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Religion et développement durable ?
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 22/12/2012 – 05:19

On me demandera de quoi je me mêle – ou ce que j’emmêle ?

Depuis longtemps, mon excellent ami Moncef Benouniche, Algérien, avocat progressiste qui se partage entre Toulouse et Alger et publie régulièrement de virulents articles modernistes dans la presse algéroise – entre en fureur à l’évocation d’un islam progressiste. Voila une parfaite illustration de notre capacité d’intégration.. Malheureusement il me semble que nous n’avons fait qu’attirer cet esprit incisif du côté de notre ignorance et plus largement du côté de notre incompréhension de la mondialisation.

Nous ne comprenons pas plus l’islamisme que la politique américaine. Nous reviendrons sans doute sur cette dernière mais pour ce qui est de l’islam, l’excellent spécialiste de cette culture Abdelwahab Meddeb nous apporte quelques lumières qui viennent compléter ses efforts en vue d’une meilleure compréhension mutuelle de nos deux mondes – le monde occidental et le monde de l’islam.

Ecrivain et poète, Abdelwahab Meddeb est né à Tunis en 1946 et vivant en France, enseigne la littérature comparée à l’université Paris-X . En 2012, il est invité par l’Université libre de Berlin pour occuper la chaire Samuel Fischer Guest Professorship for Literature. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Maladie de l’islam (Seuil, 2002), Contre-prêches (Seuil, 2006) et Pari de civilisation (Seuil, 2009) ; Printemps de Tunis, la métamorphose de l’histoire (Albin Michel, 2011).

Dans son article publié par Le Monde le 16 décembre 2012, Sortir l’islam de l’islamisme, il est dénonce une menace majeure : celle de ce qu’il appelle « la déferlante wahhabite salafiste». En quoi cette menace est-elle liée aux questions de l’énergie et au développement ? Les visiteurs réguliers de LCA n’y verront qu’une demi-surprise.

Si les problèmes posés par cette « déferlante » sont les mêmes de l’Afrique à l’Asie c’est, souligne Abdelwahab Meddeb, la conséquence de la manne pétrolière qui se déverse sur l’Arabie saoudite et dont une partie a été méthodiquement utilisée en faveur de la propagation de la foi wahhabite de par le monde. Cette uniformisation simplificatrice et universelle du culte exclue la complexité théologique au profit d’une pratique dépouillée de toute médiation. On honore une idole menaçante, tyrannique, redoutable, inaccessible et irreprésentable.

Abdelwahab Meddeb préconise d’agir sur quatre volets :

  1. L’islam vernaculaire, le culte des saints, qui récupère le fonds dionysiaque et tragique et des matériaux qui proviennent de l’ère préislamique.
  2. Réhabiliter la mémoire hanafite [tendance libérale et rationaliste de l'islam] au Bangladesh et la mémoire malékite [de l'imam Malik ibn Anas (711-795), théologien et législateur qui vécut à Médine] au Maghreb en vue d’une approche du droit positif.
  3. Retourner au fonds théologique et soufi impliquant la spéculation et l’interrogation. En dépassant les quatre rites sunnites et le clivage sunnites/chiites et en se libérant de l’ijmâ‘.  L’ijmâ  a figé l’édifice par la tradition. Il faut renouer avec l’ikhtilâf, le désaccord entre oulémas, la polyphonie, un effort d’interprétation qui suscite la controverse et maintient vive la diversité des opinions à l’instar du cadi philosophe Ibn Rushd (Averroès 1126-1198).
    Au Bangladesh, il existe le problème dans le rapport du musulman avec l’autre, le bouddhiste. Des bandes salafistes brûlent les temples et détruisent ou décapitent les statues de Bouddha. Tous ces auteurs du Xe et du XIe siècle se révèlent autrement plus ouverts à l’altérité, plus curieux de l’autre, plus aptes à entendre la différence, plus pertinents à saisir le fonctionnement de la croyance étrangère
  4. Le dernier point recommande l’articulation du discours de l’islam à la pensée moderne et postmoderne depuis Rousseau et Kant jusqu’à Karl Popper et Jacques Derrida en passant par John Stuart Mill -  qui prônent l’ouverture et la liberté, la critique et la déconstruction d’un héritage révolu.

Je le répète : nous jugeons sans comprendre, souvent, combien les autres sont différents, combien leur culture véritable a aussi été anéantie par l’argent du pétrole, dans ce cas. Raison de plus pour considérer l’urgence de nous libérer de notre dépendance énergétique. Les USA ont choisi la voie des gaz de schistes, des économies d’énergie et des énergies nouvelles. La France continue à dépendre non seulement de ce pétrole-là mais rajoute sa dépendance à l’uranium. Il convient de mesurer les conséquences de ces choix aussi en termes de sécurité mondiale, de terrorisme et d’asservissement des masses misérables et manipulables.

Lorsque les penseurs se succèdent pour dénoncer le danger du recours aux énergies et ressources fossiles ils évoquent la guerre. Nous en comprenons mieux le mécanisme en suivant l’approche mystique d’ Abdelwahab Meddeb. Nous pouvons souhaiter nous dégager des emprises religieuses. La spiritualité pourra  prendre pour s’en libérer les vastes et très anciens chemins qui de la plus haute antiquité nous ont amenés à concevoir un monde et une morale laïques. Chacun dès lors est libre de croire ou de ne pas croire à une puissance divine – à condition de ne pas faire de cette croyance l’arme d’une intolérance et encore moins d’un fanatisme. Je ne voudrais pas avoir l’air de vous pousser à rejoindre la foi musulmane – ou autre – mais je crois pouvoir vous recommander l’écoute parfois de l’émission d’ Abdelwahab Meddeb  Cultures d’islam » sur France Culture le vendredi de 15 heures à 16 heures.

Certes nous n’y trouverons pas matière à résoudre la question du remplacement du pétrole. Nous ne pourrons même pas y trouver peut-être une pensée suffisamment radicale qui n’était pas en première ligne, loin s’en faut, contre Ben Ali. C’est que les hommes de cette génération – j’en suis – ont essuyé trop de défaites et sont trop occupés peut-être à ruser avec celles de l’âge. C’est donc bien sûr aux jeunes générations de reprendre la lutte, certes, mais aussi l’effort de compréhension d’un monde dont on nous dit qu’il est uniforme et qui ne l’est pas.

Comme l’écrit également Abdennour Bidar dans Le Monde du 21.09.2012, « l’esprit critique vis-à-vis du religieux est appelé à devenir le bien commun de l’humanité. Toutes les cultures humaines ont vocation à sortir de la religion, qui bien entendu ne disparaîtra pas, mais qui ne jouera plus jamais pour les hommes le rôle de « premier moteur » de civilisation qui a été le sien pendant des millénaires. » Il me semble que c’est aussi ce que dit Marcel Gauchet pour qui le christianisme est « la religion de la sortie de la religion », c’est-à-dire une religion qui contient potentiellement en elle la dynamique de sécularisation. Cela ne signifie pas la fin des croyances privées personnelles, mais désormais la religion ne structure plus la société, elle n’en est plus le principe d’organisation ou de légitimité.

Le développement durable est peut-être un leurre, pas le développement de l’homme – ces hommes qui sont en charge du plus grand bouleversement depuis le néolithique.

Parmi ces hommes il y a 1,57 milliard de croyants en l’Islam, 2 milliards de chrétiens,1 milliard d’hindouistes , 4 à 500 millions de bouddhistes et 14  millions de juifs. Ce sont nos frères, nos voisins – pas nos clones. Il faudra s’adresser à tous si nous voulons changer, et le plus urgent est quand même de nous comprendre. Le modèle laïque français, malgré sa grande force, n’y suffira pas. Il faudra que chacun fournisse cet effort de tolérance et de connaissance pour fixer aux religions les bornes du privé et barrer la route au fanatisme. Cela aussi fait partie de notre chantier. On n’en finira pas de sitôt avec le progrès véritable de l’humanité – à condition qu’elle survive dans la civilisation et non dans la barbarie.

 

 

 

 

 

Classement  

2 Reponses »

  1. Ces religions, en particulier, celle analysée ici dans ses dérives fondamentalistes n’ont -elles pas été instrumentalisées pour des raisons impérialistes, par ceux qui avaient laissé s’installer la dépendance au pétrole? Puis, les apprentis-sorciers n’en auraient-ils pas perdu le contrôle?
    Et rien de tel qu’une bonne dose « d’opium du peuple » pour empêcher de voir l’accumulation des crises environnementales, ou celles des finitudes minérales, ou encore les ajustements structuraux au bénéfice de diverses oligarchies qui se préparent!

  2. je pense que c est la peur et/ou le désespoir qui développent les religions : la peur du lendemain, la peur de mourir, la peur de perdre quelqu un, et plus ces peurs et/ou désespoir grandissent, plus on essaye de trouver un refuge pour se protéger. et c est à ce moment que l on est le plus susceptible d etre réceptif au plus vieux média du monde : la religion.
    mais la religion n est pas négative bien au contraire puisqu elle est rassurante, mais ce sont ceux qui la diffuse qui peuvent la rendre extrémiste.
    donc pour ma part il y a 3 points important ou nous devrions réfléchir :
    faire en sorte que nous ayons moins peur
    pratiquer la solidarité envers ceux qui sont dans le désespoir et enfin
    mieux former ceux qui transmettent les pensées de la religion.

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