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Jean Pierre Dupuy et la crise
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 13/03/2013 – 16:51

Cela fait maintenant 40 ans que Jean Pierre Dupuy nous alimente en complexité. Pour ma part j’avais bien lu Ordre et désordres en 1982 – avec, il faut le dire, beaucoup de difficulté. Comment l’idée m’est-elle venue de lire L’Avenir de l’économie : Sortir de l’écomystification Flammarion, 2012. ? Par un ami philosophe qui m’a fait là un très beau cadeau – bien qu’un peu empoisonné de défrichage obligé. J’aimerais ne pas vous asséner un compte rendu de lecture forcément indigeste (Jean Pierre Dupuy est assez éloigné de « nouvelle cuisine » philosophique…). Mais j’aimerais quand même beaucoup vous donner envie de lire cet ouvrage.

La honte et la violence

C’est la honte qui motive l’auteur : la honte de voir le politique se laisser humilier par l’économie. Dans le même temps « sortir du capitalisme » est (je cite) le mot d’ordre d’une gauche qui n’en voit que les méfaits. Et pour aller où ? L’économie instille dans nos vies un tel poison que seule une révolution métaphysique nous en délivra (peut-être).

Le sacré s’est retiré de nos sociétés modernes et l’économie a pris sa place pour contenir la violence (elle la contient et lui fait en même temps barrage par des moyens violents).
Pour que la violence se contienne il faut de « 
l’autotranscendance » - 
 par l’auto organisation des marchés (qui n’est pas l’équilibre). L’économie se comporte comme le baron de Münchhausen : elle se fait tracter par un avenir qui n’existe pas – et qu’elle réalise.

C’est parce que l’économie est en train de perdre sa capacité de contenir la violence (au sens de barrage) que la crise se développe.

L’issue serait que l’économie prenne part à une solution politique en s’adossant à la transcendance du politique. On verra que l’on rejoint le paradoxe décrit par Max Weber  à partir de la concomitance du calvinisme (prédestination) avec l’essor du capitalisme.

Consommateurs individualistes?

Serions-nous condamnés à n’être que des consommateurs réfugiés chacun dans le monde privé ? Nous sommes plutôt les comédiens de ce « souverainisme » : nous croyons pouvoir vivre indépendamment des autres alors que nous avons besoin qu’ils voient à quel point nous n’avons pas besoin d’eux.
Comment se fait-il que nous courrions sans fin après la richesse matérielle alors qu’une quantité finie de cette richesse devrait nous satisfaire ? C’est, nous dit Adam Smith lui-même, que l’économie n’est pas la gestion rationnelle de ressources rares : l’économie est mue par le désir (la passion, nous disait Comte-Sponville) – et surtout par le désir d’être admiré par les autres. Ce système ne fonctionne, évidemment, que dans l’opacité de ces motivations pour les acteurs eux-mêmes. A partir de ce mensonge à soi-même, l’économie a déployé des trésors d’ingéniosité et des chefs-d’œuvre d’intelligence.
Comment naviguer dans les 250 pages qui suivent ? J’ai trop aimé cet ouvrage pour le ramener à ce que je pourrais en dire. Je ne souhaite qu’une chose : que vous éprouviez bientôt la même jubilation un peu éberluée à le lire un peu aussi comme un rébus.
Une aide précieuse nous est fournie par cette interview à réécouter (jusqu’en 2015)  sur ce lien
http://www.dailymotion.com/video/xoy6l3_jean-pierre-dupuy-les-matins_news)

C’est un de ces matins de France Culture qui nous réconcilient avec le service public !

Adam Smith philosophe de la morale

Adam Smith – le fondateur absolu de la « pensée » économique avec notamment la main invisible -  a d’abord été un philosophe de la morale (mais pas un moraliste) avec sa « Théorie des sentiments moraux », un livre qui parle déjà d’un mensonge à soi-même).

On rejoint ici des fondements anthropologiques, voire théologiques – de l’économie. Par économie il faut entendre le capitalisme, certes, mais aussi par exemple le capitalisme d’état du modèle soviétique. On rappelle aussi l’analyse par Max Weber de l’éthique protestante de la pré destination. Il faut alors distinguer (difficilement) entre l’économie « réalisée » (un « théâtre social ») et la pensée économique.

L’économie – encore une fois en accord avec Comte-Sponville – n’est ni morale ni immorale, mais elle peut être politique.

L’économie est le domaine du mal : violente, elle nous protège contre notre propre violence. Elle est ambivalente. Mais actuellement, elle joue de moins en moins ce rôle pacificateur. Violence de la capitalisation japonaise, de la bulle du Net, celle de l’immobilier : certes l’économie a eu et peut avoir un rôle d’émancipation, mais pour cela elle a besoin de la transcendance que lui offre le politique. Si elle dévore le politique, elle se condamne. La main invisible d’Adam Smith n’est pas une composition des intérêts (cf. Elie Halevy)  – car pour Adam Smith les intérêts sont contaminés par les passions. Les intérêts contiennent les passions (nous croisons encore la pensée de Comte-Sponville). De ce fait l’économie n’est plus l’incarnation de la mesure mais devient celle d’une hubris.

Tous coupables ?

Ne serions-nous pas tous responsables de cette place excessive de l’économie ? Smith rejoint Rousseau pour dire que la sobriété est une bonne chose, sans que ce soit un jugement. Le problème est que  l’économie menée par la passion fait perdre la mesure. C’est d’ailleurs une part de la condition humaine (et non sa nature) : nous avons besoin d’un infini (« l’homme est un ver de terre amoureux d’une étoile » nous dit Victor Hugo). L’économie est une réponse à cette soif d’infini – mais ce n’est pas une bonne réponse parce qu’il y a forcément des limites. Les économistes savent qu’il y aura une fin. La catastrophe (notamment écologique)  va se produire, bien qu’ils ne sachent pas quand – à l’image de notre propre mort privée.

Catastrophisme éclairé

« L’avenir de l’économie » se veut pourtant un ouvrage optimiste en dépit de cette philosophie de la catastrophe qui colle un peu trop à l’image de l’auteur. Catastrophisme, oui, mais catastrophisme éclairé – rationnel.
Pour autant ce rationalisme ne doit pas être celui des sciences cognitives d’aujourd’hui qui ne voient que l’intelligence et font l’impasse sur les passions et le désir. Comme l’écrit l’économiste André Orléan– « l’empire de la valeur » (encore un Économiste Atterré) –  la loi de l’offre et de la demande (qui repose sur des contre réactions) ne s’applique pas aux marchés financiers. Dans ce domaine, plus il y a de demande et plus il y a de demande – feedback positif, emballement sans fin. Sortir de cette logique pour un pays comme la Grèce pourrait alors consister à suivre l’exemple de l’Argentine : préférer le défaut à la restructuration de la dette par de nouveaux emprunts et  préférer équilibrer seule ses budgets.

Fatalisme

Un chapitre décisif est consacré en forme de conclusion au fatalisme. Si vous ne lisez pas tout le livre, il me semble que ce chapitre suffit à nous redonner espoir.

C’est par fatalisme que nous choisissons les pires solutions économiques, parce que nous ne voyons pas d’autre rationalité que celle de la pensée dominante.

Le libre arbitre tel que le conçoit une société « économystifiée » procède d’une métaphysique de supermarché. La confiance mutuelle y relève de l’irrationnel – alors on la remplace par « l’éthique » et les « contrats  mutuellement avantageux » … qui se révèlent impraticables.
La défiance mutuelle bloque l’horizon temporel et empêche l’économie de se transcender.
Le catastrophisme éclairé est un optimisme fondé sur la raison. Les catastrophes majeures posent un défi : leurs victimes potentielles ont le plus grand mal à croire à leur imminence, alors qu’elles disposent de toute l’information. Ce n’est pas le manque de connaissance qui explique que l’on ne fait rien, c’est le fait que le savoir ne se transforme pas en croyance.
Le catastrophisme éclairé consiste à faire comme si la catastrophe était notre destin – un destin que nous sommes libres de refuser. Mais il est très difficile de refuser un destin. Alors on peut tenter d’éviter une issue désastreuse. Ainsi, si la catastrophe est présentée comme une fatalité, on y croit – et l’on mobilise enfin les ressources d’imagination, d’intelligence et de détermination nécessaires à sa prévention.

Jeux logiques

Jean-Pierre Dupuy nous invite à une série de jeux logiques paradoxaux pour nous rappeler que la stratégie perdante à tous les coups est la stratégie d’une projection frileuse des tendances et de la pensée dominante sur l’avenir. Il nous montre au contraire que dans  ce qu’il appelle « le temps du projet », le temps est récursif. Il nous dit que nous n’avons que faire des experts qui répètent en boucle une pensée écomystifiée. Il nous dit que nous avons besoin à présent de prophètes et que le lieu de la prophétie et celui de la dignité est celui du politique. Il nous dit aussi q’il n’est pas besoin d’être économiste pour parler d’économie – mais attention : il est lui-même  économiste.

 L’économie en tant que science

La question qui se pose est finalement aussi celle de l’économie en tant que science. Avec Bernard Maris, Sapir, Lietaer et d’autres, nous nous sommes familiarisés avec l’idée que les fameuses équations brandies par le FMI et la BCE ne font que prévoir le passé. Récemment, il s’est même avéré qu’elles étaient fausses. Mais nous ne nous en tirerons pas à si bon compte. Certes, l’économie est un cheval fou, mais c’est un cheval. Encore une fois il lui faut un cavalier – et c’est le politique.

L’ennui, c’est que ce cavalier est humain – « irrationnel » en ce sens qu’il est tenté par les passions mais aussi sensible à la raison et surtout à la solidarité. Peut-être suffira-t-il un jour de cesser de considérer « les peuples » comme des rangées de petits soldats de plomb ou mieux comme des avatars de jeux électroniques qu’on peut faire souffrir et dépouiller impunément. Ce jour-là on peut aussi penser que nous ne considérerons plus la planète comme un jeu virtuel ou une bête à dépecer.
Le monde est une réserve magique de beauté et de mystère. Bien sûr, c’est très difficile à envisager pour nous, individus, avec des années de crédit devant nous, la précarité de l’emploi, l’insécurité des villes et le désir illimité d’objets qui nous décevront. Vieil ami, phare modeste et lumineux, Pierre Rabhi nous montre une voie escarpée dont nous ne voulons pas. C’est donc qu’il va falloir continuer à chercher la nôtre…
Ce ne sera pas facile – pas facile de nous dire qu’il va bien falloir composer avec le monde tel qu’il est, l’économie en tant que mécanisme constitutif des sociétés modernes, et le politique « tel que nous le méritons ». Pour ma part – est-ce un effet de l’âge ? – je préfère pourtant cela, qui consiste à abandonner l’incantation. Mais nous ne cesserons pas pour autant de percevoir l’insupportable, croyez-moi !

(voir détail)

Classement  

Une Reponse »

  1. « je pourrais faire quelquechose, ou donner à d’autres envie d’agir à leur façon; je pourrais être le grain de sable insignifiant mais crucial qui provoque la reconfiguration du système dans un ordre plus sain, plus vert, plus juste, plus civilisé, plus humain.

    Vous aussi. »

    Susan George, « Leurs Crises, Nos Solutions » Albin Michel.
    Susan George Présidente du Conseil du Pransnational Institute et présidente d’honneur d’Attac.Ce sont les dernières lignes de son livre.

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