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Pierre Larrouturou sur France Culture
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 02/07/2013 – 10:03

Pierre Larrouturou était l’invité des Matins de France Culture ce lundi 2 juin. Il est l’auteur, avec Michel Rocard, de « La Gauche n’a plus droit à l’erreur » paru en décembre 2012.

Enregistrement à écouter ici

Comme vous pouvez écouter l’émission, le mieux sera peut-être de la compléter par un survol de cet ouvrage – à comparer avec l’inégalable sérénité caustique de l’équipe des Matins… On pourrait espérer mieux de ce service public que le rabot contre le poil à gratter des agités de l’espoir – et le tapis rouge pour les néo classiques. Ou alors c’est moi qui écoute mal ?

Pierre Larrouturou est un familier des couloirs de Matignon … voire de l’Élysée. Pas suffisant pour la mise en œuvre des orientations qu’il défend (y compris par une grève de la faim !). Ingénieur agronome, il est co-fondateur du collectif Roosevelt 2012, président de la fondation Edgar Morin, conseiller régional d’Ile de France … et membre du Bureau National du Parti Socialiste. Rien ne semble y faire … Pour lui, la situation est « gravissime ». C’est une opinion que nous partageons – comme nous partageons une sorte d’espoir obstiné (est-ce raisonnable ?). Au cours de l’émission l’accent est mis aussi sur la montée du FN qui vient logiquement couronner un constat économique, écologique et social alarmant pour  un gouvernement timoré et technocratique.

La Gauche n’a plus droit à l’erreur … Arrêtez les rustines !

Cet ouvrage clair et direct nous rappelle quelques vérités – et désenfume allègrement des idées trop largement reçues comme des évidences. Alors jouons à « le saviez-vous ? » … avant que d’autres disent « on ne savait pas ».

 La crise n’est pas finie

Plus 417 000 chômeurs en 18 mois, 1.5 millions depuis le 2008, plus de 5 millions de demandeurs d’emploi, plus de 600 000 RMIstes.  Et encore : les entrées/sorties sont faussées par les « fins de droits » – ils étaient 1 million en 2010.

Ce problème est mondial : 75 millions de jeunes sans emploi dans le monde.

L’Allemagne ne se porte pas beaucoup mieux avec une baisse de 8% des commandes industrielles en 2012. Quant au reste, vous en savez assez avec le 20 heures.

Tout de même on ne dit pas souvent qu’en Angleterre, la dette totale bat tous les records : 900% du PIB (365% aux USA) . Les USA comptent sur Chine pour financer leur dette, ce qui constitue un gros risque : la croissance chinoise s’épuise (écouter l’émission : la consommation électrique a cessé de croître) et le volume de la bulle immobilière dans ce pays est 2 fois supérieur au maximum de 2007 aux USA.

La Chine accumule les déséquilibres les plus forts jamais enregistrés dans aucun pays au monde : les dépenses des ménages par rapport au PIB sont deux fois moins élevées que dans le reste du monde, le déficit budgétaire est de 44% du PIB et, avec le ralentissement mondial, le déficit commercial explose. Une croissance du PIB de 8% ne suffit plus à créer des emplois – merci aux robots installés par les entreprises occidentales ! Fin 2010, le gouvernement reconnaissait un chômage de 22% – sans pratiquement aucune couverture sociale.

Entre guerre et paix

Dans ce contexte, Taiwan risque de jouer le rôle de l’Alsace-Lorraine au siècle dernier. Le budget militaire chinois a doublé en 10 ans (multiplié par 6 en 15 ans) – sur fond de rancœurs et de plaies mal fermées des atrocités japonaises lors de l’invasion de la Chine avec des centaines d’Oradour. Cet effort d’armement n’est pas seulement quantitatif : c’est l’espace, les missiles, les technologies de pointe qui « bénéficient » de ces investissements.

En 1930, Mendès France parlait d’une course engagée « entre l’internationale des peuples et l’internationale des capitaux ». Ses remèdes ? Une monnaie unique dotée d’une gestion politique, et un projet social européen. Il faudra que les Mendès de 20132 se fassent autrement entendre – et comme plus personne n’est prophète (et pourtant PL a été un des seuls à prévoir la crise de 2007) il faudra que ce soit la société civile qui s’en charge. A moins qu’elle préfère céder à la « pulsion de mort » évoquée par Freud aussi en 1930 ?

Hémorragie sous perfusion

A propos des multiples plans de sauvetage massifs, Joseph Stiglitz parle de «perfusion à un malade atteint d’une hémorragie interne ».

Où est l’hémorragie ?

Ce n’est pas une fatalité. L’économie a pu fonctionner aux USA pendant 30 ans sans dette publique.

Une société de consommation a besoin de consommateurs. C’est ce qu’avaient compris Ford et Kellogs : travailler moins et gagner autant. C’est ainsi que Beveridge recommande l’instauration d’un revenu minimum en cas de perte d’emploi, puis Keynes dénonce le « laisser-faire » économique. Nous connaissons la suite … Au lieu d’adapter ce système dans les années 70 pour l’étendre aux pays du Sud, ce sont les baisses d’impôts pour les plus riches, la dette publique, la redistribution des salaires vers les  cadres supérieurs et les dirigeants. Une évolution similaire prive les agriculteurs de revenus au bénéfice de la grande distribution. Les plus-values générées vont alimenter les marchés financiers.

 

C’est le chômage de masse qui a déséquilibré la part des salaires, et c’est à lui qu’il faut d’abord s’attaquer. Le chômage et les inégalités.

Il y a une façon de triompher de la dette : c’est la justice sociale. C’est ce que les grands journalistes et les permanents des partis ont tellement de mal à comprendre. Pas étonnant : ils sont du bon côté de la montagne de l’injustice – du moins tant que la montagne ne s’écroule pas. Il faut se souvenir que la déclaration de Philadelphie en 1944 a précédé celle de Bretton Woods :

  • le travail n’est pas une marchandise
  • la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous…

 

Il faut garder ces valeurs – et celles du CNR – mais il faut aussi innover au lieu, comme dit Stiglitz, de « déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic ».

Les espèces sont mortelles

 

Les civilisations sont mortelles. Nous pourrions sombrer – comme avant nous l’Amérique précolombienne, les empires africains, les villes grecques antiques, l’empire khmer… Ceux-là ont disparu faute de règles du jeu adéquates – surexploitation des sols ou des ressources en eau par exemple. Mais aujourd’hui trois paradigmes anciens s’effondrent :

  • Les richesses ne sont pas illimitées
  • La nature ne peut pas s’auto réparer indéfiniment
  • Il existe une limite physique à l’activité et la production humaines

 

Trois grands problèmes nouveaux se font jour :

  • Les déchets – amiante, plomb, le mercure/méthil-mercure (l’aluminium ?). Empoisonnement des lacs et des océans, épuisement de la pêche.
  • L’eau
  • L’effet de serre

L’Allemagne

A partir de 2002, la hausse de l’euro plombe les pays européens. L’Allemagne lance le plan Hartz IV : baisse des salaires, précarisation,  création de 2 millions d’emplois à temps partiel et 400 000 à temps plein. Les quantités sont strictement inverses pour la France qui privilégie les CDI. La baisse des salaires en Allemagne est très forte (13 à 19%) sur les 4 déciles inférieurs. Les salaires nominaux augmentent 3 fois moins vite en Allemagne que dans la zone euro. Ceci n’empêche pas que le PIB Allemand évolue moins vite qu’en France. Conclusion : si tous les pays s’alignaient sur l’Allemagne, la récession serait encore plus forte !

A l’origine ? En partie, en 2000, le refus par la France d’une convergence européenne proposée par l’Allemagne avec l’appui des syndicats et soutenue par Peter Hartz avec à la clé la semaine de 4 jours/ 32 heures de travail. C’est la politique des « petits boulots » et des travailleurs pauvres qui la remplace. L’application chaotique et conflictuelle des 35 heures en France a discrédité pour longtemps cette alternative.

 

La croissance pourrait bien ne pas revenir.

Paul Krugman, prix Nobel d’économie, dénonçait dès 2010 le piège des politiques d’austérité. Mais la politique keynésienne de relance pose aussi problème. Depuis 40 ans le monde a changé :

  • La croissance ne reviendra pas, même avec une énorme vague de dépenses publiques.
  • Le lien entre croissance et emploi est très peu efficient
  • Mais bonne nouvelle : on peut sortir du chômage sans croissance

La preuve par l’absurde ? Le Japon :

  • Plan de relance massif – déficit public de 6.6%
  • Investissements dans la recherche : 3.3%
  • Taux d’intérêts à 0%
  • Résultat : 0.7% de croissance.

A cela, 7 raisons (« 7 fuites ») :

La progression du chômage, la mauvaise gestion de la mondialisation, le désendettement des collectivités locales, celui des classes moyennes, le faible investissement des entreprises, l’épargne de précaution et l’accaparement de la richesse par les 1% les plus riches qui investissent sur les marchés financiers.

Il ne s’agit pas de nier la nécessité d’une stratégie industrielle et d’une politique de recherche et développement, mais surtout un facteur a tout bouleversé : l’explosion de la productivité.

Comment éviter la récession ?

Les banques privées font payer cher leurs prêts à l’état, plus cher que ce qu’elles obtiennent auprès aux banques centrales. Les « vielles dettes » des états devraient être financées à taux zéro. Dans la même veine, la taxation des transactions financières, la responsabilisation des dirigeants des banques  et la séparation des banques de dépôt (actée en GB) sont des mesures préconisées par PL.

Contrairement à une idée reçue, les dividendes sont moins imposés en Europe (25%) qu’aux USA (40%). Ce taux moyen est passé en 15 ans en Europe de 37 à 25%. Il serait possible de reverser à un impôt européen les 15% d’écart. De plus, l’accroissement de la pression fiscale sur les plus riches est un levier dont Roosevelt ne s’est pas privé en 1929 – avec une taxation des plus riches à 79% – qui s’est maintenue à  70% pendant 50 ans.

La sécurisation des salariés : en 2009 l’Allemagne a très bien réussi en dépit d’une récession deux fois plus sévère qu’en France (-5.1%), grâce à une baisse du temps de travail de 20%.

La Chine, elle, avait progressé très rapidement dans le traitement de ses salariés entre 85 et 95 afin d’obtenir l’adhésion à l’OMC… mais elle pratique depuis un dumping social qui a réduit considérablement ses coûts salariaux au mépris des règles sociales et écologiques. Des taxes aux frontières ne seraient que justice.

Lutter contre le chômage

Il est possible de suivre l’exemple des Pays Bas qui ont investi une grande part des fonds de retraite dans la construction de logements – souvent propriété de coopératives et de syndicats – au lieu de placer cet argent sur les marchés financiers, ce qui permettrait de réduire l’écart de 50% des loyers français par rapport à l’Allemagne.

 Transition énergétique

L’investissement annuel de 1% du PIB permettrait de lutter efficacement contre le dérèglement climatique et créerait jusqu’à 6 millions d’emplois dans l’UE. Notre site ne manque pas d’articles à ce sujet ! Néanmoins, nous serons en profond désaccord avec PL qui voit dans le nucléaire un atout majeur pou cette transition. Nobody is perfect…

Pour l’immense chantier de cette transition, mais aussi pour nous adapter, ici et ailleurs, à la dégradation du climat, PL appelle de ses vœux un service civil obligatoire d’un an pour tous les jeunes.

D’autres idées entrent dans ce grand mouvement d’espoir : la lutte contre l’obsolescence, l’ESS, la valorisation des activités non marchandes, la cogestion des entreprises, une agriculture durable…

 Réduction du temps de travail

Cette nécessité était soulignée dès 1929 par Albert Einstein qui recommandait aussi un SMIG, la limitation du stock de monnaie et celle des prix en cas de monopole.

L’exceptionnelle productivité des travailleurs français (3e au monde) doit devenir un atout et non plus une catastrophe. C’était aussi l’idée d’Antoine Riboud (Danone) dès 1993. La productivité a enregistré elle aussi une croissance en crosse de golf- multipliée par 10 entre 1820 et 2000 avec une accélération extraordinaire sur les 40 dernières années. Les pertes d’emploi sont à 85% essentiellement le fait de cette productivité. La planète Terre ,par définition en équilibre pour son commerce extérieur, enregistre 220 millions de chômeurs. Le commerce extérieur n’est donc la cause !. En France, de 1970 à 2008, le PIB en dollars constants a cru de 150% – et les heures travaillées ont diminué de 6.6% alors que la population active s’est accrue de 33% !

La loi sur les 35 heures aurait dû aller dans le bon sens mais :

  • Aucune obligation d’aller réellement vers 35 h
  • Aucune obligation d’embauche
  • PMEs hors du champ

La mobilisation des fonds UNEDIC permettrait de financer en grande partie le passage à la semaine de 32 heures.

Soif d’Europe ?

Nous avons traité maintes fois cette question : démocratiser les instances européennes, évoluer vers un régime parlementaire, négocier un traité social…

Ces changements sont d’autant plus urgents que, d’une part, ils ont été validés sur le plan théorique par de multiples autorités et que d’autre part le contexte social, écologique et politique est critique -  notamment avec la menace qui pourrait survenir d’une déstabilisation rapide de la Chine avec dérive militaire.

Reste que, toute sympathie mise à part, tout effort de soutien mis à part, un constat semble échapper à PL : Hollande n’est pas Roosevelt. La comparaison qu’en fait PL en début d’émission met en lumière l’immense fossé qui sépare la détermination et l’énergie de ces deux hommes politiques.

 

Quelques réserves

 

Outre l’option nucléaire, il ne faut pas se dissimuler quelques objections. D’abord, la référence à Roosevelt omet un paramètre très important : les Américains sont américains – ce qui signifie une forte conviction patriotique. Ensuite Roosevelt n’a obtenu un appui définitif et massif de sa politique qu’après Pearl Harbour.

Sur un autre volet, la séparation des banques d’affaire n’est peut-être si simple – les imbrications sont nombreuses et pas toujours lisibles. Certains économistes doutent de l’efficacité de cette mesure, d’autres considèrent que la situation des banques est encore trop fragile. Il reste à nous faire une opinion. Autre point : la productivité. Elle a cru de façon rapide mais actuellement elle stagne. Ce paramètre est surtout à considérer au point de vue mondial – à cette échelle les gains potentiels et réels sont en effet considérables (et renforcent la chute des emplois cette fois au niveau planétaire). D’autant plus que les Chinois n’ont de cesse que d’implanter des centaines de milliers de robots !

Quant à la « sécurisation des salariés » il faut garder à l’esprit qu’elle s’est faite par la création de millions d’emplois partiels comme le dit par ailleurs PL.

Ne nous voilons pas la face non plus : les emplois issus de la transition ne suffiront pas à combler un déficit de 5 millions d’emplois. Et pour le passage à la semaine de 4 fois 8 heures, il est très douteux qu’il s’opère sans perte de salaire. De toute façon il ne faut pas tomber d’un populisme dans l’autre : la consommation des pays riches doit décroître et la vraie question est double : comment compenser une baisse de revenus par un progrès social et de solidarité – et comment faire accepter cette décroissance ? La condition première est bien la participation de tous et la répartition de l’effort. Pour cela il faudrait ne pas être effrayés par les « fuites à l’étranger » de nos industries. L’essentiel est encore en ceci : en 1789 la France était l’état le plus puissant du monde, le plus peuplé ( après l’Angleterre?) mais surtout celui où la démographie était la mieux maîtrisée. C’est seulement une Europe sinon unie du moins fortement coordonnée avec l’Allemagne qui peut jouer ce rôle aujourd’hui. Et puisqu’on nous reproche parfois ne nous limiter à une chambre d’écho, osons une question. Et si le capitalisme faisait partie du patrimoine européen ? Dans ce cas, renouer un rapport intelligent avec l’Angleterre serait un levier décisif pour le changement. Je défends (très seul…) l’idée que nous devrions inviter les Anglais à la lecture de Locke et de Tocqueville. Renier les bases d’un capitalisme industrieux et à sa façon vertueux affaiblit le camp du changement et maintient une division qui de la guerre d’Espagne à Munich n’a cessé d’ouvrir de dangereuses brèches sur le chemin de la paix et de la prospérité. Si nous en croyons PL, avec le réarmement chinois, ce n’est pas la meilleure voie à suivre. J’entendais des amis récemment défendre la sécurité apportée par l’OTAN… Difficile de l’imaginer sans l’Angleterre, non ?

Tout ceci n’est pas pour affaiblir les positions courageuses et fermes de PL et de Michel Rocard : il s’agit au contraire d’entrer dans ce débat, de l’enrichir de nos questions –  surtout pas de l’enterrer ou de le réduire – comme au cours de cette émission du 2 juin !

Pour en savoir plus : http://www.roosevelt2012.fr/

 

Classement  

Une Reponse »

  1. La présentation de ce livre est parfois surprenante mais le fond est effectivement très intéressant. Je me demande pourquoi le parti au pouvoir ne s’en inspire pas. Serait-il vraiment inféodé au système économique actuel sous influence des lobbies puissants de très grandes entreprises?

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