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La souffrance au travail
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 10/07/2012 – 15:52

Finalement, journaliste, c’est un métier formidable. J’écris là sans arrière pensée, parce que ce métier qui n’est pas le mien permet parfois de mettre des mots où çà fait mal, de donner corps à des vérités enfouies sous le silence de la peur, de la honte, de la précarité et du stress.

Je m’aperçois que nous n’avons pas parlé du livre de Guillaume Leblanc : « Vies ordinaires vies précaires » paru en 2007. Raison de plus pour ne pas omettre cette fois cet extrait de l’émission « Le secret des sources » de France Culture  (7 juillet ).

Ce qui reste un vrai métier de journaliste, c’est d’enquêter sur un sujet dont on ne sait rien – et eux-mêmes pas beaucoup plus – et ce faisant le dévoiler à ceux qui, placés au cœur du problème, devraient savoir mais se refusent à voir.

La récente vague de suicides chez France Télécoms et chez Renault n’est pas une épidémie portée par le moustique tigre ou par un vent mauvais. Ces morts sont morts de leur travail, des conditions de travail, du stress, et des pressions psychologiques. Il se trouve que j’ai vécu au sein d’une sorte de start-up des conditions similaires. Je n’en suis pas mort – j’ai pris ma retraite. Mais il m’aura fallu des mois pour retrouver une sérénité et cesser de me sentir dévalorisé, humilié par le travail que j’avais pourtant accompli de mon mieux – et que mes successeurs n’accomplissent pas mieux loin s’en faut.

Je n’aime pas parler de cela. Pourtant je devrais le faire – ne serait-ce que pour mes amis restés dans cette entreprise qui ne ménage que ses résultats financiers et passe au rouleau compresseur de ses intérêts la vie privée de ses salariés et de ses cadres. Mauvais exemple ? Apparemment pas. D’ailleurs personne n’est mort « chez nous ». Plusieurs ont cependant fourni des journées de 20 heures de travail et plus, pourtant. Les cadres sous payés se sont fidèlement tenus sur la ligne de front d’un management entièrement soumis aux impératifs du marketing. Les résultats sont là : tous les « indésirables » ont démissionné (y compris des directeurs de sites), les divorces font leur chemin, les psychotropes aussi – et la valeur de l’entreprise a été multipliée par 3 dans les 3 premières années – au final ce sera « fois 10 » comme disent les heureux (?) principaux actionnaires, les quelques  cadres invités au départ du LBO (leverage bail out) dont il ne faut pas pour autant ignorer les mérites…

Mais non, je n’aime pas parler de cela. Alors je trouve formidable que des journalistes s’emparent du sujet, avec sérieux et pondération, avec conscience et courage – et disent ce que « nous » les travailleurs ne pouvons pas, ne savons pas et n’osons pas dire.

La mise en examen de Didier Lambert pour France Télécoms,  mais aussi la vague d’émotion soulevée par les 35 suicides au sein de cette compagnie, les suicides chez Renault et le courage des familles qui ont lutté contre le silence et la honte – tout cela finit par faire bouger les lignes.

Voilà, messieurs les libéraux, à quoi ressemble votre « assouplissement du code du travail » et autre « réforme » : un tiers de la main d’œuvre des grandes entreprises est désormais constituée d’intérimaires pour lesquels les cadres légaux du travail s’appliquent de moins en moins. Dans ces conditions, des millions d’hommes et de femmes (30% des employés) sont en souffrance au travail, et leur vie privée est envahie par l’exigence d’une disponibilité sans limite grâce au téléphone portable et aux ordinateurs en réseau.

Le plus grave est bien que l’école se calque sur ces méthodes d’encadrement : les enfants font l’apprentissage précoce du stress, de l’individualisme, de la compétition. Nous pouvons compter que leur formatage portera efficacement ses fruits pour une aggravation à venir de cet univers du travail. Bien sûr les media portent une part de responsabilité – il n’est pas évident de mettre en cause les grandes entreprises qui les financent par le biais de la publicité (ou en prennent carrément le contrôle).  Mais syndicats et partis politiques ne s’attaquent pas non plus toujours comme ils le devraient à la racine de ce mal qui touche avant tout les plus isolés, les plus démunis.

C’est en quoi la prise de conscience de l’opinion publique qui s’est opérée au prix de ces victimes du travail est un pas vers un retour à des conditions plus humaines d’exercice de nos professions et d’existence en tant qu’êtres humains.

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