Banner
La pensée de Pierre Rabhi
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 30/05/2012 – 18:59

« Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on a déjà » (Saint Augustin)

La sobriété heureuse

La sobriété heureuse, c’est d’abord le plaisir d’écouter ce  jeune homme de 74 ans à la voix étonnamment fraîche et légère. Certains d’entre nous le connaissent, ont lu ses livres – l’ont un peu oublié, peur des redites ou peur d’une radicalité militante. Mais Pierre Rabhi survit très bien – non comme le Phénix mais comme le Colibri qui a donné son nom à ce mouvement qu’il contribue à animer. C’est ce qu’il nous confie au cours de l’émission  »Les racines du ciel » – France Culture 19 mai 2012.

Né dans le Sahara, il est confié lors de la mort de sa mère, à un couple de français qui va l’amener à la rencontre de la civilisation française. Un itinéraire qui donne lieu à sa première expérience de questionnement.

Notre civilisation ? Un débordement démiurgique de puissance et d’arrogance … et une fragilité sans précédent du fait des dépendance dont nous parlons souvent ici – dépendance aux énergies fossiles, à l’argent, à la croissance.

Ce monde est une civilisation « minérale », confiné dans les villes où vit un homme « hors sol » à la pensée rétrécie.

La vie est pérenne et nous dépasse. Notre avènement tardif sur terre nous interroge sur notre raison d’être et sur notre fonctionnement paradoxal : cruauté et violence d’un côté, consciences éclairées de l’autre. L’humanité a pourtant un rôle très important : celui d’admirer et d’aimer comme le dit dans « l’esprit de la terre » Teilhard De Chardin.

Transcendance

On est dans la transcendance. Alors nos amis les plus rationnels risquent fort de « zapper ». Il est pourtant intéressant  de poursuivre l’écoute de Pierre Rabhi  pour découvrir que cette spiritualité n’est en rien coupée des dures réalités sociales et écologiques de notre temps. Pour ma part, j’ai l’impression que nous avons un peu honte de nous référer à la dimension « sacrée » de nos combats « profanes ». L’accusation de Christ Vert nous pend au nez et nous rasons les murs gris de gauche (surtout) et même de droite en espérant que rien ne dépassera de nos rêves. Peut-on échapper à l’admiration du monde, de la nature ? Comment oublier l’émotion face à la beauté de la terre ? Comment laissons-nous dire que ce sentiment serait anthropophobe ? On rejette au loin le romantisme des fleurs bleues ? Vaste progrès : nos superbes immeubles nés des idées généreuses du Corbusier et de Candilis sont devenus le lieu des intouchables et l’occident s’est tout entier développé sur le pillage des richesses dans des sols étrangers, ceux des pauvres. C’est ce que Pierre Rabhi, de sa voix douce, appelle « un monde minéral » .

… et protestation

Alors Pierre Rabhi proteste. Il proteste contre l’asservissement de l’homme par l’homme, sa manipulation en vue de son consentement. Au nom du PIB on installe un système inégalitaire et prédateur au service du profit. La croissance économique n’est pas la solution, c’est  le problème. Il n’y a pire misère que celle qui persuade l’être humain qu’il n’a aucune importance face au PIB. Pierre Rabhi va très loin dans cette dénonciation mais il n’est pas le seul. Voilà une boussole dont il faudra apprendre très vite à nous passer car elle est à l’origine de dévastations pour l’homme et pour la nature.

Alors Pierre Rabhi proteste en s’installant il y a 40 ans sur ne terre déshéritée de l’Ardèche profonde dans une ferme où il développe l’agroécologie.

Il défend alors l’idée de la sobriété heureuse : obtenir ce qui nous est nécessaire – se nourrir, être vêtus, s’instruire, se soigner – mais pas au delà. La sobriété est l’arme suprême contre les multinationales.

Certains verront ici le risque de s’offrir en victimes consentantes à l’exploitation capitaliste… A mon avis c’est une forme de peur, un manque de conviction et de confiance en notre propre détermination. Une façon, comme dit Pierre Rabhi, de rester « prisonniers d’un modèle de société ». L’âge n’est plus, tout de même, à prendre les campanules pour les fleurs de la passion comme dit la chanson. Nous saurons d’autant mieux échapper à cette récupération que le capitalisme prédateur est encore plus dépendant de la croissance que de la réduction des coûts, comme le démontre à l’envie le discours ambiant !

Pour Pierre Rabhi, la vie en Ardèche, une utopie réalisée, a apporté l’équilibre par la sobriété, la modération. Pour répondre différemment à la fin avérée du modèle précédent, le sacré doit avoir sa place. Nous avons relevé cette dimension (est-ce un hasard?) récemment à propos d’Armand Legay et de Georges Dumézil. On reparle ici encore de Jean Giono, de la poésie de la terre, de la beauté du monde. Mais attention : Giono est un écrivain bien plus noir et tragique que l’image que pourrait donner une lecture superficielle. Probablement Giono est-il infiniment moins optimiste que Pierre Rabhi – il faut dire qu’il ne s’est jamais remis du « Grand Troupeau » de la guerre de  14–18. Mais ceci est une autre histoire, et Pierre Rabhi ne se laisse pas endormir par la poésie.

Incarner les utopies

Les réalités actuelles sont extrêmement concrètes et difficiles et il faut orienter les choses autrement. Les bibliothèques croulent sous les concepts et il convient de revenir à ce qui peut être fait concrètement, le montrer et le démontrer - incarner les utopies. Les constats sont faits, il faut mettre en œuvre les idées. Pierre Rabhi ne s’arrête pas aux limites de sa ferme : il rend visite aux pays pauvres, il les forme à une agriculture sans engrais et sans grands moyens, favorise la prolifération d’organismes actifs en tous lieux, des lieux ouverts. D’où le mouvement des « Colibris » pour changer de paradigme, changer les rapports des hommes entre eux et enfin  réhabiliter le sacré. Bien qu’il soit difficile d’en parler dans le monde actuel on peut se demander avec Pierre Rabhi si l’abandon de cette dimension n’a pas été à l’origine du saccage de la planète que nous nous avons entrepris. D’ailleurs on rejoint ici la pensée d’un François Cheng sur la beauté, celle de Comte Sponville sur l’amour…

Planant ? Ecoutez Pierre Rabhi : pas tant que çà! Ecolo attardé ? Visitez le site des Colibris, vous verrez. Après 50 ans de vie militante, ce vieux soldat de l’utopie mesure ses limites, celles de l’action. On ne peut être certain de rien – pas même de la survie de l’humanité – mais si on accepte de dépasser une rationalité aveugle le petit colibri « fait sa part » pour une conscience constructive qui fait confiance à l’intelligence vraie de l’homme. En construisant cette cohérence, on continue en dépit des signes du désastre. Les bonnes nouvelles, c’est la rencontre de ces témoins qui nous confirment la possibilité de se transformer soi-même et qui sait, de participer à ce passage vers un monde différent, c’est-à-dire viable – que nous traduisons un peu naïvement peut-être par DURABLE.

Bonne écoute… et bonne lecture de Pierre Rabhi si vous ne le connaissez pas encore.

 

Classement  

Laisser un commentaire