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Comte-Sponville : L’éthique dans l’économie
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 04/03/2013 – 17:04

19 février 2013 conférence d’André Comte Sponville à l’INSA de Toulouse.

Beaucoup d’amis de LCA connaissent bien Comte-Sponville par ses écrits empreints d’un humanisme éclairé, d’une spiritualité laïque, comme il aime le rappeler – et d’un optimisme raisonnable. Ce qu’on découvre à l’écouter c’est aussi la simplicité, le charme et l’humour. Aussi me sera-t-il difficile d’émettre quelques réserves – mais c’est au prix de nos reproches à nos amis que nous leur restons fidèles.

Il ne nous est pas possible de transcrire l’intégralité de cette conférence. Aussi aurons-nous tous intérêt à nous reporter à l’ouvrage de Comte-Sponville qui traite de ce sujet :

 Le capitalisme est-il moral ? : Sur quelques ridicules et tyrannies de notre temps[Poche]

 Le capitalisme est en crise, la morale est à la mode. D’où la tentation de compter sur la morale pour résoudre la crise.

Comte-Sponville s’attaque à cette question en 4 temps :

  1. La morale dans l’entreprise
  2. Le capitalisme est-il moral ?
  3. Quelles sont les leçons de la crise ?
  4. Les valeurs d’entreprise

 1 – La mode de l’éthique d’entreprise

L’éthique améliorerait le climat interne de l’entreprise – donc la productivité -, l’image de l’entreprise – donc les ventes, la qualité du produit, du service – donc à nouveau les ventes. Certes, on peut gagner de l’argent honnêtement – mais cette éthique-là revient à résoudre les problèmes qui ne se posent pas. Comment savoir si nous agissons alors par morale ou par intérêt ? On agit conformément au devoir, mais pas par devoir. C’est de la gestion, du marketing, du management – mais pas de la morale.

L’inquiétude ici c’est qu’à force de vouloir que la morale soit présente partout … elle finisse par ne plus être nulle part

 2 – Le capitalisme est-il moral ?

La réponse est : NON pour deux raisons. La première raison c’est que pour être moral ou immoral, il faut être une personne – « avoir une âme » (ou un cerveau).

Le seconde raison tient aux motivations que le capitalisme met en œuvre : il fonctionne à l’intérêt, à l’égoïsme. Le commerçant nous dit : « Soyez égoïstes, achetez nos produits ». Le futur employeur dit à l’étudiant qu’il recrute : «Soyez égoïste, venez travailler chez nous ». « Quand je vais chez l’aubergiste ce n’est pas de sa bienveillance qu j’attends un bon repas : c’est de son intérêt. » (Adam Smith).

Le communisme, lui, ne pouvait fonctionner qu’avec autre chose que de l’égoïsme : la contrainte.

Mais bien sûr le capitalisme ne suffit pas : l’intérêt et l’égoïsme c’est très efficace pour créer de la richesse – mais çà n’a jamais suffi à faire une civilisation, pas même une société humainement acceptable.

Une civilisation s’articule autour de 4 ordres différents :

  1. L’ordre économico-techno-scientifique (structuré par l’opposition possible/impossible)
  2. L’ordre juridico-politique (légal/illégal)
  3. L’ordre de la morale (devoir/interdit)
  4. L’ordre éthique et de l’amour

Pour autant la morale a toute sa place dans l’entreprise. Mais cette place est la place de chaque individu. Il n’y a de morale que pour et par les individus.

Ni le marché ni l’entreprise ne peuvent être moraux à notre place. Il s’agit pour chacun d’assumer le pouvoir qui est le sien dans chacun de ces 4 ordres et sans les confondre.

 3 – Les leçons de la crise

-  Première leçon : la crise confirme spectaculairement le caractère amoral du capitalisme.
Par contre la motivation par l’intérêt n’explique pas tout.

  • L’intérêt est objectif.
  • Il est rationnel
  • Il est toujours mesuré.

C’est la passion qui meut les gens, plus que l’intérêt – passion de l’argent, cupidité – y compris contre leurs propres intérêts (cas des banquiers). Cela signifie qu’il faut protéger nos intérêts contre nos passions – et à fortiori contre les passions de nos banquiers.

- Deuxième leçon de la crise : le capitalisme est incapable de se réguler lui-même d’une façon qui soit socialement et moralement acceptable.

Certes il y a auto régulation mais avec des effets pervers. Les ultra libéraux avaient socialement, moralement et politiquement tord – quand bien même ils auraient eu par ailleurs (ce n’est pas prouvé) économiquement raison.

- Troisième leçon de la crise : la morale est tout aussi incapable de réguler l’économie. Le refus (moral) de sauvetage de Lheman Brothers a contribué à déclencher la crise dont nous subissons encore les effets.

Si nous avions compté su la conscience morale des banquiers et des traders pour résoudre la crise économique … nous serions dans la crise économique que nous connaissons !

- Quatrième leçon : puisque la ni le capitalisme ni la morale ne sont capables de résoudre la crise, il ne reste que le droit et la politique pour poser des limites non marchandes et non marchandables pour que le marché puisse fonctionner d’une façon moralement et socialement acceptable.

- Cinquième leçon : Tous les problèmes qui se posent dans l’ordre N°1 – économiques, technique,s scientifiques, écologiques – se posent à l’échelle mondiale alors que tous nos moyens d’action politique dans l’ordre N°2 n’existent qu’à l’échelle nationale – ou dans le meilleur des cas à l’échelle continentale. Pour sortir de cette impasse mortifère, ce n’est pas l’économie qui est trop mondialisée, c’est la politique qui ne l’est pas assez.

- Sixième leçon : la financiarisation. Créer de la richesse uniquement sur des valeurs spéculatives n’a qu’un temps.

 4 – Quelles valeurs ?

Le danger ce n’est pas qu’il y ait des valeurs d’entreprise (qui fédèrent utilement) , et ce n’est pas non plus pour l’entreprise qu’il y ait des valeurs morales pour chacun des individus : le danger c’est qu’on confonde les deux. Cette confusion revient à soumettre une vraie valeur qui n’a pas de prix, par exemple le respect, à un degré de solvabilité – ce qui est à l’opposé de toute démarche morale. Les bonnes valeurs d’entreprise n’ont pas à être des valeurs morales.

 Responsabilité :

Il est trop facile d’accabler le système : « la morale n’est jamais pour le voisin » (Alain). Elle n’est légitime qu’à la première personne.

L’économie n’est pas morale, la morale n’est pas rentable. C’est pourquoi on a besoin et de l’économie pour créer de la richesse et de la morale pour créer de la vertu .

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Le débat

Les prolongements de ce point de vue sont apparus plus clairement au cours du débat. En dépit de conditions d’enregistrement moyennes je vous en propose quelques extraits à écouter pour certaines questions.

Q : Les actionnaires

Réponse

Quand l’entreprise est familiale par exemple la finalité sera la pérennité. Mais dans le monde la finalité des actionnaires est de faire du profit. Le problème c’est que les grands groupes n’appartiennent à personne, ils appartiennent à tout le monde. Nous en possédons des parts à travers nos assurances vies et nos SICAV. La mondialisation – et la socialisation – du capital – se traduit par une responsabilité diluée et c’est pourquoi la responsabilité des salariés – et plus spécialement des dirigeants – est de plus en plus importante.

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Q : Alors, personne ne peut rien faire,? (mais l’audio est plus complet et amusant)

Réponse

Vous avez seulement à faire votre devoir. Comme disait Alain, la seule difficulté avec le devoir, c’est de le faire.

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Autour de quelles valeurs moraliser le capitalisme ?

Réponse

Nous ne pouvons nous rassembler qu’autour des valeurs que nous avons reçues :  collectives dans leur historicité et individuelles dans leur effectuation.

Pour sortir le pays de crise, pour aider les plus pauvres à sortir de la misère, il vaut mieux des patrons que des saints. La vocation d’une entreprise c’est de créer de la richesse – quitte à supprimer des emplois pour cela (exemple : Michelin). Compter sur l’humanitaire pour sortir de la crise, pour créer des emplois et aider les plus pauvres à sortir de la misère c’est n’avoir rien compris ni à l’entreprise, ni au marché du travail, ni à la misère.

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Q : Des doutes sur les politiciens

Réponse

En démocratie, on a les hommes politiques que l’on mérite. La force de la démocratie, c’est que l’intérêt de chaque politicien est de servir l’intérêt général de son pays. De gauche comme de droite, les hommes politiques dominants ont cherché par exemple à réduire le chômage. Evidemment, ils ont échoué. La difficulté vient des réformes nécessaires dont les Français n’ont pas voulu.

Arrêtons d’accabler nos hommes politiques. S’ils n’arrivent pas à un résultat c’est peut-être parce que la France est un pays singulièrement difficile à gouverner. A force de protéger les salariés qui ont un emploi nous avons sacrifié ceux qui n’en ont pas.

Un exemple : les 35 heures. C’était une bonne mesure à condition qu’on baisse les salaires en proportion pour avoir de quoi embaucher. Si on baisse le travail à salaire égal, le travail coûte plus cher et on risque de perdre des emplois. Alors on va compenser en gain de productivité et par définition on ne crée pas d’emploi.

Autre exemple, à droite cette fois : le paquet fiscal. Au lieu d’aller vers une politique de l’offre on fait une politique de la demande en renforçant le pouvoir d’achat de ceux qui sont tellement riches que ce qu’ils récupèrent en impôts non payés n’est pas dépensé mais ré investi.

Ces hommes politiques se sont trompés. Leur principale qualité ne doit pas être la vertu, le dévouement ou le désintéressement : c’est la lucidité et l’efficacité. C’est en quoi Schröder a été meilleur qu’eux.

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Q : Quand le mur de Berlin est tombé on a pu penser que le temps était venu de démontrer que le capitalisme ne marchait pas mieux. Mais les capitalistes ont le monopole de la parole. L’économie n’est pas une science exacte et elle envahit tout le champ social. Elle masque les conflits entre classes sociales.

Réponse

Le capitalisme, c’est un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange d’une part et sur la liberté du marché d’autre part. D’autres systèmes ont été essayés : le collectivisme, le marxisme – avec un résultat peu convaincant. Y aura-t-il d’autres modèles alternatifs ? Pourquoi pas ? Mais c’est actuellement le modèle non seulement dominant mais encore presque exclusif à l’exception de la Corée du Nord et de Cuba.

Pourquoi a-t-il gagné ? Parce qu’il ne demande rien d’autre aux êtres humains que d’être ce qu’ils sont : soyez égoïstes, achetez. Nous sommes libres de ne pas acheter, mais nous achetons. Par intérêt, par égoïsme – un égoïsme dilaté à la taille de la planète. L’erreur serait de croire que cette sphère marchande qui existait avant le capitalisme puisse occuper tout l’espace humain. Jospin avait bien dit : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ».

Le marché est le meilleur système économique connu pour l’instant – pour ce qui est de créer de la richesse ; mais par définition il ne vaut que pour les marchandises. La santé, la justice, la dignité, la liberté – ne sont pas à vendre. On a besoin d’un état pour s’occuper de tout ce qui n’est pas à vendre. C’est la social démocratie – on peut être pour ou être contre.

Et on ne peut pas dire que tout le monde est pour le capitalisme aujourd’hui. Trente pour cent des Français sont contre le capitalisme, mais seuls 3% des Chinois sont contre.

L’erreur n’est pas d’être favorable au capitalisme, c’est de compter sur le capitalisme pour tenir lieu de civilisation. L’essentiel pour une vie d’homme ou de femme, c’est ce qui n’est pas à vendre. Mais cet essentiel là ne suffira pas à créer de la richesse. Si 97% des Chinois sont favorables au capitalisme, c’est que leur niveau de vie s’est davantage amélioré depuis Deng Xiaoping que dans les 20 années qui l’avaient précédé.

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Et nous, que pensons-nous à LCA ?

Les idées développées dans la première partie de la soirée sont assez bien connues. Elles ont l’immense mérite de faire la part entre morale privée et valeurs d’entreprise – un imbroglio qu’il m’aura fallu une vie entière pour démêler un peu. Espérons que ces paroles d’apaisement au cours de la conférence permettront à ces jeunes étudiants d’être mieux armés pour aborder les frustrations et les contradictions qui surgissent quand on leur demandera d’être excellents en sabotant leur travail, en le réalisant surtout en un minimum de temps et avec un minimum de moyens – et qu’importe la qualité… Quant au plaisir et la fierté du travail bien fait, ne croyez pas qu’on en fasse si facilement le deuil. C’est pourtant ce à quoi aboutissent la plupart des entreprises – d’où les drames de France Télécom et de Renault. Sur ce point, la distance, la séparation des variables morales proposée – est une œuvre de salubrité publique.

Mais …

Ce qui me laisse le plus sur ma faim concerne par contre l’aspect individuel et la morale politique.

Pour commencer, à l’origine, il faut remonter au début du XVIIIe siècle et à des penseurs parmi lesquels Adam Smith. Je me référerai ici au livre de Jean-Pierre Dupuy, « L’avenir de l’économe ». Ce livre mériterait à lui seul un article que j’espère lui consacrer prochainement. Dupuy considère comme une évidence et un fait établi – que nous ne contesterons pas – que le décollage industriel et économique en Europe coïncide géographiquement de façon étroite avec l’implantation du protestantisme. Plus précisément, le calvinisme a constitué une plateforme, une assise morale, justement, qui a favorisé l’engagement de ses adeptes dans la conquête des nouveaux savoirs, des nouveaux modes de production et d’échange. J’ai tendance à en déduire que si le capitalisme n’est pas moral, ses origines, elles, le sont d’une certaine manière.

Bien sûr cet engagement est lui-même contradictoire et paradoxal comme le signale Dupuy, mais on peut penser que les valeurs morales ont joué un rôle certain du moins pendant un ou deux siècles. Pour faire vite (mais il faudrait approfondir) je ne suis pas éloigné de penser que la condamnation assez générale des « patrons » dans l’opinion tient à une ancienne et  obscure hostilité anti-protestante (voire aussi antisémite) et encore plus à la méconnaissance des motivations des pionniers de l’industrialisation. A tout le moins, ne pas bien connaître l’ennemi n’est jamais une bonne base de départ, et peut-être nous privons-nous non seulement d’une meilleure stratégie mais même d’une possibilité de dialogue et de négociation faute de connaître la « langue » de l’autre ?

Individualisation

Ensuite, pour ma part, je trouve peu encourageante cette tendance très actuelle de renvoyer chacun à ses responsabilités. C’est notre problème individuel à chacun, notre morale – et si les choses ne vont pas très bien nous y sommes pour beaucoup : nous avons les hommes politiques – et les politiques – que nous méritons. Désolé mais cette vision fait la part belle à une autre réalité : la dissymétrie de l’information. Ne revenons pas sur la structuration capitalistique de la presse et des media. Remarquons aussi qu’il est plus facile de réfléchir à l’avenir du monde dans un bureau climatisé au vingtième étage d’une tour de Londres ou de New York qu’au volant de sa petite voiture quand on est déjà en retard pour rejoindre un travail sans intérêt et stressant qu’on est pas sûr de garder, ou sa maison qu’on n’est pas sûr de pouvoir payer ou pour récupérer ses enfants à la sortie des écoles en se demandant ce qu’on va bien pouvoir faire à manger – et quand, et à quel prix. Passons. Retenons tout de même que si nous ne disposons que du JT de TF1 comme source d’analyse sur l’économie mondiale, on peut encore s’interroger pour savoir s’il faut se féliciter qu’il y ait « quelque chose plutôt que rien ».

La richesse

Ensuite bien sûr nous serons d’accord avec vous, M. Comte-Sponville, pour reconnaître que l’entreprise a pour vocation de créer de la richesse « pour délivrer les gens du chômage et de la misère ». Ou tout au moins : devrait avoir cette vocation. De la richesse, oui. Mais dans nos pays développés – la situation est différente pour les pays émergents – la progression de la richesse créée va quasi exclusivement aux « 1% » les plus riches. Sur ce point également l’exposé manque de signaler que si les entreprises appartiennent « à tout le monde » les dividendes, eux, appartiennent surtout à une infime minorité qui a un visage – ou tout au moins une galerie de portraits plus ou moins discrets mais réels. D’ailleurs n’est-il pas dit que les riches sont tellement riches qu’ils « ré  investissent » leurs cadeaux fiscaux ? Et alors que se passe-t-il ? Ils ré investissent dans l’immobilier, massivement, d’où l’explosion de billes financière. Ou bien ils prêtent aux états via les banques privées – et ils s’enrichissent aux frais des citoyens qui doivent combler non seulement le manque à gagner des cadeaux fiscaux mais doivent aussi « sauver » l’état ! Non, monsieur Comte-Sponville, les entreprises n’ont pas pour vocation de créer de la richesse … pour nous !

Quant à faire reculer le chômage, les entreprises, dès qu’elles le peuvent, automatisent leurs chaînes de montage au moyen de millions de robots comme en Chine – ce qui au passage rend la délocalisation d’autant plus facile puisque le savoir-faire s’exporte dans la mémoire des ordinateurs.

La politique

Enfin on nous rappelle que les politiciens ne cherchent avant tout qu’une chose : satisfaire leurs électeurs. D’un côté j’approuve totalement  l’appel à arrêter la charge continuelle contre les politiques. En effet, quand on les approche, il est difficile de ne pas voir combien leurs ambitions ne sont pas que personnelles, qu’ils ont de vrais projets et un vrai dévouement dans la plupart des cas. Non, mille fois non, nous ne devons pas céder au populisme. Mais deux remarques. D’une part, plaire à ses électeurs quand est un homme de droite n’est quand même pas la même chose que pour un homme de gauche. On ne sert pas les intérêts des mêmes classes sociales. C’est logique, c’est normal – mais ce n’est pas pareil. Le pire c’est que justement çà devient « pareil ». Lorsqu’un homme de droite accède au pouvoir, il va chercher, évidemment, à lutter contre le chômage (ne serait-ce que par peur de la rue), mais là il va déplaire à ses électeurs – lesquels sont  soit indifférents à ce problème qui ne les concerne pas, soit en tirent profit – volant de main d’œuvre docile. Là nous ne sommes pas dans un marxisme extrémiste, simplement nous retrouvons des contradictions qui d’ailleurs sont symétriques quand des politiciens de gauche se portent au secours de l’industrie.

En réalité ce rejet des élites pressenti par Tocqueville se traduit à la fois par la tyrannie de l’opinion publique et l’isolement croissant des individus privés des outils même qu’ils s’étaient donnés pour résister  : la démocratie.

Mon but n’est pas, loin s’en faut, de nier l’apport de cette conférence à la restauration d’une morale au service de la civilisation, bien entendu. Mais je crois que, malheureusement comme il est dit aussi, avec l’âge (parfois) « la pente est à droite ». Cà se soigne quand, en effet, on pense à ses enfants et à ses petits-enfants.

Les penseurs

Je crois surtout que cet apport de réflexion, aussi important soit-il, s’arrête malheureusement en  chemin. Ce n’est pas sur ces bases que les décideurs – hommes politiques mais aussi chefs d’entreprises – pourrons reconquérir la liberté d’action et l’efficacité salutaire qui devraient leur être reconnues et attribuées. Si les hommes d’état n’agissent pas de façon plus efficace ce n’est pas par manque de lucidité mais par manque de boussole.

Et l’un des poisons de la rhétorique actuelle est bien celle-ci : « voyez la Chine ! ».  Bien sûr que le capitalisme le plus sauvage est efficace dans la phase de décollage, de conquête ! C’est là qu’il est né, là qu’il se développe et prospère le mieux. Pourtant tout le monde sait que la Chine à la sortie de cette phase de croissance extrêmement rapide devra faire face à des problèmes que ces mêmes spécialistes qualifient déjà d’ »insolubles ».

Donc ce capitalisme-là, comme il est dit aussi, est « incapable de se gérer ». Au suivant ! Les politiques ! Mais comment les politiques peuvent-ils se dégager des pressions, des contraintes, des pressions, des contradictions ? Les injonctions de nos philosophes sont unanimes : en osant, en imaginant ! Mais non : nos hommes politiques sont là pour gérer, on le répète suffisamment – y compris au cours de cette conférence. Là encore à mon avis Dupuy va plus loin quand il affirme que la sortie de crise sera métaphysique ou ne sera pas – ce qui n’est pas très tendance, reconnaissons-le. Nous reviendrons peut-être sur ce point au cours d’un autre billet (celui-ci ayant trop tendance à s’allonger). Disons pour faire « court » que, parlant de responsabilité, il est de la responsabilité des philosophes, avant tous les autres, de se prononcer sur les causes profondes (et non superficielles) de la crise et sur les remèdes vrais à cette crise – sachant que la croissance est à manipuler avec une extrême prudence, sachant que le modèle de civilisation qui a, au sens propre, nourri ces penseurs – n’est pas généralisable.

La croissance est globale, avec des contraintes absolues comme le climat d’un côté et le risque d’explosion sociale de l’autre – qui ne devraient jamais quitter l’écran de nos radars. C’est ce que nous rappelle par exemple Bruno Latour qui en appelle à la fin du déconstructivisme et à des projets, une « diplomatie » du monde (qui est aussi une diplomatie de la Terre avec ses ressources).
A vrai dire, Jean-Pierre Dupuy semble nous dire que ce qu’il nous faut ce sont des prophètes et non des experts. C’est peut-être beaucoup demander aux philosophes – mais à nous, simples citoyens, on nous en demande beaucoup aussi. C’est peut-être le poids de la crise sur les philosophes – comme elle a un poids sur nous. Ou bien c’est nous qui nous débarrassons à bon compte de nos myopies, de nos lâchetés, de notre passivité?

 Utopies

Pour finir notre ami du Triptyque économique appréciera sans doute la présentation du capitalisme comme « le seul système qui marche ». Certes, ce n’est pas totalement faux – encore faut-il voir comment il « marche ». A vrai dire je préfère la position un peu désabusée et un peu nostalgique de Paul Jorion (lien). Il parle de l’utopie marxiste mais aussi des anarchistes espagnols et de l’économie sociale et solidaire. On aurait pu parler de Léon Bourgeois, du solidarisme. Ces glorieux perdants méritent au moins qu’on s’incline sur leurs héroïques tentatives en espérant que le grain, s’il ne meurt pas, apportera de nouveaux fruits pas forcément toxiques.

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Comme j’ai peur de tomber dans le grand Yaka, ou de masquer notre impuissance derrière une critique peut-être outrancière et insuffisamment légitime, je vous laisserai le soin, amis visiteurs et patients lecteurs, de m’accompagner ici par vos commentaires et plus tard dans d’autres explorations où, j’espère, nous verrons que nous ne sommes pas seuls et que, contrairement au fatalisme qui ressort finalement de cette conférence par ailleurs pleine de charme et d’enseignements, un autre monde est possible – ou peut-être même plusieurs. Mais ce serait déjà bien si nous pouvions rêver – mais mieux : concevoir -  au moins UN  monde durable pour cette humanité fraternelle qui fait aussi partie de vos idéaux, Monsieur Comte-Sponville.

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  1. Les glorieux perdants peuvent-ils revivre? Le système qui s’est imposé n’est-il pas qu’une extrapolation particulièrement vivace de celui qui avait incité les utopistes à proposer des alternatives?

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