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Les monnaies complémentaires et le bitcoin
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 29/08/2013 – 15:18

L’émission « Du grain à moudre » du 23 août 2013 portait sur « Les monnaies complémentaires vont-elles le rester ? ».

Invités :

  • Philippe Herlin, économiste, chargé de cours au Conservatoire national des arts et métiers
  • Patrice Baubeau, historien spécialiste de l’histoire économique financière et monétaire, Maître de Conférences en Histoire contemporaine à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense
  • Christophe Destais, économiste au CEPII, il a travaillé plusieurs années à l’ambassade de France à Washington

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Je vous propose :

On connaît les abeilles, les lucioles, le sol violette, les sardines de Concarneau, l’Eusko  auquel collabore un ami Bayonnais de LCA et bientôt le Mipys en Midi Pyrénées à l’initiative d’un autre ami de LCA. Voir http://monnaie-locale-complementaire.net/france/. Ces monnaies parallèles assurent un rôle de relocalisation de l’économie. Elles sont à l’abri de la spéculation. Leur fonctionnement ne va pas sans rappeler celui des bons d’achat avec cependant une inspiration coopérative et sociale.

 

 

Il existe plus de 5 000 monnaies complémentaires dans le monde. Voir
http://www.complementarycurrency.org/.

On peut dire qu’un point commun réunit ces monnaies : elles sont basées sur des grandeurs réelles : pas de planche à billets. Ensuite : pas d’intérêt – certaines sont même « fondantes ». Ensuite : pas d’obligation d’accepter cette monnaie, convertibilité vers la monnaie officielle (fixe ou pas). Ces monnaies sont en dehors du circuit bancaire traditionnel. Enfin et surtout il y a une volonté de privilégier « l’économie réelle » par rapport à la finance.

Nous vivons dans l’idée que, cette fois encore, il n’y a pas d’alternative et qu’il en fut toujours ainsi : un pays (ou groupe de pays) égale une monnaie. A y regarder de près, cependant, l’unicité de la monnaie ne date que de Napoléon.

Entre Charlemagne et Napoléon il y a eu une multitude de monnaies en circulation. L’or, la plus connue, circulait très peu car il avait une très grande valeur. Des monnaies locales en cuivre ou en argent étaient frappées par le seigneur du lieu. Nous avons perdu cette diversité monétaire.

Depuis quelques temps, nous voyons apparaître des monnaies locales, le plus souvent adossées à l’euro. L’impact de ces monnaies reste souvent limité géographiquement (souvent pour une seule ville) et fonctionnellement (acceptées seulement par certains commerçants). Elles n’ont pas de fonction de thésaurisation et restent soumise aux mêmes aléas que l’euro … ce qui n’est pas le moindre de leurs défauts.

Néanmoins, les monnaies locales sont souvent soutenues par les municipalités, ce qui leur permet de jouer un rôle important de redistribution (aides diverses) tout en favorisant la consommation locale.

Les monnaies émergentes

Il en va tout autrement d’autres monnaies émergentes qui peuvent nous paraître étranges mais  beaucoup plus proches d’une véritable monnaie. C’est le cas du « wat » au Japon, adossé sur la production d’énergie électrique renouvelable, ou le leaf basé sur les produits agricoles. Ce fut le cas en Autriche au cours de la grande crise de 29 quand une ville minière adossa l’émission de bons de travail locaux à la mine renflouée par les autorités locale. C’est au fond le cas de l’or quand on lui laisse jouer ce rôle. Ces monnaies sont émises sans contre partie de débit. Elles peuvent fonctionner dans une certaine mesure en dehors des institutions – banques centrales, états. Leur valeur est plus stable et moins exposée que la monnaie officielle soumise en Europe, aux Etats Unis et au Japon à de très fortes interventions, pour ne pas dire « manipulations ».

Un nouveau type de monnaie émerge, entièrement numérique, basée sur une confiance très forte et hors des institutions :le bitcoin.

Voir http://www.lulu.com/shop/pierre-noizat/bitcoin-monnaie-libre/ebook/product-20418497.html

Ce n’est pas une monnaie locale puisqu’elle est universelle. Elle est basée sur un réseau décentralisé : il n’y a pas un serveur ou une banque centrale qui la possède. Un algorithme public circule et les transactions sont validées par des participants du réseau qui mettent à disposition une partie de leur puissance machine. Ils sont  récompensés en recevant des bitcoins lors de ces transactions dans ce système autogéré. Etant une vraie monnaie, le bitcoin est créé ex nihilo.  C’est une forme de « cash » qui a un actif mais pas de contre partie au passif de l’émetteur. Les achats et les transactions se font dans l’anonymat.

Cette invention un peu mystérieuse est prévue en quantité finie (21 millions) sur la même logique que les coquillages qui ont pu servir de monnaie pendant très longtemps en Afrique – ou l’or. Sa valeur est passée de 9 euros en octobre 2012 à 200 euros puis 66 en avril dernier (autour de 75 euros en août 2013). Il y a donc de la spéculation, un phénomène de « ruée vers l’or » du fait même que la quantité totale est fine de bitcoins (comme pour l’or, un bien immobilier ou une œuvre d’art).

Réguler ?

Ce fonctionnement anarcho-capitaliste doit-il être régulé ? Les états et les banques le souhaitent – on voit clairement qu’une part de contrôles et de profits leur échappe. Pour les banques, les frais de transaction dans cette étrange monnaie sont bien moindres que ceux des cartes bancaires, de Paypal ou Western Union par exemple !

Mais réguler le bitcoin reviendrait probablement à le tuer.

Sur quelles bases créer une monnaie ?

Essentiellement, une monnaie repose sur la confiance et requiert trois acteurs : un émetteur, un usager et un garant. Elle n’existe ensuite que grâce à des règles d’émission.

La monnaie reflète la société mais surtout la hiérarchie des différentes monnaies correspond aux différentes formes sociales : une grande entreprise ou une banque ne peut pas utiliser la même monnaie qu’un particulier.

Avons-nous besoin de ces monnaies complémentaires ?

Oui si l’on considère l’irresponsabilité des banques et des états (taux à 0%, planche à billets, prêts gigantesques aux banques pour éviter la faillite et l’écroulement du système – ce qui ne fait que reporter dans le temps cet effondrement). D’où l’engouement pour le bitcoin du fait de la situation chypriote (hold-up sur les dépôts) ou en Argentine (contrôle des changes).  En cas d’effondrement du système bancaire mondial – qui n’est pas exclu – de telles monnaies éviteront à leurs possesseurs d’être ruinés.

Ethique

Bien sûr, il n’y a rien de « moral » dans le bitcoin. Mais Comte-Sponville ne nous a-t-il pas accoutumé à découpler morale et capitalisme ? Je n’approuve que très partiellement cette position mais reconnaissons qu’il faudra bien que le système prenne en compte d’une part les possibilités offertes par les nouvelles technologies et d’autre part le fait que capitalisme … n’est pas mort.

Un point me satisfait moyennement avec les positions de Philippe Herlin. Or et bitcoin, dans les deux cas la masse de richesse de référence est pratiquement stable et limitée. En supposant une stabilisation avec un nombre limité d’unités de compte, cette unité garderait donc une valeur « réelle » stable. Quid dans ce cas d’une croissance ou d’une décroissance ? Et surtout, ce mode d’assise reste déconnecté d’autres dimensions fondamentales mais difficiles il est vrai à intégrer qui tiennent à la qualité de vie, au lien social. Naïvement encore une fois je me demande s’il ne serait pas possible de faire intervenir les facteurs rétroactifs comme le taux de chômage avec un couplage négatif ou le nombre de pauvres ou les émissions de CO2 – et dans l’autre sens justement le quota d’énergie renouvelable ou l’extension de l’agriculture biologique ?

Quelle suite ?

Il reste que si nous ambitionnons un progrès social, nous sommes à mon avis à la traîne de cette révolution monétaire. Le retour à l’or, par exemple (école autrichienne – Hayek), doit nous interroger : n’est-ce pas un moyen d’échapper aux excès monétaristes et assurer une protection à minima ? Oui … à condition de supprimer les taxes qui s’y rattachent (et d’abord celle sur la plus-value). En tout cas, nous devrions au moins ne plus baisser les bras devant la manipulation actuelle de la monnaie – mais ne pas nous engouffrer non plus – comme nous avons parfois tendance à le faire – dans des raccourcis faciles comme l’émission monétaire sans support concret, réel, tangible – et le déni de la dette. Ce travers participe à la faiblesse de nos attaques et nous détourne de la recherche de solutions alternatives.

Nous voyons bien (réactions de la Commission de Bruxelles) que les monnaies locales n’inquiètent pas l’Europe, ne la dérangent pas vraiment.  Une monnaie comme le SEL s’appuie, elle, sur un échange horizontal et en ce sens obéit à des règles claires et simples – elle peut être émise sans contre partie et ne peut être imprimée (sauf de la fausse monnaie). Je lui trouve deux inconvénients. D’abord l’expérience montre qu’une couturière ne voudra pas forcément pas « vendre » son heure au même tarif qu’une femme de ménage. Ensuite la non-thésaurisation nous met  bien sûr à l’abri des abus … mais limite terriblement le financement de projets importants. Or, précisément, c’est l’investissement dans la transition qui est le plus urgent – avec des volumes monétaires considérables. C’est en vue de cet objectif qu’est créé le Mipys.

Proposer

Proposer seulement des monnaies locales « parallèles » me semble (mais là je m’expose à vos critiques)  très insuffisant face au risque de la chute très possible de l’euro (mais aussi du dollar et du yen), au tarissement du crédit et à la fonte brutale des avoirs des épargnants. Il faut nous armer contre ce tsunami et non contre les vaguelettes locales. Et pour cela, il faudra nous emparer des nouvelles technologies . Il ne suffira pas de créer des cartes de crédit électroniques avec les monnaies parallèles : il faudra créer de véritables moyens de paiement nouveaux, modernes et basés sur NOS valeurs et non sur celle du pétrole, de l’uranium et des machines et du monde ancien. Ce dernier point, les machines, pourrait pourtant correspondre à une richesse réelle … à condition de savoir de quelles machines nous parlons.

Quant aux valeurs qui seraient les nôtres, celle du peuple réel, l’homme devra y trouver sa place : équilibre démographique, liberté, égalité… Ces notions « idéalistes » sont une richesse quand on les respecte et des bombes à retardement quand on les bafoue. Une monnaie qui n’en tient aucun compte est dangereuse – et le bitcoin n’en tient pas compte. D’ailleurs, il faut avoir le cœur bien accroché pour les montagnes russes de son cours ! En fait, le bitcoin heurte pas mal de nos idées : n’est-il pas l’illustration d’une dérégulation du même type que celle dont nous ne cessons de dénoncer les excès ? Son seul but semble consister soit à conserver leur valeur aux sommes épargnées, soit à ouvrir un nouvel espace à la spéculation… évidemment. Mais si au bout du compte il constitue un amortisseur en cas d’écroulement des grandes monnaies et une planche salut dans cette sombre perspective, pourquoi pas ? Qu’en pensez-vous ?

Afin de ne pas alourdir la barque des lieux communs et des grands Yaka, j’ai  commencé par lire le livre électronique de Philippe Herlin – très instructif. Et je vais rouvrir les « Trous noirs de l’économie » de Jacques Sapir.  Et là : vaste, très vaste programme, parce que Sapir ne se contente pas de remettre en cause le système comptable monétaire : il remonte à la valeur symbolique de la monnaie. Il faut revisiter les continents – et le livre de Sapir en est un, en tout cas à mon échelle. Que les Gullivers nous montrent l’horizon s’ils en voient un… Il n’est que temps !

Classement  

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