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La philosophie de Jean Dorst
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 24/07/2012 – 15:19

Bien sûr, avant de m’engager sur des chemins escarpés où chercher un sens à notre action, je devrais tourner sept fois ma souris sur le tapis faute de quoi le risque de me prendre la tête dans le dit tapis n’est pas négligeable.

Dans cette disposition d’esprit je me suis rapproché de quelques ouvrages d’hier et d’aujourd’hui. Décidément, avec l’écologie, rien ne se passe « normalement. » Des hommes et des femmes qui n’étaient ni philosophes ni sociologue ni environnementalistes – prennent la parole en face des experts et des autorités. Leur parole, d’abord raillée, finit par construire l’approche d’un monde différent.

Jean Dorst (1924-2001), ornithologue respecté, paisible membre de l’Institut,écrit « La force du vivant » en 1979. Ses vastes connaissances et sa culture s’attaquaient à un territoire à l’époque à peine défriché. Faut-il être honnête ? Son ouvrage est très inégal. Ses prises de position très consensuelles et modérées se heurtent à la réalité de 2012 beaucoup plus dure et dramatique. Ses espoirs de voir les hommes adopter des mesures de protection de la nature reçoivent un cinglant démenti. Ses rêves de voir la science voler au secours de la nature relèvent de l’angélisme. Bref, on aurait tôt fait de reposer ce vieux bouquin sur les rayons les moins accessibles de nos bibliothèques. Seulement voilà. Jean Dorst a une morale, une éthique, une foi en l’homme qui forcent le respect et l’admiration bien au-dessus des erreurs et de l’obsolescence des idées technicistes.

Alors pour ceux d’entre vous qui avez un peu de temps je propose en ligne le dernier chapitre de ce livre, sa conclusion qui sauve l’ouvrage. J’ai lu bon nombre d’essais plus profonds, plus percutants ou engagés, voire plus philosophiques – j’ai rarement trouvé de texte aussi sincère, généreux, accessible et modeste – et en même temps aussi dérangeant et finalement révolutionnaire – ce qui est un comble chez ce grand modéré. Me suis-je laissé séduire ? A vous d’en juger sur ce lien (http://dtwin.org/WordDD/wp-content/uploads/2012/dorst.pdf). Pardonnez s’il vous plait la qualité très sommaire de cet extrait –  le but étant de vous présenter une analyse qui me semble répondre à pas mal de nos questions de fond sur ce sujet.

Que nous dit Jean Dorst pour aujourd’hui ?

Beaucoup de choses, finalement, beaucoup d’idées originales et fortes, je pense.

D’abord il y a une mise à distance de la science et de la raison. Il plaide courageusement pour une « philosophie inédite » – ce qui est toujours risqué, comme vous le savez. Mais justifié. Ni les hommes d’état, ni les politiciens, ni enfin les citoyens ne suivront une ligne imposée par les réalités de la biosphère sans l’appui d’une nouvelle philosophie. Tous auront à modifier la conception première des rapports de l’homme et de la nature sur son plan le plus élevé. Les idées seules nous gouvernent; or notre mode de pensée est resté figé depuis des milliers d’années en ce qui concerne notre rapport à la nature et au vivant. Un humanisme vrai doit se faire jour à l’échelle de notre puissance matérielle inégalée dans l’histoire. Il devra tenir compte de notre place exacte dans l’univers.

Le monde vivant n’est pas une simple source de profits matériels

La nature sauvage et celle que nous avons façonnée au cours des siècles en respectant sa beauté sont nécessaires à notre bonheur. L’histoire témoigne des naufrages dans lesquels s’engloutissent les civilisations qui ont prétendu le nier. C’est dans notre cœur que se trouvent les arguments décisifs pour la résolution de nos crises actuelles. Ce sont les réflexions des grands penseurs comme Darwin, Marx et Freud qui de tout temps ont fait changer l’histoire, basculer les empires. L’époque actuelle attend qu’un penseur de leur stature définisse les rapports réels de l’homme avec la nature et propose la philosophie qui depuis des siècles fait défaut – alors même que nous avons spectaculairement développé notre savoir et notre puissance scientifique et technique. Nous avons besoin d’humanistes et non de faux scientifiques dépourvus de la mesure de l’homme et qui vaticinent, conduisant le peuple avec une suffisance usurpée.

En dépit de notre position privilégiée nous appartenons au monde vivant dont nous ne sommes qu’un avatar. Nous devons en conséquence être humbles – mais aussi éminemment fiers et responsables car nous sommes les seuls êtres en possession de cette conscience.

Nous pourrions imaginer que « tout est un » comme dans les philosophies orientales – si ce n’est que nos mentalités modernes sont très différentes même si nous pouvons nous sentir étroitement solidaires des autres êtres vivants. Cette communauté d’origine et de constitution devrait faire que le respect de nous-mêmes impose celui de toutes les manifestations de la vie au même titre que nous respectons les œuvres des hommes – notamment artistiques.

Les droits de l’homme

Pour Lévi-Strauss, les droits de l’homme trouvent leur limite à l’instant où leur exercice entraînerait l’extinction d’une espèce animale ou même végétale. Percevoir l’insigne beauté de la nature est la condition même pour être un homme, sous peine de nous priver d’une partie de la joie de vivre. De nouveaux « commandements »  devront s’ajouter à ceux qui sont censés nous diriger : ne pas tuer en vain les animaux, respecter la végétation sauvage, respecter nos rivières… non au travers des règlements administratifs mais au nom d’un code de l’honneur. Obligés de faire violence à la nature pour survivre, nous ne le ferons qu’avec mesure et pour autant que nécessité est loi.

Il faut cesser de tout examiner en termes de profits : les valeurs immatérielles de la nature entrent dans le bilan des besoins pour réaliser une vie humaine. Relisez la lettre adressée par le chef indien Seattle au président des Etats Unis le 12 septembre 1855 – elle figure dans le chapitre de Dorst en lien.  Elle se conclue par : « Si nous vous vendons notre terre, aimez-la comme nous l’avons aimée, prenez-en soin comme nous l’avons fait et traitez les bêtes de ce pays comme vos frères. Car si toutes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude spirituelle. »

Certes, la pauvreté oblige à penser d’abord aux choses matérielles mais la recherche d’une civilisation nouvelle reste un objectif majeur pour tous les hommes. Un nouveau monde est en train de naître au milieu de mille difficultés, de contradictions et d’utopies. Il ne suffira pas de lutter contre la pollution, de mieux gérer les ressources et d’arrêter nos activités nuisibles : ce serait s’attaquer aux effets et non aux causes. Nous devons nous affranchir d’un néolithique de la pensée comme nous nous sommes affranchis du néolithique technologique.

Voilà donc le message d’un penseur modeste et un peu démodé, un penseur timide et doux, qui a dirigé en son temps le Muséum d’histoire naturelle – et nous a légué un texte qui nous est si proche.

Bien des penseurs ont écrit avant lui et après lui sur ce sujet. Des visionnaires comme David Thoreau, des observateurs de la société comme Toffler et Ellul, des philosophes comme Hanna Arendt. Ce qui est rassurant c’est de voir aujourd’hui de jeunes scientifiques comme Virginie Maris ( article en lien ) reprendre cette question du rapport de l’homme et de la nature sur des bases tout aussi fondamentales.

Le besoin existe de se replonger dans ces références avant de reprendre un travail plus concret, avec le sentiment de n’être pas seul à penser que nous sommes dans la nature comme la nature est en nous, que défendre la nature c’est aussi défendre l’homme – lequel en fait partie, que l’économie n’est pas tout loin s’en faut  et que le rappel du sens de notre action doit sans cesse accompagner, voire précéder – notre réflexion.

Ce sont propos de béotien mais l’avenir est tellement vierge de solutions soutenables qu’il s’ouvre aussi aux béotiens. Que les grands sages qui nous ont précédés aussi bien que ceux qui nous accompagnent nous accordent leur indulgence : nous n’avons pas d’autre choix que de revenir à ces fondamentaux. De plus, si nous pensons vraiment ce que nous pensons, nous n’avons pas d’autre choix que de réussir. Le plus étonnant c’est que nous pouvons encore y parvenir !

 

 

Classement  

Mots-clés :

4 Reponses »

  1. merci Serge pour ce beau texte… j’avais eu cet ouvrage entre les mains à sa sortie mais j’étais bien jeune et bien naïve ! En le relisant par la

  2. Merci pour ce très beau texte, émouvant dans sa simplicité et son intelligence. J’ai connu Jean Dorst qui m’a aidé dans mes recherches au Labrador québécois puis dans les Andes et qui a présidé mon diplôme d’Etudes Doctorales au Muséum sur le Voyage de John James Audubon au Labrador en 1833 et sa contribution à l’histoire naturelle de la Côte-Nord du Québec ». Nos sommes ensuite devenus amis et puis il est mort. Lui qui n’eut jamais d’enfants, l’un des miens, son filleul et de sa dernière épouse, porte son prénom. Le profond philosophe s’était effacé derrière le savant, l’homme du monde, l’honnête homme, le protecteur des jeunes chercheurs, car, toujours disponible, il écoutait, guidait, aidait, mais sans jamais faire de prosélytisme. Sa pensée ne passera pas car c’est celle de la nature, exprimée par sa voix.
    Merci aussi pour cet extrait de La force du Vivant que vous avez scanné et mis en ligne.
    Je vous signale que la photo qui illustre votre article n’est pas celle du Jean Dorst naturaliste mais d’une autre personne homonyme.
    Cordialement
    P.O.C.

  3. Merci beaucoup M. Combelles pour cet hommage qui, je n’en doute pas, est mérité. Merci à mon amie Marie-Laure Coquelet, journaliste parisienne retirée dans notre Sud lointain d’avoir attiré mon attention sur ce penseur profond, modeste et délicat. J’ai donc remplacé la photo par celle trouvée sur Wikipedia… en espérant que cette fois c’est la bonne !
    Bien cordialement
    Serge Clavéro

  4. Merci pour votre réponse et pour la nouvelle photo qui, cette fois, est la bonne. Savez-vous si Jean Dorst avait lu Hannah Arendt ? Il ne la cite pas dans « Avant que nature meure » (1965) ni dans la bibliographie à la fin du livre.
    Cordialement
    P.O.C.

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