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Le gouvernement … fait ce qu’il v(p)eut
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 06/08/2013 – 08:56

Faut-il croire à la fin de la récession en France et dans la zone euro ? Sans parler encore d’un retour à une croissance forte et durable, jusqu’où peut aller l’optimisme en matière économique ?

Devinez quoi : François Hollande a décidé de consacrer 30 milliards d’euros à la transition écologique : 10milliards pour les moyens de production d’ENR, 10 milliards pour la rénovation des bâtiments anciens et 10 milliards pour le soutien à l’agriculture paysanne.
Mais non : je rigole, bien sûr… Si l’on peut dire ! Lisez la suite.

Pour cela j’ai soigneusement ré écouté et transcrit l’émission des Matins d’Eté de France Culture du 1er août. Cette émission nous fait parfois regretter que l’été ne dure pas toute l’année. Qui sait ? Avec le dérèglement climatique.…
En attendant vous pouvez ré écouter le condensé de cette émission sur ce lien.

Frémissements

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Depuis quelques jours, les bons chiffres s’accumulent, les indicateurs importants semblent mieux orientés. La confiance revient, en Allemagne et en France. Le chômage baisse de manière sensible en Espagne.
Les gouvernements insistent évidemment sur ces bonnes nouvelles. Soucieux qu’ils sont de bien utiliser le facteur confiance, ils mettent en valeur le moindre frétillement, et sont plus ou moins tous convaincus que tout va s’arranger. Il faudra sans doute attendre encore longtemps d’éventuels signes positifs dans la vie quotidienne, ou au niveau social. Ce n’est pas encore la fin de l’austérité, ni celle du chômage de masse.
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Des progrès timides

Henri Sterdyniac (un Economiste Atterré) et Michel Aglietta (professeur de science économique à Paris X Nanterre) font le point.

Climat des affaires en hausse en Allemagne, meilleure confiance des consommateurs en France (3 points), 220 000 chômeurs de moins en Espagne au second trimestre, chômage en baisse pour la première fois depuis deux ans dans la zone euro, croissance un peu plus forte que prévu aux USA et au Royaume Uni : serait-ce le début du bout du tunnel ?
Pour Henri Sterdyniac, au premier trimestre nous étions au fond de l’abîme avec 12.1% de chômeurs dans la zone euro et deux années de baisse du PIB (- 1.2%). Nous commençons péniblement à remonter mais le rebond est extrêmement fragile.
Michel Aglietta est assez d’accord tout en soulignant l’homogénéité des bonnes nouvelles. De plus, en Allemagne, c’est la demande interne qui progresse et non pas l’exportation – ce qui est une bonne chose. En France c’est moins net : pas de reprise de la consommation des ménages, une certaine reprise de restockage pour les entreprises, mais pas de véritable dynamisme.
Dragi a pour l’instant sauvé la zone euro. Le rééquilibrage a commencé avec l’Allemagne (début d’augmentation des salaires), et on note un petit rebond de la consommation et des exportations au Sud – mais tout cela extrêmement lent. On parle de 1% de croissance pour 2014 … Il faudrait 3%.

Les marchés

Encore faudra-t-il que les marchés financiers acceptent la baisse des taux d’intérêts pour l’Espagne et l’Italie. L’Europe n’a pas de stratégie de sortie de crise, le crédit se contracte et les politiques d’austérité se poursuivent – y compris en France (déficits publics, retraites). En Grèce on continue à mettre des fonctionnaires au chômage, la BCE et la Commission continuent à faire pression sur l’Espagne pour qu’elle prenne de nouvelles mesures d’austérité. Un léger mieux vient peut-être du délai supplémentaire accordé pour un retour aux équilibres – mais surtout le fait qu’on a réduit de moitié le déficit budgétaire au niveau européen (1%) a desserré certaines craintes.
Situation financière
Le problème de liquidité des banques va continuer à peser sur l’économie réelle. Quel sens donner à la décision prise le 1er août de verser 30 milliards d’euros issus du livret A et autres livrets bancaires réglementés au profit des banques mais au détriment de la Caisse des Dépôts et de la construction de logements sociaux ?
Pour Michel Aglietta, le fait que les banques centrales maintiennent un climat favorable à des taux d’intérêts très bas a rassuré les banques. Le transfert dont on parle se base sur l’espoir que les banques commerciales vont en conséquence relancer le crédit aux PMEs. Le problème en effet est la sous-capitalisation des banques. Mais c’est plutôt dans le sens d’une union bancaire qu’il faudrait agir. L’initiative en question peut même avoir des effets défavorables et n’être qu’un coup d’épée dans l’eau.

Le gouvernement a calé

Pour Henri Sterdyniac il s’agit pour la France d’un renoncement par rapport au développement massif de nouveaux circuits publics avec la BPI. Au lieu de confier ces 30 milliards d’euros à la BPI, jugée peu fiable et pas encore en état d’irriguer le tissu des PMEs, on passe par les banques commerciales. C’est complètement contradictoire avec la proposition de François Hollande qui consistait à doubler le plafond du livret A pour le logement et la BPI !
Le gouvernement a calé !
Le lobby bancaire remporte la mise après avoir tué la taxe sur les transactions financières – la France se bat actuellement contre cette taxe au niveau européen, ce qui est encore une fois contraire aux engagements de François Hollande.
Il y a avait une alternative. Premier choix : on essaie de changer, de favoriser le démarrage de la BPI, réduire l’activité de marché des banques, séparer nettement les banques de dépôt et banques d’affaires. Sinon, second choix, on renonce et on essaie de renforcer nos banques traditionnelles en espérant que cela profitera un jour aux PMEs. C’est le choix du gouvernement.

Et l’Allemagne ?

L économie allemande, continuellement citée en exemple, continue-t-elle à tirer la nôtre vers le haut ?
Le salaire moyen est certes plus élevé en Allemagne qu’en France mais il n’existe pas de SMIC et les salaires sont discutés branche par branche. Conséquence : les travailleurs pauvres représentent un quart de la population active.

L’essentiel c’est que l’Allemagne possède un moteur industriel – forte densité d’entreprises liées entre elles en réseau et très liées aux gouvernements locaux et aux banques avec aussi une bonne formation professionnelle. Le cœur industriel protège l’emploi alors que le reste bénéficie de l’immigration, de l’intégration avec l’Europe de l’Est. Cette économie est capable de soutenir la concurrence internationale mais elle crée un maximum de discriminations sociales.

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Qu’est-ce qui nous empêche de combler l’écart ? D’abord nous n’avons pas la même structure industrielle. Les groupements d’entreprises n’existent chez nous que dans un nombre limité de régions et surtout nous n’avons pas des relations sociales qui permettent à des entreprises de faire de la productivité par implication des salariés et le rapport de collaboration entre le monde salarial et l’entreprise n’a rien à voir en France avec ce que l’on observe en Allemagne.

Changer de régime

Le point fondamental tient à la nature de la crise. C’est un changement profond du régime de croissance. On ne reviendra absolument pas au type de croissance antérieure tirée par l’endettement avec l’accentuation permanente des inégalités et la destruction de l’environnement. Le nouveau régime de croissance doit redevenir inclusif avec de l’emploi et la revitalisation des territoires.

R&D
Avec 17 pôles d’excellence en Allemagne contre 71 pôles de compétitivité en France, l’Allemagne il démontre incontestablement un meilleur raccordement entre la R&D et les entreprises. En France, les pôles de compétitivité sont une longue histoire pas très sérieuse. Démarrés par Chevènement en 1983, repris par Chirac en 2003, mais en l’absence de priorité industrielle il n’y a eu qu’un saupoudrage sans structurer l’industrie.
Dans ce contexte, il faudra du temps pour que la BPI se mette en place mais surtout il lui manquera une stratégie et une force de frappe suffisante. Il manque surtout la volonté d’impulser ce changement de régime de croissance dont nous parlons.

La transition écologique

La transition écologique nous donne par contre des opportunités à saisir sans faute. Il faut favoriser la relation entre les grandes et les petites entreprises avec en France une spécificité plus étatique – forte impulsion de la BPI et rôle important du ministère du redressement productif. Nous ne sommes pas encore au niveau de cette politique extrêmement vigoureuse et nécessaire.
L’austérité ?
L’Allemagne a bien réussi une politique de compétitivité en faisant pression sur les salaires – avec des coûts importants pour l’Europe. On peut imaginer une sortie « à la française » … à condition de s’en donner les moyens.
L’Europe en tout cas doit se donner pour objectif original l’organisation de la transition écologique parce que c’est l’avenir obligé de la planète. Là aussi nous sommes très en retard.
La coopération européenne est essentielle. La stratégie française doit être complémentaire de ce qui doit se passer au niveau de l’Europe. Les coopérations en Europe doivent profondément évoluer, avec la montée d’un budget européen pour des investissements structurants en vue de renforcer les initiatives prises au niveau des pays.
0.8%
Pierre Moscovici prévoit une croissance en 2014 de 0.8%. C’est semble-t-il plutôt 0 ou 0.4% à quoi s’attend Sterdyniac. En tout cas une sortie de crise devrait se faire avec 2 ou 3%. Pour vraiment sortir de la crise il faut que le chômage recule, ce qui nécessite au moins 1.5% de croissance. En effet nous avons accumulé 2 ans de sous-emploi de l’outil de production et il faut rattraper son utilisation normale.

Les impôts

La TVA va augmenter, on parle du gel du barème de l’impôt sur le revenu, la CSG sur les retraites … Hé oui, la France s’est engagée – pas une très bonne idée  - à dégager encore rapidement 70 milliards de réduction de dépenses publiques. C’est très difficile et long. En attendant on va augmenter les prélèvements sur ménages. Du coup, nous n’aurons pas 0.8% mais 0% de croissance … et il faudra continuer l’austérité. Tout au contraire il faudrait reporter tous les efforts sur la transition écologique, faire des investissements productifs.

Humeur

Quand même, à relire ces lignes, un dernier( ?) mot me vient. Nouvelle ou pas, la croissance se heurte toujours à deux murs dont ni Sterdyniac ni Aglietta ne parlent beaucoup : celui de la productivité et celui des ressources naturelles. Nous l’avons dit cent fois : davantage de monde pour produire de plus en plus efficacement avec à notre disposition de moins en moins de ressources telles que les minerais, l’équation n’est pas tenable. Évitons de nous répéter mais notons que ce volet obère quelque peu l’appel à une croissance renouvelée, fût-elle « nouvelle ».
Faut-il, parce qu’il s’agit d’éoliennes, consacrer plus d’hommes et d’heures que nécessaire à leur construction ? Nous avons fait aussi ce calcul : l’industrie des renouvelables, même si elle mobilise davantage de main d’œuvre que l’extraction de ressources fossiles, ne résoudra pas le problème du chômage.
Au bout du compte la transition est d’abord sociétale, avec une nouvelle utilisation du potentiel des hommes et des femmes de ce pays, de l’Europe et du monde, et plus d’égalité et de justice, tant du point de vue des ressources que du point de vue financier – est-ce un hasard si nous re croisons cette piste de la finance ?
Il faudra faire avec des limites. L’avons-nous déjà dit ? Lorsque les industriels ont dit à Roosevelt qu’ils ne pourraient jamais produire assez d’avions et de bateaux, celui-ci a stoppé … la production de voitures individuelles. Tout porte à croire qu’on pourrait bien se passer de produire autant de voitures – voire stopper leur production pendant quelques années – afin de recentrer tous les efforts sur les énergies nouvelles, leur production, leur distribution et leur stockage – et sur l’isolation thermique – mais aussi pour la reconversion de l’agriculture.

On ne pourra pas changer sans changer

Soyons honnêtes : il nous a fallu 50 ans pour comprendre qu’on ne pourrait pas avoir partout toujours plus. Aujourd’hui il faut une autre étape : comprendre qu’on ne pourra pas changer sans changer, que ce changement a un coût, que ce coût peut se présenter sous une forme de décroissance – mais aussi (nous le disons depuis longtemps également) que cette perte doit se trouver compensée par un autre dynamisme. Cette nouvelle frontière ne s’arrête pas aux ENRs , tout le monde le sent. Elle concerne aussi et surtout peut-être un art de vivre ensemble qui ne s’arrête pas à nos frontières et qui soit l’art du partage et de la justice – un mode de vie planétaire.

Doux rêve ? Bien sûr. On peut aussi ne pas rêver et attendre le choc du mur final. Soyez rassurés : les plus riches survivront. Bonjour la belle humanité qui suivra ! Heureusement, beaucoup d’animaux et de végétaux auront disparu d’ici là et ne souffriront plus de ces excès. Les villas de luxe s’ouvriront sur des déserts hantés par les survivants des en-trop. Bonne chance aux repus : leur bonheur aura un drôle de goût. De barrières électrifiées et de dromes armés.
Tout çà pour dire que nous ne laisserons pas s’installer la fatalité. Comment ? Nous sommes tout petits, pas très futés, pas spécialement savants. Et alors ? Ce que je refuse pour ma part, ce qui m’énerve, je dois l’avouer, c’est d’entendre des gens instruits et cultivés dire en gros « je pense que… » ou « je ne pense pas que… ». Désolé : nous n’en sommes plus au temps des opinions. Nous devons savoir, nous le pouvons, ce n’est autrement que paresse et renoncement.

Le temps du projet
Nous entrons dans le temps du projet. Pour aller jusqu’au bout de ce billet qui est quand même aussi un billet d’humeur, je suis convaincu de la force des petits moyens. Souvenez-vous des moyens techniques dérisoires des anciens. J’ai visité Balbek et quelques autres sites en Turquie et ailleurs. Comment faisaient-ils ? Ils avaient par exemple des coins de bois pour fendre des blocs de pierre immenses, et ils avaient la force politique de leurs projets. Il nous faut insérer nos minuscules coins de vérité(*) dans les fissures de l’information officielle et laisser l’eau de l’actualité passer sur eux, laisser l’hiver des reculs et du découragement geler cette eau, gonfler le bois, faire éclater la pierre des fausses évidences, des monolithes financiarisés.

La réalité brisera alors les murailles surannées de la dictature financière et productiviste, les fleurs pousseront dans les fissures irrémédiables du monde ancien – et les remparts s’effondreront pour laisser passer un air nouveau, salutaire pour nos enfants. Nous, les anciens, avons vécu suffisamment dans nos erreurs pour assumer cette tâche : tailler de petits coins de vérité. Ce n’est rien, mais c’est le monde qui basculera. Non, mes amis, ce n’est pas la nature qui surmontera les agressions que nous lui imposons : c’est l’humanité qui ré apprendra le dialogue avec elle – et avec tous les hommes.

Comme nos penchants sont ce qu’ils sont, il faut pour cela un gouvernement pour veiller à l’intérêt collectif – et non une gouvernance. Comme il n’existe pas de gouvernement mondial, il faudra que nous réveillions le gouvernement français, non ? Nous sommes le 1%, certes. Et alors ? Les « autres » (les financiers) sont aussi 1% : nous le savons depuis Wall Street et ce ver n’en finit pas de ronger leur légitimité ! Moi je dis que nous sommes des millions. Des millions, çà compte aussi, même quand il s’agit d’êtres humains et non de dollars, non ?

En attendant, merci encore une fois aux économistes atterrés, aux Sterdyniac, aux Aglietta et autres Jorion. Merci de nous tenir éveillés. Le Désert des Tartares de Buzzati est encore vide pour les puissants, et nous sommes peut-être tous des lieutenants Drogo – c’est quand même mieux que des Draghi. Prenez garde : « ils » arrivent… les temps nouveaux.

 

 

 

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(*) vérité :
rien n’est jamais sûr et il faut nous faire à l’idée que nous prenons des décisions en présence d’une marge d’incertitude. Les scientifiques d’aujourd’hui sont d’accord pour considérer comme vérité très probable une opinion validée par une large majorité des chercheurs et par la plupart des institutions de recherche.

Une Reponse »

  1. Il faudra peut-être aussi un jour choisir entre croissance, a-croissance ou décroissance relative dans beaucoup de domaines, dont la démographie.

    @ « Tout porte à croire qu’on pourrait bien se passer de produire autant de voitures – voire stopper leur production pendant quelques années – afin de recentrer tous les efforts sur les énergies nouvelles, leur production, leur distribution et leur stockage – et sur l’isolation thermique – mais aussi pour la reconversion de l’agriculture »

    Cela ne suppose-t-il pas une propriété collective de ces entreprises pour réorienter la production?
    Cela fournirait-il un choc psychologique apte à réduire la pensée consumériste?

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