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Retour sur la plateforme (Elgin)
This is my site Ecrit par Serge CLAVERO. on 04/04/2012 – 15:43

Le désordre a du bon : je viens de retrouver au bord de la corbeille un numéro du Monde « Economie » du 15 novembre 2011. Le Monde c’est un bon produit, finalement : il vieillit bien.

Je relis ces articles à la lumière (si l’on peut dire) des récents évènements de la plateforme d’Elgin en mer du Nord.

Pour Elgin, on nous rassure : pas de risque d’explosion, pas de marée noire  – mais 200 000 m3 de gaz qui se répandent chaque jour dans l’atmosphère (l’équivalent de 4 millions de m3 de CO2 soit environ 8000 tonnes par jour, et 1,4 million de tonne  si l’incident dure 6 mois (bien moins que les émissions françaises autour de 500 millions t/an).

Problème?

Le problème, c’est que l’on a échappé à une catastrophe bien plus grave. Le problème c’est que les compagnies pétrolières font tout pour réduire les contraintes de sécurité. Le problème c’est que les « bonnes » nouvelles ne cessent de nous parvenir : découverte de pétrole sous-marin au large de la Guyane, près de Marseille, au large d’Israël, au Québec, au large de l’Alaska, au large du Brésil, des Iles Malouines. Au final c’est le tiers de notre pétrole qui est d’origine « maritime ».

Mais au-delà une question se pose : quelle est la pertinence de ces forages ?

Evident, me dira-t-on : il faut bien alimenter le réservoir de nos voitures !
Pas si évident. Et si la principale raison était financière ? A chaque découverte d’un gisement, à chaque mise en exploitation, aussi risquée soit-elle, l’effet le plus immédiat n’est pas (loin s’en faut !) la réduction des prix à la pompe. L’effet le plus immédiat est la progression de la valeur des actions des pétroliers.

Plus 6 degrés

Simplement, si nous continuons sur cette logique, si nous brûlons le pétrole, le gaz et le charbon des nouveaux gisements, la température planétaire augmentera de 6° d’ici 2050. Les réserves prouvées mais non exploitées d’énergie fossile détenues par les entreprises cotées dépassent en effet de loin (avec 2 795 Gt) les 565 gigatonnes de CO2 à ne pas dépasser pour tenir l’objectif d’un réchauffement de 2° d’ici 2050. Personne n’est capable de prévoir ce qui se passera alors. Mais bien sûr, nous avons le temps. D’ici là ma petite-fille aura 40 ans, alors vous voyez…

Avec cette logique les actions des pétroliers servent de valeurs refuge – les titres d’état sont tellement risqués…

Ce modèle économique a si peu de sens que tout un chacun peut le comprendre. Ou bien nous brûlons effectivement ces réserves et c’est la catastrophe écologique. Ou bien nous ne les brûlons pas – et la valeur des majors de l’énergie fossile s’écroule. Cette valeur tient compte, à hauteur de 50% des bénéfices prévus dans 10 ans – c’est-à-dire lors de l’exploitation des réserves.

Les pétroliers ne sont pas aveugles

L’opinion publique se soucie peu de cette situation. Les majors pétroliers sont bien plus vigilants – ce qui est un comble ! Ils sont conscients qu’il sera de plus en plus difficile de faire place au déversement de CO2 dans l’atmosphère au rythme actuel, qu’un jour ou l’autre ils peuvent tomber sous le coup d’une taxe carbone « à la source ». Leurs projets intègrent donc des provisions systématiques pour ce type de risques – 25 euros par tonne de CO2 chez Total par exemple.

La plupart des firmes investissent dans le solaire et l’éolien (rachat de Sunpower par Total pour 1.1 milliards d’euros, partie d’un projet d’investissement de 7 milliards de dollars d’ici 2020). Pendant ce temps le monde financier vit encore sur le modèle énergétique du passé au lieu d’investir dans celui qu’il faut construire. Paradoxalement, ce sont les fonds de placements qui appellent à une « une action politique urgente sur le changement climatique ». Ce sont les prospectivistes de Shell qui réclament aussi la mise en place de politiques pour les 5 années à venir afin de façonner le tableau énergétique à l’horizon 2050.

Un appel aux décideurs politiques

Fatih Britol, chef économiste de l’Agence Internationale de l’Energie, répète que le changement de politique doit intervenir avant 2017 – après, il sera trop tard. Pour lui l’objectif doit être le zéro carbone pour l’électricité (énergies renouvelables, nucléaire, capture du carbone) et l’efficacité énergétique. Comment impulser cette volonté alors que les subventions publiques mondiales en faveur des énergies fossiles s’élèvent à 300 milliards d’euros ? Supprimer les subventions ne toucherait pas beaucoup les plus pauvres : ce sont ceux-là qui consomment le moins.

Pour les 1.3 milliards d’individus qui n’ont pas accès à l’énergie, le solaire devrait être la solution à privilégier.

Les efforts de réduction des émissions en Europe sont anéantis par la Chine et les USA qui émettent la moitié des GES dans le monde – et par la croissance des émissions dans les pays émergents. C’est vers ces pays que doivent porter les efforts et les incitations.

Investir

Selon l’AIE la demande d’énergie devrait croître de 36% entre 2008 et 2035. Il est prévu d’investir 365 milliards d’euros par an dans l’exploration/production fossile et 87 à 146 milliards dans le renouvelable. Il faudrait en fait inverser les priorités : 365 milliards dans le renouvelable et 280 dans le fossile. Pour autant, selon l’AIE, la part de l’énergie fossile (81% en 2010), restera encore de l’ordre de 76% en 2030 avec une priorité au gaz.

Et nous?

Que retenir de cet exposé ? Hélas une seule chose : les grands groupes pétroliers sont moins stupides qu’il n’y paraît. Ils sont parfaitement conscients de l’impasse des tendances actuelles d’exploitation des fossiles et ils sont les premiers à réclamer une intervention politique.
Cette intervention s’effectuera sous forme d’incitations et de taxes. Les compagnes n’éprouvent pas de terreur particulière à cette idée – quand bien même les prélèvements auraient lieu à la source. La hausse des cours du pétrole et du gaz leur garantit la prospérité pour longtemps.

En conclusion la balle est dans le camp des décideurs politiques. Ils ne donnent aucun signe de vie sur ce terrain, me semble-t-il ? Il faudra pourtant qu’ils se réveillent : la hausse des coûts énergétique est inéluctable et la léthargie des populations, leur fatalisme face à cette atteinte à leur niveau de vie – ne passera pas un certain seuil. Ce seuil sera d’autant plus vite atteint que l’éloignement de l’habitat par rapport au lieu de travail ne cesse de s’accroître et se traduit par des charges non négligeables sur le budget des ménages.
Il est vrai que les monstres gloutons et surpuissants des années 90 qui faisaient nos rêves en se faufilant entre les radars font de plus en plus place à de paisibles berlines qui consomment 30 ou 40% moins de carburant – sauf pour les accros du 4×4 de guerre. Mais cet avantage se tasse : à présent les hausses à la pompe sont directement branchées sur nos portemonnaies : 40% à 50% depuis 2000. A ce rythme pour un ménage vivant à 30 km de son travail c’est à peu près 500 euros de plus par mois par rapport à 2000. Quand le revenu médian est autour de 1500 euros, on conçoit que la vie se complique – sans parler des frais de chauffage et de l’immobilier.

Faut-il pour autant masquer ce problème par de nouvelles subventions – comme la blocage du prix des carburants? On peut en douter – ce serait retarder encore la prise de conscience – l’aide aux plus démunis restant une question à traiter séparément.

Mais apparemment nous parlons trop du développement durable…

Une Reponse »

  1. C’est étrange… en lisant cet article je me dis que le salut viendra peu être des major de l’énergie (Total) qui ont eux, compris qu’ils allaient dans le mur. La solution viendrai donc des « marchés » quand ils auront bien pris tout l’argent qu’il y avait à prendre cad trop tard pour ce qui concerne la qualité de vie que nous souhaitons préserver.
    Une (petite) pierre de plus pour les libéraux !

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