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Yannick Rumpala : reconfiguration politique
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 04/06/2013 – 14:16

Nous avons il y a quelques temps reçu un commentaire à propos de notre article « Transition énergétique : le scénario de Greenpeace ». Notre correspondant  nous invitait à prendre connaissance de son approche qu’il qualifie de « sociologique» :

Formes alternatives de production énergétique et reconfigurations politiques
La sociologie des énergies alternatives comme étude des potentialités de réorganisation du collectif
Yannick Rumpala
Université de Nice / Faculté de Droit et de Science politique

L’article est à lire sur ce lien :

http://yannickrumpala.files.wordpress.com/2009/05/rumpala-formes-alternatives-de-production-c3a9nergc3a9tique-et-reconfigurations-politiques-octobre-20122.pdf

Il aura fallu prendre le temps de nous pencher sur cet article dont j’aimerais vous faire partager la richesse et le sérieux. L’abord est un peu abrupt, mais voici enfin une synthèse universitaire de beaucoup de réflexions familières, où nous retrouvons aussi des références connues comme Rifkin et André Gorz – et une attention très fine aux mouvements émergents, d’alternatives beaucoup plus fortes que leur périmètre d’application ou d’intervention. Ces pionniers ne sont pas porteurs seulement de solutions locales, de témoignages – ils sont porteurs de l’espoir d’une organisation sociale et politique radicalement différente de celle dont, parfois, nous pensons ne jamais pouvoir sortir.

Choix énergétiques et choix politiques

Les choix énergétiques qui sont faits dans une société sont aussi des choix politiques. Dans quelle mesure ces choix peuvent être réorientés par les technologiques et contribuer à une redistribution des possibilités et des réorganisations sociales ?

Les solutions technologiques actuellement explorées laissent entrevoir une évolution sociologique des réseaux et des flux :

  • de la centralisation à la décentralisation
  • de l’éloignement à la proximité
  • de la dépendance à l’autosuffisance

Les technologies doivent être des éléments de systèmes sociotechniques, associant des infrastructures, des producteurs, des utilisateurs, des consommateurs, des instances de régulation et d’autres intermédiaires.

Potentialités technologiques

 » La technologie ne permet pas de déterminer le changement social, la technologie fournit des instruments et des potentialités. Les façons dont elles sont utilisées impliquent un choix social » écrit Daniel Bell. La technologie offre, permet – mais chaque individu peut en faire quelque chose de différent, en rapport avec son environnement. » (Daniel Bell)

Alain Gras parle ainsi de « société thermo-industrielle » pour souligner la place prise par la combustion de ressources fossiles dans la production d’énergie – et il nous invite à trouver les outils politiques pertinents pour gérer démocratiquement leur épuisement.

« Les régimes énergétiques déterminent la nature des civilisations – leur façon de s’organiser, de répartir les fruits de l’activité économique et des échanges, d’exercer le pouvoir politique et de structurer les relations sociales » nous dit Jeremy Rifkin.

C’est pourquoi privilégier les énergies renouvelables n’est pas qu’une question d’ajustement de certaines activités, mais touche au collectif et à ses orientations fondamentales. Elles portent un projet social, économique, politique et organisationnel nouveau » , écrit Laurence Raineau. Il s’agit donc aussi de faire évoluer notre rapport au monde, à la nature, à la technique, pour, in fine, changer nos institutions et nos pratiques.

 Technologie et changement systémique

Il s’agit de sortir d’une situation de verrouillage technologique liée aux combustibles fossiles. Mais les résistances seront sévères. Gregory C. Unruh va jusqu’à penser qu’une évolution ne pourra s’enclencher que sous l’effet de forces exogènes (une reconnaissance massive des dégradations environnementales ou un épisode critique lié à des événements climatiques). De plus, une seule technologie ne suffira pas à transformer des systèmes énergétiques aussi complexes.

 Des ressources technologiques aux capacités sociopolitiques

Pour la production d’électricité, deux modèles s’opposent :Un modèle centralisé – des « centres » qui assurent l’essentiel de la production et la distribuent à partir d’un réseau. C’est typiquement le cas en France avec le nucléaire. Dans le second modèle, la production est assurée par des unités nettement moins massives, pour elles-mêmes ou avec d’autres utilisateurs à proximité.

La production « décentralisée » (photovoltaïque, petit éolien, micro génération, bâtiments à énergie positive) peut s’appuyer sur une large gamme de technologies, utiliser des ressources  renouvelables locales, sans devoir nécessairement passer par une plus large échelle. On peut envisager une forme d’autonomie territoriale en matière énergétique.

Cependant, cette tendance « décentralisatrice » des ENR n’a rien d’automatique – voir les projets de parcs d’éoliennes ou Desertec ». Le maintien des anciens schémas centralisateurs recoupe des intérêts multiples : ceux des acteurs industriels pour restaurer des marchés, et ceux des institutions politiques, pour maintenir des prérogatives sans bouleverser les routines et rationalités antérieures.

La démonopolisation des énergies renouvelables peut avoir des vertus démocratiques, profitables au citoyen et à la collectivité : « L’énergie solaire est démocratique. L’énergie nucléaire est par nature antidémocratique ».

Restauration d’une sécurité existentielle

Les ENRs peuvent apporter une réduction des dépendances par rapport aux fournisseurs publics ou privés. Elles permettent de pourvoir à ses besoins énergétiques par soi-même ou en association. On peut aller jusqu’à la construction de ses équipements, tout réaliser au maximum par soi-même. La disponibilité à domicile limite la crainte de ne pouvoir se chauffer, s’éclairer ou utiliser des équipements de base. C’est aussi pour cela qu’il ne faut pas réduire l’enjeu énergétique à une question essentiellement technique.

Voies d’actualisation

Ce sont d’abord des formes renouvelées de coopération, agrégées autour des énergies renouvelables sur des bases locales à échelle réduite : chaufferies communales, parcs éoliens coopératifs , ou autres coopératives de citoyens. Ces initiatives peuvent avoir un effet d’exemplarité (notamment si elles bénéficient d’une reprise médiatique) et susciter d’autres vocations.

Le peer-to-peer énergétique

Une production d’électricité est de plus en plus décentralisée pourrait appliquer le modèle du « peer-to-peer » pour sa distribution, comme cela se fait sur Internet pour le partage de fichiers . C’est l’idée de Rifkin – dont avons parlé sur ce site – et de Joël de Rosnay. Néanmoins, cette solution suppose l’existence d’un réseau complexe (« intelligent »). Un tel système reste dépendant de grands opérateurs industriels et tend à reproduire des contraintes qui existaient précédemment – comme Internet, qui a tendance à perdre son aura d’ouverture et de liberté. Ce système pourra-t-il, lui aussi, intégrer les principes de l’« open source », pour au moins garder des modalités de développement transparentes, ouvertes et accessibles à la collectivité ?

Autosuffisance radicale : la voie du « off grid » ou la sortie des réseaux

Ce projet est souvent relié à la recherche d’un autre mode de vie, un refus du système dominant ou un fort souhait d’autonomisation. Sans forcément aller jusqu’à des projets aussi radicaux, des architectes et des ingénieurs réfléchissent à des formes d’intégration de la production énergétique dans l’architecture des immeubles et bâtiments. Cette recherche tend vers d’autres manières de penser les besoins, utiliser au mieux l’électricité, éviter les gaspillages, optimiser les habitations. On pourrait ainsi tendre vers une forme d’autosuffisance avec réappropriation des flux énergétiques en circuit fermé.

Low tech vs high tech : l’enjeu de la densité technique

Une multitude d’équipements sont proposés dans les maisons et immeubles (capteurs, affichage des consommations, compteur intelligent, etc.). L’importance du marché potentiel n’est pas sans inciter un certain nombre de firmes à pousser dans cette direction.

Les solutions « low tech », en revanche, engagent a priori des réseaux sociotechniques moins lourds, car plus limités. Elles sont plus simples, moins coûteuses à mettre en place et à entretenir et moins sujettes à certains inconvénients de la « high tech »  : difficultés de recyclage, forte consommation de « terres rares », énergie requise lors de la fabrication, etc. 

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Conclusion

Parce que la maîtrise des flux énergétiques est devenue une forme de pouvoir, les énergies renouvelables représentent  des potentialités pour changer la donne face à des groupes d’opérateurs industriels en situation oligopolistique. Elles (re)donnent des capacités aux populations et ouvrent l’éventail des choix, ébranlent les logiques de consommation passive et induisent un nouveau rapport à la technologie et  aux territoires (gisements d’ENRs).

Cependant, plus un système est vaste, plus il peut être compliqué (et coûteux) à reconfigurer. Ainsi, la transformation du parc immobilier représenterait ainsi une tâche colossale. Les expérimentations décentralisatrices suscitent aussi des résistances (parcs éoliens par exemple) et elles heurtent les imaginaires, le confort et les normes associés aux énergies « traditionnelles ».

Ma part de conclusion :

Les énergies renouvelables sont certes une réponse aux menaces climatiques, mais elles constituent également l’ébauche d’une société différente, moins centralisée, plus égalitaire et solidaire. C’est pourquoi nous persistons dans cet espoir d’une « croissance autrement ». Merci encore à notre lecteur Yannick Rumpala pour son apport qui enrichit notre apprentissage sur ce chemin.

N’oublions pas d’ajouter le site de Yannick Rumpala à nos liens favoris :
http://yannickrumpala.wordpress.com/

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Pour finir également un certain nombre de liens – livres de référence et témoignages sur les alternatives énergétiques :

Une Reponse »

  1. Bonjour,

    Je suis spécialiste ingénieur en thermodynamique depuis 30 ans,
    je partage votre opinion sur l’énergie et la façon de s’en servir.

    Bravo sur l’analyse.

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