Banner
 » On en fait trop sur le réchauffement climatique « 
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 06/04/2012 – 15:46

A l’occasion de la dixième Semaine du développement durable du 1er au 7 avril une enquête de l’institut IPSOS (4 500 Français sondés en juin 2011) révèle que de 30% en 2008 la proportion d’écolo-résistants est passée aujourd’hui à 45%.

A la suite de cette enquête, le Monde.fr a invité ses visiteurs à s’exprimer. Le résultat est disponible sur ce lien.

 Soyons francs : atterrant ! Et pourtant ces hommes (surtout) et ces femmes sont nos voisins, nos proches, nos amis. Alors nos efforts n’ont aucun sens, aucune prise sur la réalité, sur l’opinion ? Certes, peu de prise, en effet. Mais apprenons de nos opposants.

 Le risque climatique mis en doute

 Une partie des réponses met en doute les conclusions du GIEC (avec des nuances parfois et des outrances souvent).
Avec ce doute, tous les efforts en cours (considérables) et à venir (bien plus importants encore) pour limiter les émissions de CO2) perdent leur sens.

Il ne faut s’en étonner qu’à moitié compte de la désinformation que nous ne cessons de dénoncer. Contentons-nous d’objecter que, volontiers ou pas, la grande majorité des pays les plus puissants (y compris la Chine) entreprennent des travaux gigantesques pour les énergies renouvelables – barrages géants, éolien offshore, solaire à grande échelle, biomasse, etc.). Bon gré mal gré, gouvernements et industriels s’engagent sur des programmes qui soulèvent rarement l’enthousiasme des électeurs. Il y a fort à parier qu’ils ne le feraient pas s’ils n’avaient acquis une conviction raisonnable que l’avis de la très grande majorité des chercheurs était fondé dans ce sens.

Bien sûr on peut envisager que l’ensemble de ces dirigeants sont idiots ou victimes d’une intoxication idéologique collective, que l’ensemble de la communauté scientifique est incompétente et corrompue… On le peut.

La crise nous paralyse

 L’autre type de réponse semble plus directement lié à la crise. Les marges de manœuvre individuelles sont réduites au point qu’il n’existe plus d’autre issue que la recherche des produits les moins chers dans tous les domaines – et surtout pour l’alimentation. Vient ensuite l’idée que dans ce contexte l’arrivée de nouvelles taxes – comme la taxe carbone – sera insupportable.

Comment leur donner tort ? 

La question n’est pourtant pas de demander plus à ceux qui ont moins. D’ailleurs on devrait pouvoir avancer deux objections. La première est comparative. Tout ou partie des grands spécialistes mondiaux qui se penchent sur le moyen terme sont formels : ne rien faire coûtera bien plus cher que d’agir dès à présent. La répartition des efforts n’aura dès lors qu’à accabler la classe des pauvres puisqu’ils auront démontré leur incapacité à défendre leurs intérêts.

Mais cette logique échappe largement à ses futures victimes. On peut y voir le signe d’un tissus social profondément dégradé où l’espoir n’a plus cours, où plus personne ne croit plus en rien ou en personne – et si l’on doute de ce triste tableau il convient de se rappeler l’état désastreux de l’enseignement pour compléter cette image d’une déroute en rase campagne.

A l’inverse – et c’est la seconde objection – l’impasse de la croissance ne pourra être dépassé que par une croissance différente,  la reconstruction d’un monde plus équitable où chacun aura sa place et un travail possible et supportable.

 Nihilisme

 La troisième tendance ne mériterait pas qu’on s’y attarde si je ne l’avais moi-même entendue s’exprimer dans les milieux les plus divers. Sous des formes variées c’est soit une réduction de la population mondiale (compte tenu de l’inertie démographique ce ne peut être que par les guerres et la famine) soit un superbe repli sur soi. Dans ce dernier cas nous avons la variante : « pas concerné – je serai mort avant » ou « on ne va pas payer pour la Chine et les USA  – ou les pauvres».

Et puis…solidarité?

Un argument que nous entendons aussi est celui du poids dérisoire d’une action de la France par rapport à l’ampleur des pollutions planétaires.

La Grande Bretagne pose la question assez différemment en dépit d’une classe dirigeante pas beaucoup plus progressiste que la nôtre. L’idée consiste à entraîner les nations développées d’une part à financer l’adaptation des pays émergents et d’autre part, avec les Allemands et les USA, d’être présents sur les branches exportatrices de technologie verte. Pour ne considérer que ce point de vue « libéral », la quasi disparition de l’industrie des panneaux solaires en Europe ne fait qu’illustrer le danger d’abandonner ce terrain industriel aux émergents, . Il est vrai que nous préférons espérer exporter un nucléaire dont plus grand monde ne veut…

Plus largement il reviendra moins cher d’aider le développement vert des pays en croissance afin d’éviter d’avoir à lutter (comment?) contre les conséquences d’industries « sales » dans ces pays qui assurent une part croissante de notre production de biens matériels.

Le monde des objets – un monde numérique

 Nous pourrions nous poser des questions du contexte, du mode de vie qui a fait le lit de ce désenchantement. Le monde actuel est le monde des objets – pas des hommes. Il fragilise la cause écologique  par une sorte d’auto-organisation à la Jean-Pierre Dupuy chargée de préserver un avenir illusoire, improbable – ce dont tout le monde est néanmoins conscient.

La place que tient le numérique dans ce monde-là n’est pas anodine. Il faudrait lui consacrer un article complet.

Le numérique envahit non seulement l’espace virtuel qui nous accueille en cet instant où vous me lisez – mais aussi l’ensemble de nos objets. Ceux-ci sont devenus dépositaires de tellement d’intelligence qu’ils se referment sur leur secret. Non plus le secret des cathédrales ou plus récemment des ateliers où seuls les meilleurs ouvriers étaient autorisés à mettre la touche finale aux Bugatti et autres Delage, mais celui aussitôt oublié des armées d’ingénieurs et de techniciens englouties dans le moindre téléviseur ou téléphone portable.
Ces minuscules temples de la consommation sont impénétrables, la moindre défaillance les condamne au mieux au recyclage, nous ne pouvons rien pour eux et la plupart du temps nous les comprenons aussi mal que les caprices de nos PCs.

En conséquence, nous développons des habitudes infantiles de fascination suivie de dépit et de rejet – ce monde ne nous appartient qu’à l’instant de l’achat. C’est le monde parfait de la « production » décrit par Hannah Arendt, destiné à une consommation et une disparition accélérées en fonction directe de la vitesse de production.

Il en va de même des hommes et des femmes que nous ne prenons même plus la peine d’élire. Et pour nos enfants il en va de même de leurs enseignants. Finalement il en va de même du monde réel réduit à une virtualité : la nature a disparu avant que nous disparaissions nous aussi. Elle est avantageusement remplacée par son image sur nos écrans.

 L’émotion ne voit pas le thermomètre

 Dans un tel monde il ne reste que l’émotion, dernier synapse relié à la réalité. Et là aussi le virtuel imprime sa griffe et renvoie la réalité à ses pathétiques limites, la discrédite et ruine nos postes d’observateurs dérisoires. La distance se mesure en comparant La Féline, le film de Jacques Tourneur, avec les films d’horreur contemporains. Les effets spéciaux numériques surpuissants ont remplacé l’extraordinaire économie de mise en scène (mais tellement efficace) de Tourneur en 1942. L’émotion est convoquée à coup de couleur, de musique oppressante, de 3D et de gros budget pour palier la disparition du monde sensible.

Or, précisément, le changement climatique n’a rien de sensationnel – surtout si l’on omet soigneusement de relier les cyclones par exemple au taux de CO2. Quant à la disparition des poissons, soit, c’est embêtant pour le prix du cabillot – les famines et la misère en Afrique, c’est autre chose : trop loin (et ennuyeux aussi à cause des immigrés). Et le pétrole, il y en a plein les soutes des armateurs milliardaires grecs. Alors oui, on s’indigne. Soit. Mais le résultat est la cécité au monde réel, sa beauté, sa fragilité.

Il faudra ré apprendre à planter des fleurs dans nos jardins, sur nos balcons – sans engrais ni pesticides chimiques. C’est presqu’aussi difficile que de voir grandir un enfant. L’émotion n’est pas encore au rendez-vous des échelles de temps du changement climatique.

 Cette écologie-là est-elle si loin de ce que nous avons perdu de nos campagnes – mais aussi de nos mines et de nos usines – en 50 ans ? La mémoire des peuples est remplie de surprises : méfiez-vous, futurs élus, de nos souvenirs et de nos rêves. Le courant ne passe que par ces fragiles vecteurs capillaires. Sinon, ne vous plaignez pas ensuite si nous ne partageons pas votre ambition et vos enthousiasmes … « politiques ».

Oui, l’écologie est dans un tunnel. Un fragile répit permet de l’occulter. Le retour probable des tourmentes financières, bien que lié à l’absence d’un projet de croissance écologique, ne sera toujours pas un signal clair pour l’environnement. Il faudrait ne pas attendre l’irréversible qui se trouve à nos portes – 5 ans dit l’AIE…Il faudrait ne pas attendre un désespoir plus grand des plus pauvres, ne pas attendre que le désarroi des classes moyennes tourne au vertige totalitaire. Il faudrait quoi ? Un tribun comme Mélenchon, ou Mélenchon lui-même ?

Il faudrait plutôt remettre en route la pensée, cesser d’avoir peur. Nous sommes terrorisés par un fou aux 7 victimes de trop. Nous sommes rassurés par ceux qui nous préparent un monde de 7 milliard de victimes possibles. Il faudrait que la colère réapprenne la patience de ne pas tout réinventer, de respecter les longs et pénibles efforts et la parole de ceux qui proposent depuis longtemps des solutions réellement nouvelles. Il est facile d’applaudir l’indignation, il n’est pas facile d’accorder sa confiance à quelque gouvernement que ce soit pour arrêter les centrales nucléaires, refondre la fiscalité, refonder l’éducation, transformer radicalement les revenus sociaux.

C’est la confiance qui manque le plus. Et quand on voit que la confiance manque par rapport aux meilleurs experts mondiaux pour le climat, on ne peut qu’être inquiet pour celle que demandera le prochain gouvernement – quel qu’il soit. Le résultat, il ne faudra pas nous en étonner – sera l’inertie. La détermination sincère des alter et autres anticapitalistes manquera de troupes quand la brise sera venue -  ce sont amis que vent emporte, pauvre Rutebeuf…

Pas une raison pour ne pas mettre le pied dans toutes les portes qui s’entrouvrent sur un peu d’espoir. Pas une raison pour ne pas voter – surtout pas!

P.S. : pour prolonger le débat on peut se rendre aussi sur http://biosphere.blog.lemonde.fr/2012/04/03/le-monde-soutient-les-ecolosceptiques/

Classement  

Mots-clés :

Laisser un commentaire