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Agriculture : Stéphane Le Foll s’explique
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 18/03/2013 – 18:29


Interview France Culture

L’agriculture, pour nous, citadins « modernes », c’est bien loin. Les plus motivés d’entre nous se sont un jour inscrits à une AMAP… et n’y sont pas toujours restés. Bien sûr, nous recherchons une alimentation saine et des circuits courts, voire des produits « bio » au rayon de nos supermarchés. Pourtant, sitôt que l’on se penche sur cette question, on ressent à quel point elle touche à notre nature même d’êtres humains. Je me permets de mettre en lien ici  un extrait de l’interview accordé par Stéphane Le Foll sur Les Matins de France Culture le 12 mars 2013 (30 mn). Attention : le découpage est un peu brutal et l’extrait démarre par une réaction de Le Foll très vive sur la nécessité d’un discours sur l’avenir qui n’est pas pour déplaire ici, avouons-le.

Décryptage

A l’occasion du cinquantenaire de la PAC il n’est pas rare d’entendre dire que ce dispositif européen est trop coûteux, inefficace et injuste : la France aurait  profité depuis trop longtemps de dispositions qui lui étaient favorables, les 4/5 des subventions vont au 1/5 des agriculteurs les plus riches, la PAC favorise un type d’agriculture industrielle et polluante.

Le ministre précise donc que son objectif est précisément de « verdir » le tiers de ces subventions afin de préserver les intérêts écologiques au niveau de l’Europe – par exemple avec 3 rotations de cultures, des prairies permanentes, une nouvelle répartition des aides, leur plafonnement ou leur progressivité, la lutte contre les distorsions de concurrence (nouveaux pays de l’Est) et contre le lobby des plus grandes exploitations . Le but est d’aider en priorité les petites exploitations en favorisant les 50 premiers hectares mais aussi et surtout l’élevage – un élevage plus naturel où on n’entasse pas le bétail  en stabulation d’un côté pour stocker ensuite leurs déjections et plus tard fertiliser artificiellement les prairies.

L’élevage hérite d’une longue tradition, un pacte entre l’homme et les animaux qui servaient aussi à la traction et à la fertilisation. Le pacte rompu peut être renoué différemment si des efforts sont faits par exemple sur la méthanisation des déjections et des déchets – domaine où nous accusons un retard considérable. 

La situation de l’élevage est critique et profondément significative à plus d’un niveau. Critique d’abord parce que de plus en plus de jeunes agriculteurs se suicident en France parce qu’ils n’arrivent plus à s’en sortir financièrement, parce que l’élevage, surtout, nécessite beaucoup de travail très peu rémunérateur, parce qu’il est de moins en moins rentable et qu’il réclame des investissements très lourds pour constituer le cheptel. Peut-être aussi pour moi qui ai fréquenté ces villages parce que des fermes de plus en plus étendues, de plus en plus isolées, c’est tout simplement la solitude et l’absence des femmes ?

Dans ce contexte, l’Europe jusqu’ici se contente d’accumuler de nouvelles contraintes, de nouvelles normes – parfois contradictoires – dans un grand désordre fiscal pour tenter de sauver le modèle qui a prévalu dans les 30 ou 40 dernières années – alors qu’il conviendrait d’engager le passage vers un nouveau modèle profondément différent, à la fois productif et performant écologiquement.

Cette ambition est à notre portée avec des idées comme le recours au lin et aux oméga 3 pour l’élevage (moitié moins d’émission de méthane). Mais au final c’est encore une fois une question de choix et de volonté. Nous pouvons, bien entendu, fermer vertueusement nos élevages … et importer des porcs allemands élevés dans des conditions que nous refuserions chez nous. Le rejet de l’élevage, la diminution de notre production – sont le symptôme de notre hésitation à nous engager dans une nouvelle voie et finalement c’est renoncer à nous battre, parce que c’est trop compliqué et que nos convictions intimes face à notre relation avec le monde animal sont incapables de se renouveler et recherchant un nouveau pacte avec cet univers qui a fondé notre civilisation.

Bien sûr il y a la question des moyens. Compter, comme le fait Stéphane Le Foll, sur le crédit impôt recherche pour permettre aux producteurs d’augmenter leurs prix sans que la grande distribution répercute ces hausses est un mécanisme dont l’efficacité restera à démontrer… En réalité, là encore, ne vaudrait-il pas mieux présenter comme inévitable (malgré la baisse de la TVA) une augmentation modérée du coût d’une alimentation saine ?

Vu autrement

Mettons ces éléments en perspectives, si vous le voulez bien, en deux temps.

D’abord, je repense au roman « Le nègre du Narcisse ».  

Joseph Conrad a écrit ce roman en 1897 et il espérait faire une œuvre populaire. Hélas pour lui et heureusement pour nous, il ne fut jamais lui-même tout à fait conscient de ne pas écrire que des romans de mer. A l’instar de Jack London – autre écrivain navigateur – il était à la charnière de deux époques, dans l’incertitude de cette fin de XIXe siècle avec la fin prochaine des grands voiliers, ces trois mats magnifiques que des remorqueurs couverts de suie accompagnaient à grands coups de fumée noire à la sortie des ports. Sur le Narcisse il y a deux marins. L’un est noir et d’une certaine manière son âme est noire aussi et dérisoire alors qu’il agonise tout au long de la traversée. L’autre est son meilleur ami, Donkin, un mauvais marin paresseux, manipulateur et acrimonieux dont la mauvaise foi corrompt l’équipage, le fourvoie dans des révoltes infondées et sans aucune grandeur. Pourtant, à bien écouter, des accents « syndicaux » sont présents dans les reproches qu’il déverse sur le capitaine et ses seconds.

Notre révolte, notre indignation – ne doivent pas faire de nous des Donkin mais plutôt des Etienne Lantier du Germinal de Zola. Nous pouvons sans nous renier écouter un ministre avant d’affirmer que rien de change et ne changera jamais – car de toute façon tout va changer, en mieux ou en pire – et notre tâche à chacun est d’éviter le pire.

Plus près de nous, autre repère essentiel, le film de Coline Serreau « Solutions Locales pour un désordre Global ».

Coline Serreau nous invite aussi à nous remettre en question – c’est toujours utile quand les repères s’affolent et que la tentation survient d’en finir au plus vite avec selon les goûts de chacun « tous pourris », « on n’y peut rien » et divers autres « c’est trop tard de toute façon » ou le fameux TINA de Thatcher.

Vous pouvez vous rendre sur ces liens Youtube qui renvoient à ce film sous forme de série de 7 épisodes très courts :

 

Impressionnant, non ?

Fondamentaux

Un problème fondamental se pose à nous : la place centrale de l’agriculture dans notre société industrielle. D’un côté nous sommes de plus en plus nombreux à habiter les villes et nous ignorons la réalité de la vie dans les fermes et les élevages, et une idée très simple n’arrive même pas à émerger : la terre n’est plus la terre.

Les champs soumis depuis 30 ans à l’agriculture intensive sont devenus des univers artificiels, paradoxalement hors sol. La terre n’est plus capable de rien produire par elle-même, sans engrais et sans pesticides. J’ai été frappé par un argument d’une grande clarté qui place sous une lumière crue les bouleversements issus des deux derniers grands conflits mondiaux. La première guerre mondiale est présentée comme une machine à exterminer la paysannerie. L’invention du char d’assaut précède de peu celle des tracteurs et l’utilisation des gaz de combat se prolonge avec des produits à peine différents par celle des pesticides. Pour finir, la synthèse de l’azote a permis la production en masse d’explosif pour les obus et les bombes avant que les usines se reconvertissent vers la production d’engrais. Parfois les choses sont tellement évidentes qu’on oublie de les regarder – mais évidemment aussi, les champs et les prairies sont bien loin des orgueilleux centres de nos villes.

Le tiers monde a beaucoup à nous apprendre. Nous évoquions les suicides dans nos campagnes : bien peu de chose comparé à ce qui se passe en Inde – et notamment depuis l’introduction des OGMs.

C’est tout ce cycle qui doit être interrogé : les terres dévastées, épuisées, ne peuvent survivre que par l’apport d’intrants produits par des multinationales et en suivant des process entièrement dépendants des grands semenciers. Après, les terres sont malades et il faut leur apporter les produits phytosanitaires des grands groupes – et enfin c’est nous qui tombons malades et qui nous nous retrouvons dans les cliniques rachetées par les groupes financiers à consommer les médicaments développés par les laboratoires privés. Cà marche … si on veut. Reconnaissons qu’il y a mieux à faire ? 

Pourquoi pousser autant de gens vers les villes où Il est de plus en plus en plus difficile de trouver du travail tant la productivité est développée alors que le maintien des petites exploitations donne à chacun de ces exploitants un bien inestimable : la fierté et la liberté ? C’est en rester à la vision – en son temps prophétique mais que nous devons dépasser – d’un Raymond Aron et de la croissance urbaine sans limite.

Confiance ?

Même si c’est incomplet, même si nous avons des doutes, il me semble, en toute naïveté, que les propos de Stéphane Le Foll sont porteurs d’un peu d’espoir pour sortir d’un système qui va de toute façon à sa perte – un autre volet de cet effondrement que nous ne cessons de dénoncer. Qu’il nous soit accordé au moins ce constat que nous proposons aussi de nous pencher à chaque fois sur des solutions et des perspectives au lieu de nous lamenter sur cet avenir qui n’est désespérant que par notre incapacité à changer, peut-être, mais aussi notre incapacité à faire confiance à qui que soit pour le changer.

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Classement  

3 Reponses »

  1. Merci Serge pour ce billet remarquable. Les liens ajoutés vers le film sont aussi très intéressants.Autonomie locale agricole avec des méthodes naturelles, production locale d’énergie alternative avec des renouvelables propres: nous y sommes!

  2. [...] http://dtwin.org/WordDD/2013/03/18/agriculture-stephane-le-foll-sexplique/ [...]

  3. Très intéressant, ce texte et,évidemment réaliste.
    Un autre réalisme serait de proposer la réduction du nombre d’habitants sur la planète,donc limiter les naissances pour revenir à un équilibre terre, habitants, animaux d’élevage et, bien entendu, partage plus équitable des biens pour permettre à chacun de vivre dignement.
    Notre système démocratique aurait-il vécu et faudrait-il en venir à l’homme fort, – avec tout ce que cela entend et sous-entend ! – pour modifier la marche du monde et en revenir au raisonnable?
    On en est là, et c’est probablement en marche!

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