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Cahuzac et les mensonges
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 03/04/2013 – 15:43

J’étais plongé – sans doute bêtement – dans le suivi des billets de la science et de la technique et je n’ai pas vu le printemps arriver. C’est trop bête. Mais alors c’est un printemps chargé de tempêtes et de menaces, de secousses terribles qui font cette fois vaciller pour de bon notre dernier esquif démocratique.

Tenir un blog sans parler de l’affaire Cahuzac ? Impossible. En parler ? Dérisoire.

C’est surtout stupide de n’avoir pas pris le temps quelques jours plus tôt d’écrire ce que je j’avais sur le cœur par rapport au mensonge. A présent, en pleine tempête, il devient plus difficile de dire qu’il y a plus grave. C’est très difficile parce que justement « cela »  est très grave, ce mensonge effronté, ces effets de manche et ces coups de menton face à l’Assemblée Nationale, cette incroyable impudence avant que le haut dignitaire en charge de la chasse à l’évasion fiscale se fasse prendre la main dans le gros sac de billets.

Plus grave 

Et pourtant oui il y a plus grave. M. Cahuzac est un voyou, soit. Qu’il ait été choisi par un président « normal » pour faire appliquer une rigueur budgétaire anormale, c’est déjà moins « normal », justement. Qu’un journaliste ait pu accéder à des indices suffisamment convaincants sur cette situation 4 mois avant que l’état – qui dispose d’un arsenal autrement plus efficace – finisse par se rendre à la triste réalité est encore plus troublant. Et à présent le même journaliste n’hésite pas beaucoup pour avancer que le chef de l’état était au courant.

Mais non, je n’ai pas du tout envie de me joindre à cette meute d’indignés-là. On y côtoie de drôles de chiens qui ne sont pas exonérés de porter la rage. Et puis tirer sur les corbillards, non merci.

 Autre chose …

Non, ce que j’aurais pu dire avant, ce qui me démangeait le clavier, c’était autre chose. C’était le mensonge, aussi, mais un autre mensonge – et pour moi il est plus grave. Il se situe sur trois plans.

D’abord, pour ne pas trop nous écarter malgré tout  de cette actualité cauchemardesque, d’abord donc sur le plan financier. Le premier mensonge est celui que font TOUS les dirigeants politiques à peu près lucides (et je fais à François Hollande le crédit de cette intelligence). Ils mentent quand ils choisissent l’austérité. Si un doute pouvait subsister, il aurait dû faire place à une toute autre politique suite aux récentes notes de l’OFCE et surtout d’Olivier Blanchard, chef économiste au FMI –  lequel a admis l’erreur faite sur le multiplicateur budgétaire de l’austérité. Non qu’il faille pérenniser les déséquilibres, mais le moment de l’intervention peut s’avérer totalement contre productif si elle a lieu en une période de forte récession – ce qui est le cas actuellement.

La coûteuse comédie de la rigueur

Je parle de mensonge parce que les chefs de gouvernement sont au courant et que la seule explication à leur obstination rigoriste est qu’ils ne veulent pas se retrouver isolés dans la mouvance néo libérale qui domine encore en Europe à travers l’Eurogroupe et les réunions du Conseil. Les « signaux » des marchés lors de l’élection de François Hollande ont suffi à provoquer une capitulation en rase campagne et le renoncement de fait à un plan de relance keynésien non sur la consommation mais sur l’équipement et les infrastructures – et en premier lieu les énergies renouvelables.

La croissance

Le second mensonge sera encore moins crédible à présent. Comment est-il seulement possible d’espérer une croissance? Comment l’évidence mainte fois répétée que la conjonction d’un accroissement simultané de la productivité et de la démographie – sans parler d’une redistribution incontournable du travail vers les pays émergents – pourrait-elle déboucher sur autre chose que la nécessité de partager le travail à l’intérieur même de notre pays?

L’environnement

Enfin, si on lit attentivement Jeremy Rifkin qui parle avec Tim Jackson du point précédent, il ne fait pas mystère de contacts cordiaux avec les principaux décideurs et chefs d’état européens. Les chefs d’état sont au courant de ces réalités que nous pensons prêcher dans un désert. La seule raison pour laquelle nous ne sommes pas entendus, la seule raison pour laquelle les dirigeants n’entreprennent rien de sérieux contre le changement climatique, le CO2 et pour les renouvelables – c’est que la population n’est que très peu ouverte à cette priorité. Mais la seule source de cette apathie ce sont les média. La main mise sur les média par les groupes industriels et financiers en situation sinon de monopole du moins de domination et de contrôle oligarchique est à l’origine de cette cécité collective qui s’attache également à attribuer au peuple les vices de ses dirigeants – l’égoïsme, l’individualisme et la lutte de tous contre tous.

A longueur de unes on nous décrit par le menu dans la presse régionale les crimes atroces commis dans les villes et les campagnes. Alors, en comparaison, n’est-ce pas, les mensonges des politiques et leurs petits et gros arrangements semblent peu de chose. Hé bien c’est tout le contraire. Le serial killer le plus frénétique ne pourra jamais se vanter de mettre en danger 1 million de personnes simultanément. Un homme politique oui, en maintenant en activité les centrales nucléaires les plus anciennes  dans des zones fortement peuplées. On pourrait multiplier les exemples (nous n’allons pas ré écrire notre blog). Mais bien sûr aussi un assassin de banlieue est infiniment moins efficace pour détruire la démocratie qu’un homme politique corrompu.

Pour rester raisonnables disons simplement que les mensonges sur l’environnement, la croissance et les dangers industriels sont quotidiens, ils sont constants sous les gouvernements de droite comme de gauche, et ils nous mènent non seulement à la catastrophe – mais aussi dans tous les cas à des bouleversements – écologiques, climatiques et sociaux -qui vont nous écraser sous leur brutalité et leur soudaineté de telle sorte que cette fois la « stratégie du choc » chère à Naomi Klein va pouvoir s’appliquer sans retenue.

Comme le dénonçait de longue date Hanna Arendt, mensonge et violence vont de pair. Alors, bien sûr, le mensonge de Cahuzac est un sommet. Mais la montagne ne doit pas nous cacher la galaxie.

Populisme ?

Et à présent, que faire ? La solution d’une mise à plat politique ne pourra plus laisser de côté un acteur peu fréquentable : le peuple.

Le peuple, c’est le populisme, n’est-ce pas ? Oui, et le populisme est aussi détestable à droite (le FN) qu’à gauche (Mélenchon). Hé bien, messieurs les politiques, c’est avec ces gens-là qu’il va falloir parler. Parler, c’est-à-dire écouter, discuter, éventuellement composer, oui. Parce qu’avec vous, qui d’autre voudra parler ? Qui va vous croire ?

Il y a longtemps que je ne me fais pas que des amis dans le camp qui m’est le plus proche en soutenant que Marine Le Pen avance des arguments de national-socialisme auxquels il faut répondre autrement que par le mépris. A l’opposé je ne me fais pas davantage d’amis en n’aimant pas non plus les attaques dévastatrices de Mélenchon contre le PS et son mépris total des contraintes économiques et industrielles.

Reconnaissons d’un côté que Mélenchon est attentif aux questions énergiques et environnementales (et sociales) et que de l’autre le reproche n’est pas fait à Marine Le Pen d’une logique isolationniste qui ne s’inquiète en rien du devenir des 99% de l’humanité qui ont le malheur de n’être pas français. Autant Mélenchon que Marine Le Pen rencontrent les préoccupations des gens « normaux », ceux qui paient au prix fort (chômage, pauvreté, santé) les atermoiements soi disant stratégiques de ceux qui se comportent de plus en plus en oligarques indifférenciés – et indifférents.

 Crise salutaire ?

C’est pourquoi, oui, la crise actuelle est salutaire – ou en tout cas pourrait l’être si l’électrochoc opérait dans trois directions. D’une part pour dénoncer tous les mensonges et non pas seulement ceux liés à l’argent. D’autre part pour mettre fin à l’aventure rigoriste aveugle et enfin pour nous poser une bonne fois la question de la démocratie qui résulte d’une constitution française césariste sans César et d’une Europe qui n’est fédérale que pour assurer la protection des inégalités.

Mais soyez rassurés : il ne va rien se passer de tel. Les élections municipales seront là dans un an pour constater que rien ne change vraiment. C’est que les élus locaux n’ont pas de compte à Singapour et ne siègent pas à Bruxelles. La plupart des maires travaillent 50 heures par semaine en espérant ne pas tomber sous le coup d’une directive qui les mettrait hors la loi pour un poteau mal positionné ou un arrêté sur les chats errants. Le peuple, justement, les connaît partout dans les petites villes et les villages. Le tsunami va faire basculer quelques mairies mais les candidats ne sont pas si nombreux pour ces responsabilités locales mal payées et exposées.

Pourtant, un an c’est long quand le temps s’accélère, quand les rues s’emplissaient déjà de manifestants hétéroclites en bonne partie manipulés par des activistes qui appliquent méthodiquement des techniques d’agitation pré fascistes sous couvert de protestations civilisationnelle ou moralistes. Ce sera long pour ceux qui vont se trouver en fin de droits, pour ceux qui font aussi partie des 2 millions et demi d’emplois industriels perdus depuis 30 ans.

Bien sûr, ceux qui reliront ce billet dans un mois, dans un an – trouveront que je me suis trompé, que les choses se seront passées différemment, que je n’aurai rien vu venir. Mais, entre nous, aujourd’hui, qui se risque à prévoir quoi que ce soit ? Ce dont je suis sûr, aujourd’hui et au-delà de l’inquiétude, c’est de ma tristesse. Je ne souhaite qu’une chose : que ceux qui me reliront dans un mois, dans un an (ou, improbablement, dans 4 ans) … soient moins tristes que moi en ce 3 avril 2013.

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2 Reponses »

  1. Oui, cette situation ahurissante peut réveiller toutes sortes de vieux démons que je dénonce régulièrement sur mon blog. Il est temps de regarder les réalités en face en ne confondant pas les priorités, qui ne sont pas celles de l’ultra-libéralisme. La porte est grande ouverte pour les populistes et démagogues de tout poil, qui eux-aussi savent manipuler le mensonge et la pensée orwellienne.
    Et pourtant les voies alternatives existent:

    http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/04/01/la-richesse-au-coeur-de-deux-livres-importants/

    L’espoir d’une prise de conscience sereine s’amenuise à mesure que les apprentis-sorciers détourne les frustrations vers la haine de l’Autre.

    La façon d’informer à la mode médiatique sous contrôle financier ne facilite pas le regard alternatif et prenons l’exemple de Cahuzac, pourquoi ne pas montrer d’autres réactions que celles des vautours qui ne rêvent que de vengeance sociale parce qu’un président et une majorité utilisent de façon abusive le mot  »socialiste »?

    Par exemple celle-ci:

    http://www.francetvinfo.fr/video-les-larmes-de-colere-du-socialiste-gerard-filoche-apres-les-aveux-de-cahuzac_294563.html#xtor=EPR-2

    Si seulement les « zombifiés » pouvaient tous lire plusieurs fois « La stratégie du Choc » de Naomi Klein! La similitude avec les années trente du siècle précédent saute aux yeux: pourquoi les « grands » média ne rappellent-ils pas ce qui a suivi?

    Pour ma part j’ai écrit plusieurs billets qui indiquent mes doutes sur le déroulement de la dernière campagne électorale.

  2. [...] http://dtwin.org/WordDD/2013/04/03/cahuzac-et-les-mensonges/ [...]

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