Ecrit par Serge CLAVERO. on 03/07/2012 – 14:00
Une question lancinante est celle de la radicalité. Elle se pose d’autant plus à mon âge : je ne prétends plus courir assez vite pour les manifs agitées. Plus sérieusement pour autant que nous puissions avoir une influence sur quelques jeunes amis, autant ne pas les pousser vers de dangereuses impasses – inefficaces et au risque de les exposer inutilement.
Au fond, les seuls groupes cohérents seraient les Colibris et autre Pierre Rabhi. Pourtant la vie institutionnelle, sociale, politique – se poursuit sur des bases très différentes. Dans un article récent je repoussais la tentation d’un refus complet des critères financiers d’évaluation écologique. Heureusement une nouvelle branche de la recherche se positionne et se développe au sein même du CNRS : la philosophie écologique.
Je progresse (péniblement) dans la lecture (tardive, évidemment) de « De la nature » de Serge Moscovici – je vous en ai parlé, je crois ? C’est bien à ce niveau fondamental que les questions se posent à chacun de nous et pas seulement dans l’esprit forcément prédateur de banquier qui ne font que leur métier : gagner le plus d’argent possible en un minimum de temps. Vous me direz que Eichmann ne faisait lui aussi que son métier… En tout cas la montagne à déplacer est immense et les failles sont aussi bien du côté de notre détermination que de notre aveuglement comme l’écrivait Saramago. Il faut rouvrir les yeux avec les penseurs de l’écologie bien au delà de l’horizon des luttes sectorielles et des « bonnes » nouvelles rassurantes (ou pas) de l’économie verte.
Il faut entendre certains banquiers américains évoquer le marché de l’eau dans une vision de gigantisme qui en ferait un enjeu plus important que le pétrole pour commencer à s’inquiéter pour la biodiversité.
Gérer les services de la Nature ?
Puis-je vous proposer d’écouter ici l’émission complète Terre à terre de Ruth Stégassy ? Je vous connais : vous n’aurez pas le temps… Alors le plus sage est d’écouter chapitre par chapitre les divers aspects abordés (cliquez sur les petits triangles rouges).
Virginie Maris est une philosophe de l’environnement chargée de recherche au CEFE/CNRS. Elle nous interpelle (et s’interroge) sur « Conserver la biodiversité ou gérer ses services ? » avec des enjeux scientifiques, politiques et philosophiques.
Le concept (5mn) part1
La biodiversité est un concept apparu tardivement –1986 – ce qui ne veut pas dire qu’on ne s’était pas intéressé à la nature auparavant. Cette approche a d’abord concerné les zones tropicales. La diversité concerne bien évidemment les espèces du vivant mais son concept englobe aussi les paysages, la diversité agricole, voire la diversité culturelle. Au final elle gomme la frontière entre les aspects « sauvages et ceux liés à l’homme et son activité.
En 1992 avait lieu le premier sommet de la Terre et ce fut perçu comme un soulagement : on prenait enfin en compte la question écologique! Mais dans le même temps est apparu le projet de quantifier, monnayer et échanger la nature. Plusieurs grandes conventions ont alors été signées dont une sur la bio diversité et la conservation des cultures humaines locales. Ce concept semblait devoir bénéficier aux peuples les moins développés, les plus pauvres. Par la suite sont intervenus une série de protocoles : Montréal pour régir la circulation internationale des semences, puis le partage et l’accès aux bénéfices qui débouche sur l’encadrement de la propriété intellectuelle pour notamment les semences mais aussi tout le domaine du brevetable – convention sur les ressources génétiques. En dépit de la référence à un partage équitable, on débouche directement sur des intérêts commerciaux.
En premier lieu la bio prospection – principalement dans les forêts tropicales – a porté sur le gène. Les espoirs de lutte contre le piratage biologique par l’encadrement de l’accès aux ressources n’ont pas empêché ce pillage. puis les espoirs d’un eldorado génétique se sont effacés devant les techniques de synthèse beaucoup plus puissantes.
Des fonctions aux services (10mn)
A présent on s’intéresse aux services écosystémiques. On en parle beaucoup à propos de la pollinisation. Ce passage de la fonction au service n’est pas anodin. Nous évaluons les fonctions au regard de l’intérêt pour nous en tant qu’exploitants agricoles par exemple. Ce « service » se ramène une relation d’intérêt.. Même si cette notion a peu pénétré le grand public, elle prend de plus en plus de place dans la science mais aussi au niveau des administrations et des politiques publiques où elle supplante de plus en plus la biodiversité.
Un texte clé pour cette notion est un travail de recherche, le « Millenium ecosystem assessment ». Cette vaste étude internationale (2000-2005) établit un état des lieux des écosystèmes à travers le monde – services écosystémiques existants ou en péril ou disparus – et les répartit en 3 grandes familles de services :
- Les services d’approvisionnement (ressources – chasse, pêche, agriculture)
- Les services de régulation (pollinisation, grands cycles naturels – eau, carbone, climat)
- Les services « culturels » (esthétiques, récréatifs, pédagogiques, spirituels)
Instrumentalisation (6 mn)
La communauté des scientifiques mais aussi les ONG, préoccupées par l’érosion rapide de la biodiversité, se sont engouffrées dans ce concept « utilitariste » qui est une fausse bonne idée en continuité avec une mutation « inclusive » du concept de biodiversité : « l’homme fait partie de la nature, il en dépend, tout ce qui est dans la nature nous rend des services et c’est pour cela que la nature mérite notre attention et notre protection. » D’un côté ces arguments sont pédagogiques et l’autre effet positif est le fait qu’on se débarrasse du « fixisme » : les défenseurs de la nature accusés d’immobilisme trouvent là une démonstration que l’on n’est pas sur des défenses rigides mais qu’on est capable de s’adapter à la vision d’un monde en mouvement, complexe.
Malheureusement la réduction de notre attention à nos seuls intérêts nous amène à oublier qu’une autre partie de la nature ne nous apporte aucun bénéfice – ce qui ouvre la porte à une exploitation encore moins respectueuse de la nature en soi. On va donc transformer la nature pour qu’elle nous rende encore plus de services. Ensuite on quantifie monétairement la nature – d’où des mécanismes de marchandisation. »La nature, çà rapporte combien ? » C’est ce qui constitue une autre étude internationale dirigée par un banquier « L’économie des écosystmes et de la diversité ». Publiée en 2010, elle chiffre la nature et les coûts que nous infligerait sa destruction.
Nous sommes à un croisement des sens
Il n’y a plus de frein à la marchandisation à partir du moment où l’on accepte d’appliquer un prix pour tout comme avec les banques de compensation. Lorsqu’un développement se traduit par un effet négatif sur la bio diversité, cet effet doit être compensé.
- Première possibilité : la restauration. Des banques offrent alors de restaurer des milieux naturels – par exemple une zone humide – afin de les vendre à des destructeurs.
- Seconde possibilité : les paiements pour service écosystémique. On va rémunérer les écosystèmes ou ceux qui s’abstiennent de les détruire. On se propose de rémunérer (qui ?) pour inciter à ne pas déforester. L’inconvénient est un effet d’aubaine – une ruée sur le foncier. Ce système impose une logique de gestion de la propriété totalement étrangère aux autochtones des forêts tropicales auxquelles ce système est destiné. On voit des fonds d’investissement se positionner sur ces services. Au final la vente de crédits carbone se traduit par une catastrophe : la tonne de carbone est très peu chère et les émissions n’ont pas été réduites, les pires pollueurs s’en sont tirés via des échanges plus que discutables. On a simplement mis en place les conditions d’un chantage à la destruction. Les intentions de réduction des inégalités et de lutte contre la pauvreté sont loin d’être satisfaites. On est surtout passé d’un régime ancestral de responsabilité à des régimes de créance.
- Troisième solution : la comptabilité verte
Par exemple le PIB vert (voir article précédent) ou une gestion au niveau des entreprises. Le problème majeur est qu’on est en train d’éroder la notion « inestimable » de la nature (mais aussi de l’éducation et de la santé). On applique une dérive irréversible au nom de la maximisation de bénéfices au détriment du désintéressement. Par ailleurs ces mécanismes se trouvent accaparés par ceux qui ont déjà les outils – financiers, cognitifs et de pouvoir – pour renforcer leur domination – sur le monde naturel, les femmes, les peuples non occidentaux.
Tous coupables ?
Mauvais jeu (6mn)
C’est un jeu suicidaire pour la conservation de la bio diversité. Les banquiers ne sont pas les seuls en cause : les ONG, les états et la communauté scientifique partagent cette responsabilité. Nous sommes collectivement coupables d’accepter de vivre demain dans un monde plein d’intérêts au lieu d’un monde harmonieux plein de sens.
C’est dans ce contexte que nous apprenons la constitution de l’IPBES (Plate-forme Internationale de le Biodiversité et les Services Ecosystémique). Cet organisme se veut l’équivalent du GIEC mais au lieu de ne rassembler que des scientifiques on trouve à leur côté des hommes politiques et le secteur privé.
« L’IPBES garantira l’application des accords de Nagoya jusqu’en 2020 et devra promouvoir l’intérêt et les capacités du secteur privé concernant l’utilisation durable de la biodiversité et des services des écosystèmes en tant que sources d’opérations commerciales futures ».
C’est faire de la biodiversité un business qui ne peut que nous effrayer quand on connaît la capacité de destruction des marchés financiers.
BONUS
Pour ceux d’entre vous/nous qui préfèrent une approche plus « universitaire » je propose une autre interview sur la même chaîne dans l’émission Continent Sciences
Hélas nous ne sommes pas au bout de nos peines car l’influence des penseurs anglosaxons contemporains approfondit encore le débat. Il nous faudra faire plus ample connaissance avec Philip Kitcher (par exemple Science, Vérité Et Démocratie), Elliot Sobber (épistémologie) Jared Diamond, John Muir, Gifford Pinchot pour ne pas reparler d’Emerson et Thoreau… ouf.. qui nous sont enfin un peu connus. Qui a dit que l’heure du repos n’était pas arrivée ? Loin s’en faut, en effet !
Et si une ou plusieurs solutions pour ralentir les instincts prédateurs ne sont pas trouvées, il faudra passer à une autre système économique! Depuis des années je répète qu’une économie plurielle pourrait être une étape… sinon les changements se feront probablement brutalement au détriment de l’humanité.Un système fondé sur la croissance sans fin dans un cadre limité est absurde.