Banner
Le crève-cœur de PSA
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 14/07/2012 – 10:28

Racines

Il fut un temps où de très nombreux citadins pouvaient se réclamer d’une ascendance paysanne pour la génération précédente. De nos jours, 3 à 4% de paysans n’envoient plus vers la ville que de bien faibles cohortes à peine nostalgiques. Ce sont les ouvriers qui ont pris la relève. Je me réclame de cet héritage. Curieusement il semblerait que cette catégorie soit plus fréquente dans le présent gouvernement que dans le précédent. Oui je sais ce que signifie une usine qui ferme, je sais le serrement de cœur quand on passe sans rien dire sous les hauts murs gris aux hautes fenêtres crevées. Comme je me souviens aussi de ces ouvriers parmi lesquels mon père me menait dans les ateliers. Il fallait bien prendre garde de ne pas détruire mes chaussures de ville avec les copeaux d’acier bleui qui parsemaient les allées graisseuses. Il y avait l’odeur de l’huile de coupe, les énormes machines, la fumée, le pont roulant qui survolait cette atmosphère surchargée de bruit et de vapeur, les petits chariots élévateurs qui répandaient sans vergogne le poison de leurs diesels mal réglés. Il y avait des hommes en bleu de chauffe qui sentaient l’huile et la sueur, il y avait des ouvriers habiles aux gestes précis, fiers de leur métier.

Bien sûr les usines d’aujourd’hui ont bien changé. C’est quand on déménage les robots que les ouvriers s’inquiètent. Et plus inquiétantes encore sont les coupes sombres dans les services « non productifs » – les bureaux d’études et l’informatique.

Ne croyez surtout pas que je sois insensible à la fermeture annoncée d’Aulnay-sous-Bois. Ce n’est pas parce que beaucoup de ces ouvriers ont une peau plus mate ou des traits plus exotiques que je ne ressentirai pas leur désarroi et leur colère. Et pour tout dire je plains beaucoup les jeune ministres Benoît Hamon et surtout Montebourg…. Leur tâche ne va pas être facile.

Faut-il s’étonner?

Mais pardon, tout de même : faut-il s’étonner qu’à force de ne viser que le court terme, on se tire une balle dans le pied ? Evidemment il est très difficile de parler à ses électeurs avec l’impunité et le détachement, l’absence de responsabilité, c’est vrai, que l’on peut afficher sur un blog. Mais tout de même, les radars avaient bien vu arriver la fin imminente de ce que Rifkin appelle « la seconde révolution industrielle » – basée essentiellement sur les ressources fossiles, donc le pétrole, et donc l’automobile. Nous, citoyens bien ordinaires, nous l’avons vu et dit – et nous ne disposions pas de vos armées d’experts et de conseillers. A promettre une lune qui n’existe plus vous vous brûlez les ailes, vous hommes de pouvoir pourtant progressistes.

Encore une fois oui, il faut sauver l’industrie nationale dans les secteurs clés. Oui l’automobile en fait partie parce qu’elle fera aussi partie – une fois revisitée avec les technologies du XXIe siècle – des piliers de la « troisième révolution industrielle ». Mais non on ne peut pas investir comme on l’a fait 10 milliards dans cette industrie sans un plan précis pour son avenir, simplement pour espérer ne pas perdre les prochaines élections. On ne peut pas continuer à mentir à ces ouvriers et ces cadres de PSA.

Le vieux monde se défait

Le monde ancien est en train de mourir. Les méthodes de gestion, les plans d’investissement, les projets qui avaient cours au XXe siècle sont pour la plupart caducs. Voulez-vous que je vous dise : je pense que beaucoup d’hommes et de femmes politiques le savent. Pourquoi ne le disent-ils pas ? D’abord parce que rien dans le monde actuel – et surtout pas les media – ne les encourage à le faire – et ils en perdent le peu de confiance qu’ils accordaient à leur propre bon sens.

Il serait temps d’expliquer que beaucoup d’entreprises vont devoir cesser leur activité ou se reconvertir, qu’investir des milliards pour une industrie dépassée, énergivore et polluante n’a plus de sens, que pour le bien-être de tous et même pour la survie de notre espèce ces milliards doivent être dépensés pour l’avenir et non pour le passé. Je me souviens de ma stupeur en 1981 quand je lisais les articles de Jacques Attali qui préconisait l’abandon de la sidérurgie au profit des entreprises du futur. Oui, en ces temps anciens, les membres de la majorité socialistes pouvaient encore porter une parole claire, courageuse, malgré la peine et le déchirement des victimes de ces mutations.

Bien sûr, aujourd’hui, il ne faut surtout rien schématiser et l’industrie automobile n’est pas l’industrie sidérurgique : elle aura un très grand rôle à jouer dans l’avenir.

Est-il abusif pour un simple citoyen d’exprimer son avis sur ces sujets ? Ce serait en effet inutile et prétentieux si les media s’en chargeaient sans faux-fuyants, sans chasse aux sorcières et sans ambiguïté. Extrêmement rares sont les journaux qui tiennent une ligne éditoriale cohérente sur ces questions qui finissent trop souvent dans le bouillon peu ragoûtant de la rigueur et d’un économisme d’un classicisme éculé et inopérant.

Les origines

Il faudrait remonter aux causes. Oui PSA a distribué 50% de ses résultats à ses actionnaires – mais c’est exactement la condition requise pour qu’ils ne se désengagent pas. Les résultats sont désastreux, un point c’est tout. Et les grands patrons du groupe n’y sont pas pour rien – et leurs salaires sont d’autant plus scandaleux. De vous à moi, faut-il s’étonner que la C3 ne fasse rêver personne ? Faut-il s’étonner que l’optimisme des gagnants bien provisoires de notre foire d’empoigne sociale se jette plutôt sur les grosses berlines allemandes – ou que les moins gagnants préfèrent le solide profil des Dusters ou autres modestes émergeants économiques ?

La solution passera inévitablement par beaucoup de dégâts sociaux qu’on ne peut que regretter – mais qu’il vaut mieux l’annoncer plutôt que de prolonger sans vraiment y croire l’espoir d’un plein emploi basé sur d’une reprise de la consommation. Ce que j’attendrais d’un gouvernement socialiste c’est aussi et peut-être surtout deux choses. Tout d’abord ce que je qualifierais de qualitatif – et bien sûr il faudra préciser les critères d’une vie meilleure. Ensuite comme je l’ai déjà écrit, un récit qui nous donne envie de réaliser ces grands changements d’où le deuil n’est pas absent mais où il ne doit pas tenir toute la place – ni même la première place.

Même si son style nous agace, nous les vieux européens admirateurs de nos universitaires sophistiqués, même si nous ne pouvons pas être d’accord sur tout, la « Troisième révolution industrielle »  de Rifkin ouvre une voie qui répond aussi aux alertes lancées par Tim Jackson et quelques autres sur la fin de la voracité impunie de notre développement. Au moins propose-t-il des projets pour nous relier les uns aux autres, pour partager, pour vivre ensemble et créer le monde nécessaire et suffisant à la poursuite solidaire de notre destin d’espèce en symbiose avec la Terre. Cette utopie présente un avantage : elle semble réalisable. La longue chaîne des éveilleurs américains ouverte par les Thoreau, Rachel Carson et Toffler s’est trouvée là un nouveau maillon, ne nous en déplaise.

Evidemment, l’ouvrier PSA licencié n’en a cure – mais son ré emploi dans les usines du futur – et oui le TGV et  l’aéronautique peuvent représenter un espoir – est un pas vers ce futur. Mais pour qui ? Pour combien d’entre eux ? En attendant la guerre est ouverte et on ne peut pas reprocher aux employés de se battre pour limiter cette énorme casse de milliers d’emplois qui n’est pas due à leur incompétence mais à celle des dirigeants de tous ordres. Il est trop tard pour anticiper et c’est bien le problème constant avec ces bouleversements que nous nous refusons à voir, à prendre en main avant les drames et la révolte. Ne jouons pas les Cassandre mais…

Classement  

Mots-clés : , ,

3 Reponses »

  1. C’est un beau « billet ». Pas sûr, toutefois, que le passage à d’autres productions massives dans d’énormes usines soit la solution pour éviter les risques d’effondrement environnemental. Deux bons siècles de  »progrès technologiques » nous ont donné une culture prométhéenne bien ancrée et nous continuons d’attendre un messie technique. Si cela ne se produit pas, il faudra bien chercher à subsister en gardant peut-être les touches de modernité compatibles avec de plus faibles ressources en énergie. Tout cela pour éviter un retour de la barbarie.

  2. Cher Jean-Michel,
    Merci encore une fois pour ce commentaire empreint de sagesse et de prudence. D’une part la reconversion vers les énergies renouvelables n’est pas à même de résorber le sous-emplois (nous l’avons examiné dans nos billets précédents). D’autre part il est temps en effet de prendre parti pour notamment la rénovation de l’habitat (économie de CO2, nombreux emplois non délocalisables, bénéfique pour la balance commerciale et pour le pouvoir d’achat). Enfin il est temps aussi d’oser avancer l’idée d’une production d’énergie largement décentralisée et coopérative. Mais sil est très tard et nous ne pourrons pas faire l’impasse sur de vastes parcs éoliens et solaires. Au final resteront aussi des usines hyper techniques avec davantage de robots que de main d’oeuvre – et une multitude de PME en charge de la distribution, des ajustements et de la maintenance de produits complexes et durables. Enfin… à supposer que nos dirigeants se décident à agir logiquement au lieu de chercher à survivre dans la terreur des sondages d’opinion et des postes à préserver!

  3. L’impression de tourner en rond… que les vraies questions ne viennent pas, tout repenser, changer nos modes de vie etc. Oui PSA est malheureusement un bon exemple de l’inertie de pensées et de prévisions de nos gouvernants, du refus d’entendre ceux qui tentent d’alerter sur notre devenir (ou plutôt de notre non-devenir !) industriel, social etc. Les cris d’orfaies d’Arnaud Montebourg ne pourront rien face à l’arrogance des Peugeot qui resteront, comme cela se voit partout ailleurs les seuls décisionnaires (Doux, Arcelor et…). Les jours qui vont suivre nous le prouveront, je le crains fort !

Laisser un commentaire