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Cinq ans
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 23/04/2012 – 16:10

Cinq ans ce sera un bel âge pour les bébés de ce printemps. Pendant ces 5 ans nous devrons tout particulièrement veiller sur eux … et aussi sur le monde. Plus tard, en 2050, ces enfants-là seront des adultes qui feront face aux conséquences des décisions que nous aurons prises ou non durant les 5 ans qui viennent.

Pour ce monde-là l’AIE (Agence Internationale de l’Energie) insiste pour que les gouvernements se saisissent d’urgence de la transition énergétique avant que le taux deCO2 ne rende tout effort inutile et que la situation devienne incontrôlable. Quant aux financiers, vous connaissez leur « nervosité », n’est-ce pas ? Rajoutons à ce tableau notre industrie en perdition et nos élites en déroute. Quant aux exclus … vous les avez entendus : ils ont voté, pleins de colère et de désespoir, pour l’extrême droite.

Choc

Bien des amis de La Croissance Autrement ont éprouvé comme moi le choc du score FN au premier tour du 22 avril. Je me suis sérieusement posé la question de fermer ce site – à quoi bon nous pencher sur le futur de l’humanité si le parti que nous semble le plus éloigné de nos idéaux enregistre succès sur succès et progresse  continument vers le pouvoir ?

J’avais fui (c’est le mot) les idéologies pour me tourner vers les combats de la raison et de la science. La sincérité de tous doit pourtant trouver sa place, et l’idéal aussi, précisément.

Il n’est pas inutile de nous reporter ici aux Matins de France Culture de ce lendemain de premier tour – émission en direct de Sciences Po à Paris.

Ceci ne nous dispense pas de risquer une analyse.

  • Qui a dit : « l’ultralibéralisme n’est que l’idéologie d’une classe dominante internationale mondialisée » ?
  • Qui a parlé de « cette nouvelle aristocratie » dont conviendrait de se débarrasser au plus vite ?
  • Qui a dit que droite et gauche institutionnelles partagent la même idéologie mondialisée ?
  • Qui a  cité Philippe Azkenazy, les Economistes Atterrés et Serge Halimi mais aussi Emmanuel Todd, Franklin Roosevelt, George Orwell, Bertolt Brecht, Karl Marx, Maurice Allais ?
  • Qui a écrit : « Le mondialisme est une alliance du consumérisme et du matérialisme pour sortir l’Homme de l’Histoire et le précipiter dans ce que Gilles Lipovetsky nomme ‘l’ère du vide’ » ?

Réponse : Marine Le Pen.

Quelle est la part de sincérité, quelle part de calcul, d’habileté politique ? A vous d’en juger. La vraie question concerne le terreau sur lequel ce message est déposé. Trois composantes dans cet électorat. :

  • Le vieux FN, héritier des douleurs, violences et déceptions de l’Algérie, de l’OAS et des errements de ces soldats perdus que décrit si bien l’Art Français de la Guerre d’Alexis Jenni. C’est la part d’ombre, multiforme, tourmentée, instable, dangereuse – souvent haineuse et vindicative.
  • Ensuite il y a la part des « invisibles », les déclassés, les jeunes sans espoir, les « en-trop » de toutes sortes à la recherche d’une identité perdue – fût-ce celle d’être un homme face à leurs femmes et à leurs enfants …
  • Enfin comment ignorer que ce discours moderniste de Marine Le Pen n’a pas fait que créer des tensions à l’intérieur du vieil appareil du FN : il a attiré des hommes et des femmes séduits par sa radicalité révoltée – sinon révolutionnaire – voire par les vraies questions et les solutions parfois simpliste parfois à décoder, approfondir, discuter – mais surtout pas à ignorer.

Parallèlement il faut relire l’histoire, se souvenir de la nuit des Longs Couteaux, de la Nuit de Cristal, de la façon insidieuse dont ici comme ailleurs les voyous et les fous violents ont tôt fait de ravir ces victoires pour les détourner à leur seul profit.

Certes, on me dit : « mais le FN ne propose rien ». C’est assez vrai. Mais c’est vrai aussi de beaucoup d’autres, non?

Que faire ?

Nous ne pouvons pas poursuivre notre route comme si de rien n’était. Nous ne pouvons d’ailleurs pas la poursuivre du tout si nous n’intégrons pas cette réalité dérangeante : les  idéologies régressives prennent partout le pas sur l’audace.

Les exclus, les isolés, les victimes de plus en plus nombreuses d’une exigence insatiable de performance et de profit – n’entendent plus le message trop complexe des explorateurs du devenir. Pourquoi ? Trois raisons au moins.

La première est le mépris : il ne vient pas à l’idée de grand monde à gauche – même pas de beaucoup de militants du PG - que les classes défavorisées ont besoin de béquilles pour reprendre la route de leur dignité. Il faudrait pour penser cela une vertu qui apparaît comme un luxe inouï : la patience – voire la tolérance.

La seconde raison est que ceux qui appartiennent aux élites des partis conventionnels ont perdu l’habitude de l’expérience de la précarité pour eux-mêmes.

Et il y a une troisième raison : soit par manque de courage (peur de perdre de trop belles positions personnelles, opportunisme, mauvais calcul), soit par manque d’imagination, de formation, de temps de réflexion ou de travail – ces élites ne finalisent jamais leur copie d’un monde meilleur qu’elles présentent le jour des élections. Leurs projets sont bâclés et évitent soigneusement les vraies questions fondamentales – quel développement, quelle énergie, quelle justice mondiale, quels dangers ?

Comment espérer entreprendre au mieux la traversée de ces 5 années décisives ? Pour quelque président de la république que ce soit il serait suicidaire de se priver des éléments les plus dynamiques (fussent-ils différents, indignés ou en colère), les plus inventifs et les plus décidés au changement. Nous pouvons nous passer de l’avis des experts qui encombrent nos radios et nos écrans de télévision – mais nous ne pouvons pas nous priver de la colère de ceux qui en sont à rejoindre l’extrême droite par pur désespoir de voir les choses changer.

Une telle politique est simple à mettre en œuvre. Le premier rendez-vous que le futur président croit avoir est celui du G20. Il se trompe : le rendez-vous le plus urgent est avec ceux qui n’ont plus rien – et surtout plus d’espoir. Cette politique est simple. Elle s’appelle dans un premier temps redistribution rapide, simple, juste et efficace  des richesses.

Nous avons abordé ici d’une part la réforme fiscale et d’autre part le revenu d’existence. Ces mesures ne sont ni traumatisantes ni dévastatrices. Elles sont simples à mettre en œuvre et leur effet serait immédiat. Les élites politiques n’ont plus besoin de nous, citoyens indociles et raisonneurs – râleurs  - : elles ont besoin de cette France invisible.

C’est très désagréable de découvrir que l’on dépend d’hommes et de femmes que l’on considère comme moins instruits, moins intelligents et plus frustres que soi. Cela m’est arrivé au cours de ma modeste vie professionnelle. Avec tous leurs défauts et toute leur injustice, leurs préjugés, je dois encore des excuses à ces gens-là que je n’ai eu ni la patience d’écouter jusqu’au bout ni la confiance pour rechercher avec eux les solutions vraies. Je doute qu’un seul d’entre eux me lise aujourd’hui mais je ne souhaite surtout pas la même erreur aux futurs responsables de la France.

Alors seulement il sera possible d’agir. Comme je ne suis en aucune façon en position d’agir ni maintenant ni plus tard – alors oui : je continuerai à m’exprimer ici comme si ces billets volatiles et virtuels avaient une chance de convaincre plus de 10 de mes semblables. Moi, je suis trop vieux pour les combats de rue mais au fond je me demande si  je les souhaite vraiment. En réalité, je ne les souhaite pas du tout.

Pour cela il faudra expliquer deux choses simples, elles aussi. D’une part la terre n’en peut plus de nous. Le jour où elle le décidera rien ne l’arrêtera pour se débarrasser d’une espèce devenue seulement nuisible et hostile à toutes les autres. La terre ne s’embarrasse pas de génocides, elle fait apparaître et disparaître les espèces quand bon lui semble.

Ensuite il faudra rapidement nous faire à deux idées : nous allons devoir vivre non pas moins bien mais plus sobrement – moins d’objets inutiles, moins de voyages, moins de faux luxe.

Seconde idée : le travail n’est plus l’alpha et l’oméga de notre valeur et le temps du plein emploi est révolu. La voie est simple là aussi : le respect entre nous, le respect de la nature, le courage et la frugalité, l’amitié et l’amour qui valent plus que tout l’argent du monde. Ce message n’a pas d’âge. Comme il a été souvent ignoré nous pensons parfois pouvoir nous en passer. Je ne suis pas sûr que cette fois ce sera possible.

Pardon pour cette prétention à donner des leçons – j’attends vos critiques que je mérite car tout cela irait sans dire. Seulement je n’ai pas pu ne pas le dire. Pardon…

Classement  

5 Reponses »

  1. Quelle belle leçon de lucidité et d’humanisme tu nous donnes, Serge!
    J’ai en tête le poème de Ruyard Kipling: « tu seras un homme mon fils ».
    Une autre leçon à ne jamais oublier.J’espère qu’il ne faudra pas reconstruire l’édifice depuis les fondations. Quand bien même cela devrait arriver, d’autres prendront le relai. Nos petites pierres seront peut-être ramassées un jour et assemblées de manière harmonieuse.Je continue également.

  2. Bonsoir Serge,
    Je suis très contente de lire une réaction rapide. Donner son ressenti, peut-être même émettre des suggestions d’actions possibles n’est pas entrer dans le droit de chacun d’avoir sa propre opinion. Je me permets de repartir de ta phrase : « Nous ne pouvons pas poursuivre notre route comme si de rien n’était », tout à fait d’accord et j’ajouterai que nous aurions dû nous préoccuper plus, depuis longtemps, de tous ces dérèglements qui ne sont pas nés de ces élections! Les évènements, les pires comme les meilleures, se construisent au cours des ans, sans trop se montrer, souvent nourris par les opposants qui n’y voient rien. Jamais mépriser, jamais sous estimer l’adversaire, jamais se croire trop forts. Marine Le Pen est différente de Le Pen, si on veut la combattre, on ne doit pas lui faire payer ce qu’à fait le père. Il faut la juger sur ce qu’elle fait et ce sera plus efficace car elle est beaucoup plus politique et sait tirer profit de tout. Bien avant les élections, je disais, au risque de moqueries, craindre qu’elle finisse par créer une nouvelle droite, voire même arriver à être la 1ère femme présidente en France en 17. Comme ces 5ans seront très difficiles, elle a intérêt (Coppé aussi) à ce que se soit Hollande, elle (ou il) pourra promettre de sauver le pays. J’espère que non mais nous sommes souvent de gros benêts. Nous aurions pu dire fort que cette explosion de milliardaires était alarmante, l’argent ne tombant pas du ciel. Pas besoin de Marx pour trouver scandaleux de voir licencier, fermer bien des usines dont le bilan est grandement positif. Fallait-il ne rien dire devant des 30% d’augmentation de salaire des PDG face à des salaires, des retraites, bloqués ?
    Un professeur titulaire débutant à 1800€, est-ce raisonnable ? Des retraites, des payes à 700€ … Ne plus se gaver, je suis d’accord, mais il ne s’agit plus de vivre sobrement, il doivent vivre « pauvrement ».
    Et pourquoi accepter que « le travail n’est plus l’alpha et l’oméga de notre valeur et que le temps du plein emploi est révolu »? Quand on est passé des journées de 15/12h à 8h, ça a été possible parce qu’on l’a rendu possible, comme la Sécu (dont aucun candidat n’a parlé). Ceux qui ont construit en 36, en 45 seraient bien tristes de voir que tout risque d’être mis à terre pour revenir en arrière et vivre comme les pays pauvres au lieu que ce soit eux qui montent enfin!

    Bernadette

  3. Serge,
    Si l’on se met à réfléchir sur les causes d’un résultat d’élection politique et ici présidentielle qui nous surprend ou bien nous ébranle et en tous les cas nous déçoit, et je suis de tout cela aussi, nous risquerions d’entraver notre démarche collective de ta jolie dénomination « les explorateurs du devenir » qui me va bien, avec toute l’humilité nécessaire.
    Je n’ai aucune solution au regard de cette situation politique si ce n’est une courte expérience. Celle de m’être confronté, avec les candidats d’autres partis, à M Bruno Mégret du FN à Vitrolles 13 aux législatives de 1993 et dont on connait les suites y compris pour les municipales qui ont suivi.
    Ce qui m’a surpris à l’époque, comme aujourd’hui, c’est l’analyse dont on nous conditionne. Ce serait donc des exclus qui auraient voté Le Pen, comme pour Mégret. Je ne suis pas d’accord car la majorité de ces votants sont plutôt du côté des nantis. Ceux qui sont totalement et volontairement éloignés de la Politique au sens « citoyen de la République », en dehors de leur précarré, de leur « pognon », de leur « m’as-tu vu », de leur façon de consommer et déjecter en toute conscience. Et ma surprise ici, c’est que ces gens là, certains que j’ai côtoyé est qu’ ils s’accommodaient, de leur plus profond besoin de s’affirmer dans le « je vous emmerde tous » de partager leur choix avec celui tout à fait en bas de l’échelle et qui avait une motivation, une seule peut-être par rapport à sa situation, pour voter FN.
    J’ai une autre piste sur ce choix et qui me taraude depuis des décennies et qui est celle de l’Algérie Française qui en ce 60 éme anniversaire de la dite indépendance, me fait constater
    que nous en sommes toujours à considérer les Pieds Noirs, ces Français, comme des parias dont il aura été si soulageant de les cantonner comme TOUS des favorables au vote FN. Là est une erreur tragique pour la République et en particulier de tous les partis de gauche par la lecture idéologique de cette page d’histoire qui n’est pas encore finie et d’avoir plaqué cette vision faussée d’une réalité qui nécessiterait d’autres perceptions. Nous pourrons y revenir. Ce n’est pas si éloigné de nos pistes de réflexion pour chercher à border le devenir du vivre ensemble et comment ? pour ce 21ème siècle de tous les dangers. Disons que notre travail participe à une veille indispensable pour forger l’alerte la plus fondée possible.
    Sachant comme tu l’indiques fort bien que la nature saura toujours se rappeler aux hommes dans l’excès y compris de ne pas supporter l’autre et le mettre en pratique, par un vote par exemple.
    Continuons la veille et en accomplissons le devoir que nous avons choisi ensemble, comme tu le suggères.
    A+MB

  4. Michel,
    Oui, un point très important est de rendre justice sur les « pieds noirs ». Un récent document sur Arte rappelait à quel point ils avaient été mal accueillis en France alors que l’OAS faisait tout pour semer la terreur à Alger.
    Le noyau dur du FN : Il est clair qu’un certain nombre de cadres et de militants du FN sont strictement conformes à ce que tu évoques. Il reste que les études sociologiques font ressortir des éléments moins tranchés – ou plus désespérants, si tu préfères – : pourcentage élevé de votes ouvriers, popularité de MLP chez les jeunes – non pas les jeunes diplômés (plus favorables à Mélenchon) mais ceux en situation précaire, peu ou pas formés, peu ou mal intégrés.
    L’histoire se répète et l’entraînement vers l’extrême droite par la précarité et le désespoir reste redoutable. Vieux réflexe judéo-chrétien, prétention à ramener les brebis égarées dans le troupeau … je suis sans doute naïf – mais comment vivre ensemble quand un bon tiers de nos concitoyens choisissent de ne plus croire en la démocratie? Pour moi, lutter contre les causes de ce désespoir n’enlève rien à la nécessité d’affrontements directs courageux … comme le tiens.

  5. [...] http://dtwin.org/WordDD/2012/04/23/cinq-ans/comment-page-1/#comment-298 [...]

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