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Collegium Internationnal : Peter Sloerdjk
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 30/07/2012 – 17:26

Petit détour philosophique

L’opuscule du Collegium International paru récemment sous le titre « Le monde n’ a plus de temps à perdre » réunit de courts textes de 8 penseurs et hommes politiques contemporains afin de constituer un « appel pour une gouvernance mondiale solidaire et responsable.»

Cet ouvrage est d’une parfaite actualité et il convient de l’aborder dans sa diversité. En ce qui me concerne j’ai plus spécifiquement retenu les textes de Peter Sloerdjk et Bernard Miyet (qui côtoient notamment ceux de Stéphane Hessel, Edgar Morin et Michel Rocard pour ne parler que des plus connus).

Nous reviendrons sur Bernard Miyet – pour lequel il nous faudra momentanément oublier l’affaire « SACEM ».

Si je préfère commencer par vous parler de Peter Sloerdjk ce n’est pas par facilité – certes son texte est très court – mais pour son aspect fondamental.

Nous, les amis de La Croissance Autrement » (et d’ailleurs…) nous posons souvent la question de la légitimité de nos protestations, voire de notre engagement.
Ici nous trouvons l’éclairage d’un philosophe cycliste (ou d’un cycliste philosophe) qui aborde la question : « Impératif catégorique et impératif absolu » sous un angle qui me semble beaucoup plus clair que cet intitulé, il faut bien l’avouer un peu rude pour les non initiés.

Peter Sloerdjk voit deux parallèles à notre époque. Nous retrouvons en commun avec les Grecs anciens la politique et la philosophie comme des arts de qui impliquent de se soucier du monde comme d’un tout.

Il rapproche ensuite cette situation de celle qui a succédé à 1945 : une « ère de la peur » qui était aussi une « ère des reconstructions ». Notre époque, ère de l’angoisse et du souci global – est aussi une ère des « provocations constructives », des volte-face contre l’ordre habituel des choses.

Dans un  premier temps se soucier du monde, se laisser contaminer par ces grands soucis – est une façon d’œuvrer contre la démoralisation : formuler une ligne d’action qui « dépasse toutes les confusions pragmatiques. »

« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse toujours valoir en même temps comme loi universelle. » (Kant)

Il s’agit de réconcilier l’égoïsme des intérêts privés et le bien commun. Pour Marx le devoir absolu de tout homme vise l’élimination des situations dans lesquelles il serait une créature pauvre, misérable et abandonnée. Les synergies antagonistes du socialisme et du libéralisme du XIXe siècle se rejoignaient là d’une certaine manière. Cent ans plus tard, le philosophe Hans Jonas a ré orienté l’impératif catégorique vers la politique écologique :

« Agis constamment de telle sorte que les conséquences de ton action demeurent compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur cette terre. »

Avec Marx ou Kant, on peut en principe savoir avec assez de précision ce qu’il faut faire – mais on peut attendre, donner du temps au temps. Avec le souci écologique chez Hans Jonas, il existe des délais qui peuvent être fixés par des éléments externes –en clair il n’y a pas de deuxième chance, c’est la loi de l’irréversibilité qui s’applique.

C’est exactement la teneur du Memorendum de St James (mai 2011) rédigé par des lauréats du Nobel. Une traduction de ce document est disponible ici : à lire absolument…Ce signal d’alarme inconditionnel qui renouvelle avec inquiétude les revendications émises depuis des décennies pour le climat et la biodiversité est peu suspect d’hystérie ou d’outrance apocalyptique. Non seulement ces nobellisés en appellent à « la Grande Transformation » chère à Edgar Morin, mais ils insistent avec ferveur sur l’urgence d’agir maintenant contre la destruction incontrôlée du climat, de l’environnement et de la cohésion sociale.

Peter Sloerdjk défend ensuite l’idée d’une solidarité concrète qui s’appuie sur la notion d’immunité systémique – les systèmes d’autodéfense individuelle biologiques s’ajoutant aux solidarités sociales (solidarités simples ou organisées, assurances) et aux solidarités symboliques (juridiques, religieuses, culturelles). Au final c’est un altruisme culturel qui permet une co-immunité sociale seule capable de nous convaincre d’accepter « quelque chose à un niveau inférieur au profit de quelque chose au niveau supérieur » – cas des impôts mais aussi des services et du dépassement de soi. Malgré l’ONU et les forums mondiaux, ce système n’existe pas de façon efficiente au niveau global sauf dans les familles, les tribus, voire les nations – des formats restreints. Globalement nous assistons à un affrontement compétitif de sous-systèmes où les gains immunitaires des uns se font au prix des pertes de ces systèmes chez les autres.

Peter Sloerdjk préconise une actualisation et un renforcement de la maxime de Hans Jonas :

 

 « Agis de telle sorte que les conséquences de ton action favorisent, ou au moins n’entravent pas l’avènement d’un système de solidarité global.Agis de telle sorte que la pratique du pillage et de l’externalisation en vigueur jusqu’ici puisse être remplacée par un ethos de la protection globale.
Agis de telle sorte que les conséquences de ton action n’engendrent pas de nouvelles pertes de temps dans la négociation de ce virage devenu indispensable dans l’intérêt de tous. »

Pas si facile que çà à dire … et encore moins à faire.

Cet apport n’est pas totalement nouveau : le parallèle avec les Grecs anciens est explicite chez Arendt et celui avec la Libération est revendiqué par Stéphane Hessel. Il n’en constitue pas moins une pierre de plus pour construire non pas un rempart mais un projet capable d’aborder ce siècle qui ne commence pas très bien.

2 Reponses »

  1. Tu donnes une dimension philosophique passionnante aux débats sur l’avenir de nos sociétés.Les destructions anthropiques mettent à mal les pensées prométhéennes, qu’elles soient purement égoïstes, comme la dérive ultra-libérale, où « partageuses », comme les différentes approches socialisantes, dont leur dérive autoritaire. Il nous faut favoriser le passage à une réconciliation avec la Nature, respectueuse de ses grands équilibres, ce qui d’ailleurs, pour moi, doit se faire en favorisant le principe d’égalité.

  2. [...] http://dtwin.org/WordDD/2012/07/30/collegium-internationnal-peter-sloerdjk/ [...]

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