sur les sites offshore, une énorme station de transformation convertit le courant avant son acheminement vers la terre ferme. Il faut ensuite, surtout en Allemagne, des câbles de plusieurs centaines de km. Tout cela fait de l’éolien en mer une source régulière et abondante mais plus chère que l’éolien terrestre. Ce n’est qu’après la courbe d’apprentissage que l’on saura si cette voie est compétitive ou si c’est une impasse. C’est une question cruciale. Certaines villes portuaires ont misé à fond sur cette industrie qui emploie jusqu’à 10% de la population active en prenant le relais de la construction navale et de la pêche hauturière. Les investisseurs sont nombreux et avides de ces projets qui représentent des revenus stables de long terme.

Mais l’Allemagne n’est plus seule : le plus grand parc offshore du monde, London Array, se trouve près de l’estuaire de la Tamise : 173 turbines, 100 km2, 630 MW.

Revirement de l’opinion

Depuis le début 2013, le revirement de l’opinion publique allemande est très brutal, et pas seulement contre l’éolien offshore.
Les grands groupe des énergies fossiles et du nucléaire réagissent car l’énergie verte injectée dans le réseau met le gaz, le charbon et le nucléaire sous pression . On produit beaucoup plus d’électricité qu’on ne peut en consommer – notamment parce qu’on ne peut pas arrêter les centrales nucléaires encore en service. La libéralisation des permis de construire des centrales est dénoncée, notamment par E.on et Siemens. De plus, les entreprises allemandes profitent peu du solaire – les panneaux sont chinois alors que les producteurs d’énergie renouvelables touchent 20 Mds d’euros par an grâce à l’EEG et les nouveaux lobbies des ENRs deviennent à égalité avec ceux des producteurs d’énergie fossile et nucléaire. Ces derniers parlent « d’électricité jetable ».

Décalage

La bourse et le réseau ne suivent pas un développement plus rapide que prévu. Les ENRs sont victimes de leur succès dans la mesure où, quand elles produisent davantage d’électricité, le prix diminue et accroît l’écart entre prix garanti et prix réel. Par ailleurs les producteurs ne répercutent pas cette baisse de prix sur les consommateurs et augmentent simplement leur marge.
Le vrai problème est la souplesse. Les installations conventionnelles doivent pouvoir s’adapter aux fluctuations des ENRs. Il faut développer les réseaux pour rétablir un équilibre entre l’Allemagne et l’Europe et mieux gérer la demande. Comme il n’y a pas de stockage, l’électricité verte – qui a la priorité – doit être acheminée sur le réseau et distribuée là où on a besoin d’électricité. Les capacités de transport sont insuffisantes : il manque 2000 km de lignes. Ceci est d’autant plus vrai que les centres de production ne sont plus situés sur les mêmes emplacements que les anciennes centrales – particulièrement avec un développement important dans le nord pour la production éolienne.

Délestage et contournement

Le délestage des surplus fréquents de production vers la république tchèque concerne aussi le simple transfert d’électricité entre le nord et le sud de l’Allemagne qui transite par le territoire tchèque. Ce pays, de son côté, a misé sur les centrales au charbon et nucléaires pour sa consommation et pour l’exportation. L’afflux massif d’électricité allemande atteint un niveau de saturation des capacités d’absorption par le réseau tchèque et menace toute la zone d’un black out pouvant s’étendre à toute l’Europe.

Jeu perso

Bien sûr, là encore, on peut reprocher à l’Allemagne de jouer solo – mais qu’avons-nous fait en France ?
En tout cas la situation actuelle a atteint une limite – alors que la France continue à privilégier le nucléaire.
Pour l’Allemagne il y aune dimension morale dans le rejet du nucléaire, ce qui est tout à fait à l’opposé chez la majorité des Français. Les autorités européennes vont-elles européaniser la transition ou attend-on que l’Allemagne serve de modèle ? Tout au contraire d’une action commune, on assiste à là encore à la montée de l’isolationnisme des états et à une incapacité de Bruxelles à impulser une politique différente.

Reste que, contrairement aux prévisions catastrophistes de pénurie répandues par le lobby des énergies fossiles allemand, non seulement il n’y a pas eu de pénurie durant l’hiver mais l’Allemagne exporte plus d’électricité que jamais. Mais cette intoxication a pénétré l’opinion publique allemande.

La bourse de l’électricité

En France, comme nous le savons, 75% de l’électricité provient du nucléaire – dont la part doit être ramenée à 50% en 2025 – et nombre de centrales au charbon vont être arrêtées. Il nous faut importer de l’électricité, en particulier de l’électricité allemande. On achète cette électricité à un prix fonction des prévisions météo. L’électricité verte allemande bouleverse les marchés – et l’ensemble des systèmes de production – certaines centrales cessant d’être rentables.

Les bas prix allemands profitent notamment à des entreprises allemandes dans la sidérurgie, l’aluminium ou la chimie, fortes consommatrices d’électricité. En s’approvisionnant sur la bourse de l’énergie, elles bénéficient d’un prix de gros de l’électricité pratiquement divisé par deux entre 2008 et 2013 – d’autant que ces industries, exonérées de la taxe sur les ENRs, ne co-financent pas la transition et sont dispensées de la redevance sur l’utilisation du réseau. Plus fort : le seuil d’exonération de la taxe sur les ENRs qui était de 10 GWh en 2010 n’est plus que de 1 GWh pour les entreprises « soumises à la compétition internationale ». Les multinationales pétrolières, les grands groupes chimiques, les géants de l’extraction minière, l’industrie laitière et même les petites cimenteries bénéficient de ce dispositif. Au total plus de 2000 entreprises sont concernées.

Plus le prix de l’électricité est élevé du fait de la transition énergétique et plus il y a d’entreprises qui veulent être exemptées de la taxe sur les ENRs, ce qui augmente le prix de l’électricité pour les autres. Ce mécanisme pourrait constituer une entorse au droit européen. Les associations de consommateurs, les communes, les gestionnaires de réseau – se plaignent auprès de la Commission Européenne. Une révision générale de l’EEG pourrait bien devenir rapidement indispensable. Cette loi assure des profits substantiels à de nombreux producteurs d’électricité et suscite de vives critiques liées au remboursement des frais de mise en réseau et aux profits d’aubaine sur la vente d’électricité.

Pas moins de CO2

Voir aussi notre article
L’objectif de réduction des émissions de CO2 n’est toujours pas atteint. Pourquoi ?
Les centrales les plus polluantes, comme les centrales au lignite (jusqu’à 28 millions de tonnes de CO2 par an pour une grande centrale au lignite) doivent acheter des certificats d’émission de carbone dans une bourse. Or, le marché du carbone à 3 euros la tonne de CO2, comme nous l’avons déjà dit, ne fonctionne pas actuellement alors que les dégâts causés par une tonne de CO2 seraient par contre de 70 euros (étude de l’agence fédérale allemande pour l’environnement). L’électricité produite par le charbon peut donc connaître une véritable renaissance. L’émission de carbone s’est accrue après Fukushima à cause de cette politique sur le marché du CO2, avec des niches pour l’industrie.
En juin 2013, une proposition visant à retirer des certificats du marché a été rejetée par le Parlement Européen. Le 3 juillet 2013, par contre , la proposition est acceptée, mais un pays empêche le consensus : l’Allemagne. Certes, on est passé à 4 euros la tonne, mais il faudrait atteindre au moins 30 euros pour un impact réel.
La situation actuelle reste donc défavorable aux centrales à gaz modernes et relativement propres – mais chères.

Le politique

Au bout du compte, l’intervention des partis politiques est indispensable si l’on ne veut pas que la tentative allemande tourne à la catastrophe et décourage l’ensemble des autres pays alors que le pari technologique est en passe d’être gagné. La décision de sortie du nucléaire semble cependant irréversible, de même que l’existence de toute une industrie des ENRs qui ne peut être remise en cause. C’est un mouvement profond qui a amené 4 millions d’allemands à devenir producteurs d’électricité. Tout est encore possible : la révolution vient tout juste de commencer !

 

2 Reponses »

  1. La France veut toujours poursuivre sur la voie nucléaire et a mis ses espoirs dans ce projet , qui me paraît megalomane , Iter à Cadarache . Si l’argent qui y est investi aurait été investi dans les renouvelables . Hélas les moyens d’investissements sont maintenant épuisé et elle ne peut plus défaire ces engagements .
    J’espère néanmoins que la France peut être poussé à faire volte-face à propos du nuclèaire .

  2. La sortie du nucléaire a commencé en Allemagne avec la loi de février 2002, faisant suite à une loi de 2000 sur le développement des énergies renouvelables.

    On peut voir les progrès réalisés depuis.

    http://energeia.voila.net/electri/allemagne_nucle_renouv.htm

    En douze ans, le nucléaire a beaucoup reculé, le charbon un peu, malgré une petite remontée en 2012, comme en France et ailleurs.

    Les énergies renouvelables ont augmenté de façon considérable, ce qui fait que l’Allemagne continue d’exporter de l’électricité, y compris vers la France, alors qu’on nous racontait que l’Allemagne devrait importer de l’électricité nucléaire française.

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